{"id":8556,"date":"2013-01-17T13:59:27","date_gmt":"2013-01-17T12:59:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/?p=8556"},"modified":"2020-04-03T17:35:20","modified_gmt":"2020-04-03T16:35:20","slug":"nagisa-oshima-1932-2013","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2013\/01\/17\/nagisa-oshima-1932-2013\/","title":{"rendered":"Nagisa Oshima (1932-2013)"},"content":{"rendered":"<p>Nagisa Oshima est mort mardi 15 janvier \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 80 ans. C\u2019est le dernier grand ma\u00eetre japonais qui dispara\u00eet, mais aussi un cin\u00e9aste embl\u00e9matique des nouveaux cin\u00e9mas qui fleurirent dans le monde entier simultan\u00e9ment ou quelques ann\u00e9es apr\u00e8s la Nouvelle Vague fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Enfant terrible du cin\u00e9ma japonais, grand r\u00e9alisateur r\u00e9v\u00e9l\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 60 mais \u00e9galement pol\u00e9miste, essayiste et artiste engag\u00e9, Oshima a tenu dans le paysage politique et cin\u00e9matographique de son pays un r\u00f4le comparable \u00e0 celui de Pasolini en Italie. D\u2019ailleurs, si c\u2019est le mot \u00ab\u00a0engag\u00e9\u00a0\u00bb qui revient souvent \u00e0 l\u2019\u00e9vocation du cin\u00e9ma d\u2019Oshima (notamment contre l\u2019imp\u00e9rialisme am\u00e9ricain apr\u00e8s la guerre, contre le poids des traditions japonaises), celui d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0enrag\u00e9\u00a0\u00bb est encore plus juste.<\/p>\n<p>N\u00e9 \u00e0 Kyoto en 1932, Oshima fait des \u00e9tudes de droit et de politique mais s\u2019int\u00e9resse tr\u00e8s t\u00f4t au cin\u00e9ma en \u00e9tant \u00e0 la fois assistant sur des tournages de films de la Shochiku, critique cin\u00e9matographique curieux de tout ce qui se fait de plus novateur en Europe et aussi sc\u00e9nariste.<\/p>\n<p>D\u00e8s son deuxi\u00e8me film Oshima frappe un grand coup avec <em>Contes cruels de la jeunesse<\/em> (1960), br\u00fblot agressif et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 qui fait sensation. Cet \u00e9quivalent nippon d\u2019<em>A bout de souffle <\/em>pour la France ou <em>Les Poings dans les poches<\/em> en Italie r\u00e9v\u00e8le un cin\u00e9aste qui ne tire pas un trait d\u00e9finitif sur un certaine formalisme h\u00e9rit\u00e9 des studios (couleurs flamboyantes, cadrages expressifs et \u00e9cran large) mais brutalise les conventions narratives et morales du cin\u00e9ma japonais. Une jeune fille devient la ma\u00eetresse d&rsquo;un petit voyou. Ils organisent ensemble des chantages aux automobilistes qu&rsquo;elle accuse de viol. Tout cela finira tr\u00e8s mal. Oshima, alors jeune homme en col\u00e8re au m\u00eame titre qu\u2019Imamura et Yoshida, signe un film d&rsquo;une violence incroyable sur le Japon de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. Ce titre essentiel de la Nouvelle Vague japonaise sera suivi par d\u2019autres films remarqu\u00e9s en Occident gr\u00e2ce aux festivals et \u00e0 la critique (<em>L\u2019Enterrement du soleil<\/em>, <em>Nuit et Brouillard au Japon<\/em>, <em>Le Petit Gar\u00e7on<\/em>, <em>Les Plaisirs de la chair<\/em> &#8211; photo en t\u00eate du texte -, <em>La Pendaison<\/em>, <em>La C\u00e9r\u00e9monie<\/em>) et qui enflamment les esprits par leur caract\u00e8re subversif et par la radicalit\u00e9 de leur mise en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Mais c&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 <em>L&rsquo;Empire