{"id":6075,"date":"2012-05-15T08:25:03","date_gmt":"2012-05-15T07:25:03","guid":{"rendered":"http:\/\/olivierpere.wordpress.com\/?p=6075"},"modified":"2016-04-17T18:18:42","modified_gmt":"2016-04-17T17:18:42","slug":"salo-ou-les-120-journees-de-sodome-de-pier-paolo-pasolini","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2012\/05\/15\/salo-ou-les-120-journees-de-sodome-de-pier-paolo-pasolini\/","title":{"rendered":"Sal\u00f2 ou les 120 journ\u00e9es de Sodome de Pier Paolo Pasolini"},"content":{"rendered":"<div id=\"attachment_6076\" style=\"width: 650px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-6076\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-6076\" title=\"Sal\u00f2 ou les 120 journ\u00e9es de Sodome\" src=\"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/files\/2012\/05\/salocc80-ou-les-120-journecc81es-de-sodome.jpg\" alt=\"Sal\u00f2 ou les 120 journ\u00e9es de Sodome\" width=\"640\" height=\"383\" srcset=\"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/files\/2012\/05\/salocc80-ou-les-120-journecc81es-de-sodome.jpg 1173w, https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/files\/2012\/05\/salocc80-ou-les-120-journecc81es-de-sodome-467x280.jpg 467w, https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/files\/2012\/05\/salocc80-ou-les-120-journecc81es-de-sodome-1024x613.jpg 1024w, https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/files\/2012\/05\/salocc80-ou-les-120-journecc81es-de-sodome-580x347.jpg 580w\" sizes=\"(max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><p id=\"caption-attachment-6076\" class=\"wp-caption-text\">Sal\u00f2 ou les 120 journ\u00e9es de Sodome<\/p><\/div>\n<p>Nous \u00e9voquions il y a quelques semaines dans ce blog l\u2019essai d\u2019Herv\u00e9 Joubert-Laurencin sur Miyazaki. Depuis le 13 avril en librairies, il faut \u00e9galement lire le nouveau livre de HJ-L consacr\u00e9 \u00e0 <em>Sal\u00f2 ou les 120 journ\u00e9es de Sodome <\/em>de Pier Paolo Pasolini, 17<sup>\u00e8me<\/sup> volume de la collection \u00ab\u00a0Cin\u00e9phile\u00a0\u00bb aux Editions de la Transparence.<\/p>\n<p>Grand connaisseur et sp\u00e9cialiste de Pasolini, dont il a traduit l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire et po\u00e9tique, Herv\u00e9 Joubert-Laurencin a \u00e9crit un ouvrage remarquable qui \u00e9claire le chef-d\u2019\u0153uvre de Pasolini, film difficile s\u2019il en est, avec l\u2019intelligence l\u2019\u00e9rudition mais aussi la clart\u00e9 qui caract\u00e9risent ses \u00e9crits. HJ-L part de la citation de Jean-Claude Biette au sujet du film (\u00ab\u00a0<em>Nuit et Brouillard<\/em> et <em>Sal\u00f2<\/em> sont les deux films que devrait voir tout spectateur qui aspire \u00e0 devenir citoyen\u00a0\u00bb) pour analyser sc\u00e8ne par sc\u00e8ne, dialogue par dialogue, d\u00e9tail par d\u00e9tail Salo et en d\u00e9voiler la po\u00e9sie, la terrifiante beaut\u00e9 mais aussi la dimension politique, philosophique et \u00ab\u00a0citoyenne\u00a0\u00bb. T\u00e2che \u00e9norme mais qui para\u00eet \u00e9vidente pour l\u2019auteur qui conna\u00eet et ma\u00eetrise \u00e0 la perfection le cin\u00e9ma et la pens\u00e9e de Pasolini dans toutes ses subtilit\u00e9s biographiques, culturelles et intellectuelles.