des sens<\/em> qu&rsquo;Oshima va conna\u00eetre en 1976 la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 et le succ\u00e8s hors de son pays. Ce coup d&rsquo;\u00e9clat, il le doit \u00e0 un producteur fran\u00e7ais, Anatole Dauman, qui lui donne carte blanche pour r\u00e9aliser un film \u00e9rotique. Oshima choisit de s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 l&rsquo;histoire vraie d&rsquo;Abe Sada, une jeune femme qui avait assassin\u00e9 et ch\u00e2tr\u00e9 son amant dans les ann\u00e9es 30. Oshima d\u00e9cide de braver la censure et surtout les tabous de la civilisation japonaise en tournant pour la premi\u00e8re fois au Japon un film avec des actes sexuels non simul\u00e9s, o\u00f9 les poils pubiens et les organes g\u00e9nitaux apparaissent enfin \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran, habituellement dissimul\u00e9s par de pudiques caches.<\/p>\n<p>\u00c9norme scandale au Japon &#8211; Oshima sera poursuivi pour obsc\u00e9nit\u00e9 et finalement acquitt\u00e9 apr\u00e8s un proc\u00e8s de trois ans, <em>L&rsquo;Empire des sens<\/em> se distingue \u00e9videmment du cin\u00e9ma \u00e9rotique japonais \u00ab\u00a0traditionnel\u00a0\u00bb mais \u00e9galement du \u00ab\u00a0porno d&rsquo;auteur\u00a0\u00bb \u00e0 la mode des ann\u00e9es 70. Oshima filme avant tout l&rsquo;histoire d&rsquo;une passion, et en bon disciple de Bataille illustre les liens indissolubles entre jouissance et mort, crime et sexualit\u00e9. Coutumier des sujets politiques et sociaux, Oshima ne se renie pas avec ce film de sexe \u00e0 huis clos. <em>L&rsquo;Empire des sens<\/em> est en lui-m\u00eame un acte r\u00e9volutionnaire, le geste d&rsquo;un homme libre qui cherche \u00e0 confondre, selon les propres mots d&rsquo;Oshima, \u00ab\u00a0r\u00eave et r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb. Forts de ce succ\u00e8s provocateur, Oshima et Dauman produisent deux ans plus tard <em>L&rsquo;Empire de la passion<\/em>, envisag\u00e9 comme la seconde partie d&rsquo;un diptyque. Il s&rsquo;agit cette fois encore de la reconstitution d&rsquo;un fait divers criminel (deux amants assassinent le mari g\u00eanant afin de vivre leur amour sans entrave) survenu dans la campagne nippone au si\u00e8cle dernier. Mais Oshima se refuse \u00e0 la surench\u00e8re dans la repr\u00e9sentation de la sexualit\u00e9. Il est difficile d&rsquo;aller plus loin que le film pr\u00e9c\u00e9dent et parfaitement vain de refaire la m\u00eame chose. Oshima emprunte &#8211; en surface &#8211; un esth\u00e9tisme et une narration plus classiques, puisque le r\u00e9cit adopte la forme du fantastique traditionnel (jet\u00e9 dans un puits, le fant\u00f4me du mari revient hanter sa meurtri\u00e8re) et que les images sont d&rsquo;une impressionnante beaut\u00e9 picturale. <em>L&rsquo;Empire des sens<\/em> \u00e9tait un film int\u00e9rioris\u00e9, <em>L&rsquo;Empire de la passion<\/em> est au contraire une \u0153uvre tourn\u00e9 vers l&rsquo;ext\u00e9rieur, puisque le d\u00e9cor (un village perdu au milieu de la nature) noie la passion physique des deux amants dans une vaste perspective cosmique et tellurique. Il est \u00e0 noter que le cin\u00e9aste Koji Wakamatsu, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en octobre dernier, fut directeur de production sur <em>L&rsquo;Empire des sens<\/em> et <em>L&rsquo;Empire de la passion<\/em>.