<\/p>\n<p>La proximit\u00e9 tragique entre la mort de Pier Paolo Pasolini, assassin\u00e9 le 2 novembre 1975 sur la plage d&rsquo;Ostie, et la sortie de <em>Sal\u00f2 ou les 120 journ\u00e9es de Sodome<\/em> quelques semaines plus tard a longtemps emp\u00each\u00e9 de voir dans ce film monstre autre chose qu&rsquo;un testament funeste. <em>Sal\u00f2\u2026<\/em> relie une fois pour toute, dans la violence et la mort, la vie et l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;un artiste qui a entretenu toute son existence, plus ou moins volontairement, la confusion entre sa cr\u00e9ation artistique, son engagement politique, son homosexualit\u00e9 et sa citoyennet\u00e9.<\/p>\n<p><em>Sal\u00f2\u2026<\/em> est donc le film d&rsquo;un mort. Pourtant, il n&rsquo;est de secret pour personne que cette \u0153uvre d\u00e9finitive &#8211; et pour cause &#8211; n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e par Pasolini comme la conclusion de sa carri\u00e8re. Surtout, <em>Sal\u00f2&#8230;<\/em> n&rsquo;\u00e9tait pas un projet personnel, mais un film de circonstance, initi\u00e9 par son assistant Sergio Citti. Citti s&rsquo;en d\u00e9sint\u00e9ressa progressivement tandis que Pasolini, au contraire, commen\u00e7a \u00e0 se passionner pour un film qui prenait le contre-pied de sa pr\u00e9c\u00e9dente \u00ab\u00a0Trilogie de la vie\u00a0\u00bb, abjur\u00e9e car trop complaisante et id\u00e9alisant le prol\u00e9tariat.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir longtemps \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme un auteur difficile, Pasolini rencontrait enfin, gr\u00e2ce \u00e0 des adaptations \u00e9rotiques du patrimoine litt\u00e9raire mondial (<em>Le D\u00e9cameron<\/em>, <em>Les Contes de Canterbury<\/em>, <em>Les Mille et Une Nuits<\/em>) un immense succ\u00e8s populaire. <em>Sal\u00f2&#8230;<\/em> se r\u00e9v\u00e8le en revanche un film pour personne. \u00c0 sa sortie, au-del\u00e0 du scandale de son sujet et de ses images, le film se heurte au silence ou \u00e0 l&#8217;embarras de la plupart des admirateurs de Pasolini. Mais engendre de nombreux commentaires de philosophes et d\u2019intellectuels, des deux c\u00f4t\u00e9s des Alpes.<\/p>\n<p><em>Sal\u00f2&#8230;<\/em> marque l&rsquo;aboutissement du mouvement du cin\u00e9ma de Pasolini vers l&rsquo;explicite. Le freudisme ou l&rsquo;id\u00e9ologie marxiste, mais \u00e9galement la repr\u00e9sentation du sexe (exp\u00e9riment\u00e9e aux confins de la pornographie dans \u00ab\u00a0La Trilogie de la vie\u00a0\u00bb) et de la violence deviennent plus explicites \u00e0 chaque nouveau film. La rencontre entre Pasolini et Sade semble alors naturelle.<\/p>\n<p>Chez Sade comme Pasolini, le corps est d\u00e9crit sur un mode enti\u00e8rement explicite. L&rsquo;\u00e9crivain et le cin\u00e9aste \u00e9vitent les artifices, neutralisent la production m\u00e9taphorique. Le r\u00e9sultat de cette d\u00e9marche, c&rsquo;est l&rsquo;obsc\u00e8ne, qui nomme le sexe \u00e0 la lettre.<\/p>\n<p>Les victimes n&rsquo;ont pas acc\u00e8s \u00e0 la parole. Elle leur est confisqu\u00e9e, au m\u00eame titre que toute manifestation d&rsquo;humanit\u00e9 et de libert\u00e9. Les libertins, eux, usent en abusent de la parole. Ils ne cessent de parler, commenter ce qu&rsquo;ils font ou voient, ou alors \u00e9noncent des plaisanteries stupides et s&rsquo;enivrent de citations : \u00ab\u00a0Tout est bon qui est excessif\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Il n&rsquo;y a rien de plus contagieux que le Mal\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0La seule vraie anarchie est celle du pouvoir\u00a0\u00bb, maximes susceptibles de l\u00e9gitimer leurs forfaits. La condition de victime se r\u00e9v\u00e8le incompatible avec l&rsquo;expression d&rsquo;une conscience. Pour ces gar\u00e7ons et filles qui n&rsquo;existent que pour subir, dire serait d\u00e9j\u00e0 agir. D\u00e8s lors le cri, le sanglot, le rire \u00e9touff\u00e9, voire la pri\u00e8re, productions corporelles qui \u00e9chappent au discours et au sens sont les seules plaintes qui proviennent des supplici\u00e9s, et le moindre acte de r\u00e9sistance dans le film (le suicide d&rsquo;une jeune fille, le poing tendu d&rsquo;un milicien) sera silencieux. Dans la derni\u00e8re partie du film, qui montre la torture et la mise \u00e0 mort des victimes, Pasolini radicalise cette n\u00e9antisation des supplici\u00e9s. Les libertins occupent tour \u00e0 tour les r\u00f4les de bourreaux et de voyeurs. Les sc\u00e8nes de supplices dans la cour sont observ\u00e9es d&rsquo;une fen\u00eatre \u00e0 la jumelle. Nous nous trouvons \u00e0 la place &#8211; \u00e0 la fois perverse et inconfortable, car dominante &#8211; du spectateur privil\u00e9gi\u00e9. Jusqu&rsquo;ici priv\u00e9es de parole, les victimes sont soudain priv\u00e9es de son. Pasolini enregistre les tortures finales \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un film muet. Aux cris des victimes, et aux invectives hurl\u00e9es par l&rsquo;\u00e9v\u00eaque, le cin\u00e9aste a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 la musique fun\u00e8bre de Carl Orff, musicien qui s&rsquo;est compromis avec le national-socialisme. Les bourreaux improvisent entre deux meurtres des pas de danses, comme \u00e9chapp\u00e9s d&rsquo;une bande burlesque des Keystone cops. Il y a du comique chez Pasolini (grand admirateur de Charlot et de <em>Femmes, femmes<\/em> de Paul Vecchiali, dont les h\u00e9ro\u00efnes H\u00e9l\u00e8ne Surg\u00e8re et Sonia Savange reproduisent une sc\u00e8ne dans le film), m\u00eame dans <em>Sal\u00f2&#8230;<\/em>, ce \u00ab\u00a0bloc d&rsquo;ab\u00eeme\u00a0\u00bb, et il y a de l&rsquo;humour chez Sade. Tr\u00e8s noir.<\/p>\n<p>Le film n&rsquo;est pas vraiment une critique du fascisme. La convocation d&rsquo;un dispositif sadien eut \u00e9t\u00e9 inappropri\u00e9e pour d\u00e9montrer la barbarie des soldats allemands et des fascistes italiens. Film historique par son d\u00e9corum et sa bande-son (on y entend, hors des murs de la r\u00e9sidence, les bruits des bombardiers et des explosions de la guerre), anachronique dans ses dialogues (les libertins citent \u00e0 tour de bras Nietzsche, Proust, Dada, Baudelaire mais aussi Blanchot et Klossowski), <em>Sal\u00f2&#8230; <\/em>est avant tout une \u0153uvre intemporelle dans laquelle Pasolini se livre \u00e0 une diatribe anticapitaliste. <em>Sal\u00f2&#8230;<\/em> d\u00e9nonce l&rsquo;asservissement du prol\u00e9tariat, explique comment le capitalisme transforme tout en marchandise, y compris les corps des jeunes gens, r\u00e9duit \u00e0 des objets de luxure et \u00e0 des m\u00e9caniques sexuelles. Pasolini, fid\u00e8le \u00e0 sa figure de proph\u00e8te et d&rsquo;oiseau de mauvais augure, ne trahit absolument pas Sade. Il se contente, si n\u00e9cessaire, de l&rsquo;actualiser.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;est-ce qui pose probl\u00e8me dans <em>Sal\u00f2&#8230;<\/em>, et pourquoi ce probl\u00e8me \u00e0 premi\u00e8re vue insurmontable est-il transcend\u00e9 ?