<\/p>\n<p>En 1983, Oshima cr\u00e9e \u00e0 nouveau l\u2019\u00e9v\u00e9nement mondial avec <em>Furyo<\/em> (<em>Merry Christmas, Mister Lawrence<\/em>), qui d\u00e9crit le choc des cultures entre officiers Japonais et Anglais dans un camp de prisonniers pendant la Seconde Guerre mondiale, sur l\u2019\u00eele de Java en 1942. Le sous texte homosexuel est omnipr\u00e9sent \u00e0 propos de la fascination qu\u2019exerce le major Jack Celliers, rebelle et ambigu, sur le rigide capitaine Yonoi qui dirige le camp, obs\u00e9d\u00e9 par la discipline et le respect de la tradition. Jamais un film de guerre n\u2019a \u00e9t\u00e9 aussi glamour puisque ce sont David Bowie et son homologue nippon Ryuichi Sakamoto qui interpr\u00e8tent les deux hommes en pleine surchauffe. Le f\u00e9tichisme de l\u2019uniforme, les rituels militaires, le code de l\u2019honneur samoura\u00ef, plus de nombreuses sc\u00e8nes outrageusement sado-maso valurent \u00e0 ce film un succ\u00e8s m\u00e9rit\u00e9. La bande originale compos\u00e9e par Sakamoto contribua beaucoup au culte imm\u00e9diat autour de <em>Furyo <\/em>qui enthousiasma aussi bien les admirateurs d\u2019Oshima que les nombreuses groupies des deux rock stars. Plus les amateurs de films de l\u00e9gionnaires et de gladiateurs.<\/p>\n<p>Toujours tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise dans les univers troubles et les situations sulfureuses, Charlotte Rampling est magnifique en grande bourgeoise qui prend un chimpanz\u00e9 comme amant dans <em>Max mon amour<\/em> (1986), film tourn\u00e9 \u00e0 Paris par Nagisa Oshima et \u00e9crit par Jean-Claude Carri\u00e8re, en hommage \u00e0 la p\u00e9riode fran\u00e7aise de Luis Bu\u00f1uel (<em>Max mon amour<\/em> est d\u2019ailleurs produit par Serge Silberman, producteur de Bu\u00f1uel mais aussi de <em>Ran<\/em> de Kurosawa.) Aucune pornographie dans <em>Max mon amour<\/em> mais un sens de l\u2019humour surr\u00e9aliste et une forme de marivaudage th\u00e9\u00e2tral qui d\u00e9rout\u00e8rent le public et la critique. Un film \u00e0 red\u00e9couvrir. On pourrait dire la m\u00eame chose de <em>Tabou <\/em>(<em>Gohatto<\/em>, 1999), testament cin\u00e9matographique d\u2019Oshima qui reprend certains th\u00e8mes de <em>Furyo<\/em> (androgynie et machisme en vase clos) et brise \u00e0 nouveau un tabou, comme son titre l\u2019indique, \u00e0 savoir les pulsions homosexuelles dans le Japon f\u00e9odal et en particulier chez les samoura\u00efs r\u00e9put\u00e9s pour leur virilit\u00e9. <em>Tabou<\/em>est un film somptueux, glac\u00e9 et fun\u00e8bre, hant\u00e9 par la mort, la tristesse et la beaut\u00e9, ce qui permit d\u2019\u00e9voquer Thomas Mann lors de sa pr\u00e9sentation au Festival de Cannes. Victime d\u2019une attaque qui l\u2019avait laiss\u00e9 paralys\u00e9, Nagisa Oshima avait mis fin \u00e0 sa carri\u00e8re en 2000 et renonc\u00e9 aux apparitions publiques en raison de sa maladie. Celui que David Bowie avait d\u00e9sign\u00e9 comme \u00ab\u00a0le metteur en sc\u00e8ne le mieux habill\u00e9 que je connaisse\u00a0\u00bb \u00e9tait \u00e9galement l\u2019auteur de nombreux documentaires pour la t\u00e9l\u00e9vision.<\/p>\n<p>En hommage \u00e0 Nagisa Oshima Arte modifie ses programmes et diffusera lundi 28 janvier <em>L&rsquo;Empire des sens<\/em> \u00e0 22h30, suivi \u00e0 0h20 de<em> Il \u00e9tait une fois&#8230; L&rsquo;Empire des sens<\/em>, documentaire sur le film le plus c\u00e9l\u00e8bre du cin\u00e9aste.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nagisa Oshima est mort mardi 15 janvier \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 80 ans. 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