<\/p>\n<p>Cette adaptation prend le risque, comme le souligne Roland Barthes dans son c\u00e9l\u00e8bre article sur le film (\u00ab\u00a0Sade-Pasolini\u00a0\u00bb), de filmer Sade \u00ab\u00a0\u00e0 la lettre\u00a0\u00bb, de fa\u00e7on presque clinique. Du point de vue de la repr\u00e9sentation du corps, le film de Pasolini restitue parfaitement les rituels de soumission ainsi que la dialectique dissertation-orgie. Pasolini respecte l&rsquo;alternance des sc\u00e8nes de d\u00e9bauche, des discussions verbeuses entre libertins et des monologues des prostitu\u00e9es destin\u00e9s \u00e0 enflammer l&rsquo;imagination des ma\u00eetres. Pasolini ajoute \u00e0 l&rsquo;inventaire sadien une structure circulaire emprunt\u00e9e \u00e0 Dante. Le film est divis\u00e9 en quatre segments : \u00ab\u00a0le vestibule de l&rsquo;enfer\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le cercle des passions\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le cercle de la merde\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le cercle du sang\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il est dangereux de m\u00ealer sadisme et fascisme. On risque de transformer le fascisme en \u00e9manation perverse du sexe et du pouvoir, et sombrer dans la fascination f\u00e9tichiste pour les bourreaux. Pasolini parla d&rsquo;une illumination au moment o\u00f9 il d\u00e9cida de transposer le r\u00e9cit de Sade aux alentours de Sal\u00f2, petite ville de l&rsquo;Italie Septentrionale o\u00f9 Mussolini instaura sa r\u00e9publique sociale au cours de l&rsquo;hiver 1944-45, avec l&rsquo;appui des forces allemandes. Cependant l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;adapter \u00ab\u00a0Les Cent Vingt Journ\u00e9es de Sodome\u00a0\u00bb durant l&rsquo;\u00e9poque mussolinienne, dans une r\u00e9gion notoire pour ses orgies nazies et ses massacres de villageois, et de transformer les quatre libertins en fascistes est douteuse. En effet, le film, en associant fascisme et sadisme, prend le risque d&rsquo;irr\u00e9aliser l&rsquo;un en m\u00eame temps qu&rsquo;il r\u00e9alise l&rsquo;autre. \u00ab\u00a0Tout ce qui irr\u00e9alise le fascisme est mauvais ; et tout ce qui r\u00e9alise Sade est mauvais\u00a0\u00bb (Roland Barthes, article cit\u00e9). Voil\u00e0 qui explique \u00e0 l\u2019\u00e9poque de sa sortie le rejet quasi unanime d&rsquo;un film \u2013 aujourd\u2019hui consid\u00e9r\u00e9 \u00e0 juste titre comme un chef-d\u2019\u0153uvre &#8211; qui constitue cependant une lecture personnelle et passionnante de Sade. Barthes, une fois ces r\u00e9serves \u00e9mises, convient du caract\u00e8re irr\u00e9cup\u00e9rable &#8211; et donc sadien &#8211; du film. <em>Sal\u00f2\u2026<\/em> fut condamn\u00e9 par les h\u00e9ritiers du fascisme, bien s\u00fbr, mais aussi par les sadiens orthodoxes, gardien de la vertu d&rsquo;un \u00e9crivain qu&rsquo;il est d\u00e9sormais impossible de m\u00ealer \u00e0 la violence totalitaire au risque de passer pour un odieux r\u00e9actionnaire, ou de porter \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran au risque de passer pour un pi\u00e8tre illustrateur. C&rsquo;est parce que le film est aussi inacceptable que le roman que Pasolini est fid\u00e8le \u00e0 Sade, in extremis. Pasolini, po\u00e8te et martyr, a eu toute sa vie trois idoles : le Christ, Marx et Freud. Il n&rsquo;est sans doute pas innocent qu&rsquo;il ait choisi en Sade un ultime compagnon de solitude avant sa mort.<\/p>\n<p>Le livre d\u2019Herv\u00e9 Joubert-Laurencin sur <em>Sal\u00f2\u2026<\/em> est \u00e0 lire absolument. Une prochaine r\u00e9trospective des films de Pasolini \u00e0 la Cin\u00e9math\u00e8que fran\u00e7aise en 2012 nous permettra de parler \u00e0 nouveau du cin\u00e9aste italien sur ce blog.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous \u00e9voquions il y a quelques semaines dans ce blog l\u2019essai d\u2019Herv\u00e9 Joubert-Laurencin sur Miyazaki. 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