{"id":4863,"date":"2012-01-12T09:00:21","date_gmt":"2012-01-12T08:00:21","guid":{"rendered":"http:\/\/olivierpere.wordpress.com\/?p=4863"},"modified":"2020-04-13T15:41:40","modified_gmt":"2020-04-13T14:41:40","slug":"retrospective-otto-preminger-au-festival-del-film-locarno-2012","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2012\/01\/12\/retrospective-otto-preminger-au-festival-del-film-locarno-2012\/","title":{"rendered":"R\u00e9trospective Otto Preminger au Festival del film Locarno 2012 (english version below)"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Apr\u00e8s Ernst Lubitsch et Vincente Minnelli, c\u2019est Otto Preminger (photo en t\u00eate de texte, sur le tournage de <em>L&rsquo;homme au bras d&rsquo;or<\/em>) qui sera c\u00e9l\u00e9br\u00e9 lors de la 65<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9dition du Festival del film Locarno, du 1<sup>er<\/sup> au 11 ao\u00fbt 2012, avec la r\u00e9trospective compl\u00e8te de son \u0153uvre cin\u00e9matographique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Otto Preminger est un ma\u00eetre du cin\u00e9ma hollywoodien venu d\u2019Europe, comme Alfred Hitchcock ou Fritz Lang, dont il faut revoir sans cesse les films et, pour certains, les red\u00e9couvrir. Car Preminger est \u00e0 la fois un grand auteur populaire (nombre de ses films furent de tr\u00e8s grands succ\u00e8s commerciaux au moment de leurs sorties et demeurent des classiques intemporels) et un cin\u00e9aste pour \u00ab\u00a0happy fews\u00a0\u00bb, l\u2019exemple type du cin\u00e9aste pour cin\u00e9philes, celui dont les titres des films &#8211; ou plut\u00f4t de leurs souvenirs, plus ou moins lointains, plus ou moins exacts, se murmurent entre deux s\u00e9ances des cin\u00e9math\u00e8ques du monde entier. Parmi les trente-huit films r\u00e9alis\u00e9s par Otto Preminger (1905-1986), certains ont acquis une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 immortelle : <em>Laura <\/em>en t\u00eate, mais davantage \u00e0 cause de la mythologie du film noir et la pr\u00e9sence inoubliable de Gene Tierney que pour la signature de son auteur ; <em>Carmen Jones<\/em> (longtemps invisible en France en raison d\u2019un proc\u00e8s stupide des h\u00e9ritiers de Bizet, mais projet\u00e9 au Festival del film Locarno, apr\u00e8s avoir ouvert le Festival de Cannes en 1955) ; <em>Autopsie d\u2019un meurtre<\/em> (pour le g\u00e9nial James Stewart) ; <em>L\u2019Homme au bras d\u2019or<\/em> (pour Frank Sinatra dans son meilleur r\u00f4le et la musique de Duke Ellington)\u2026 Ces titres fameux, grands succ\u00e8s de l\u2019histoire du cin\u00e9ma am\u00e9ricain portent tous l\u2019empreinte et la personnalit\u00e9 d\u2019un cin\u00e9aste qui a d\u00e9cha\u00een\u00e9 l&rsquo;admiration, pour des raisons parfois contradictoires, aussi bien des \u00ab\u00a0Cahiers du cin\u00e9ma\u00a0\u00bb (Rivette et Godard, puis Biette et Daney) que des mac-mahoniens, secte cin\u00e9philique r\u00e9unie autour de la revue \u00ab\u00a0Pr\u00e9sence du cin\u00e9ma\u00a0\u00bb et des ses t\u00eates pensantes Jacques Lourcelles et Michel Mourlet, qui l&rsquo;inclurent dans leur \u00ab\u00a0carr\u00e9 d&rsquo;as\u00a0\u00bb en compagnie de Raoul Walsh, Fritz Lang et Joseph Losey, avant de retomber dans une relative indiff\u00e9rence, explicable par une fin de carri\u00e8re probl\u00e9matique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Car si <em>Laura<\/em> n\u2019a pratiquement jamais quitt\u00e9 l\u2019affiche depuis sa sortie, il \u00e9tait devenu difficile \u2013 avant l\u2019av\u00e8nement du DVD et des chaines c\u00e2bl\u00e9es &#8211; \u00a0\u00a0de voir ou de revoir sur grand \u00e9cran des chefs-d\u2019\u0153uvre tels que <em>Sainte Jeanne<\/em>, <em>Temp\u00eate \u00e0 Washington<\/em> ou <em>Le Cardinal<\/em> ou tout simplement de d\u00e9couvrir le dernier film d\u2019Otto Preminger, <em>The Human Factor <\/em>(1979).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Que symbolise Preminger aujourd\u2019hui ? \u00c0 l\u2019heure d\u2019un triomphe du cin\u00e9ma d\u2019auteur, et des effets de signature tapageurs, son cin\u00e9ma appara\u00eet comme l&rsquo;apog\u00e9e du classicisme, et repose sur un art de l&rsquo;\u00e9quilibre et un g\u00e9nie de la composition plastique aussi bien que de la narration, qui englobe destins individuels et Histoire, violence et r\u00e9tention, intelligence froide et \u00e9motion, scepticisme hautain et humanisme.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Mais surtout, l&rsquo;art de Preminger est un art de l&rsquo;invisibilit\u00e9, ce qui a sans doute frein\u00e9 sa reconnaissance comme auteur. Preminger est sans doute le cin\u00e9aste \u00e0 avoir pouss\u00e9 \u00e0 son plus haut degr\u00e9 de perfection les recherches sur le montage interdit, en cr\u00e9ant des films non pas uniquement compos\u00e9s de plans s\u00e9quences, comme <em>La Corde<\/em> d\u2019Hitchcock, mais donnant cette illusion de continuit\u00e9 par un travail sur la fluidit\u00e9 et l&rsquo;harmonie \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des plans et des s\u00e9quences. Preminger est le cin\u00e9aste classique par excellence, car son art m\u00e9prise l\u2019exp\u00e9rimentation voyante (ce n\u2019\u00e9tait pas toujours le cas d\u2019Hitchcock &#8211; voir <em>Vertigo<\/em>), et met la ma\u00eetrise de l\u2019\u00e9criture cin\u00e9matographique au profit de l\u2019\u00e9vidence, du r\u00e9alisme et de la dramaturgie.<br \/>\nUn film comme <em>Exodus <\/em>(sans doute le plus beau et le plus repr\u00e9sentatif des Preminger des ann\u00e9es 60) s&rsquo;\u00e9coule ainsi comme un long fleuve majestueux, \u00e9pousant le th\u00e8me du film sur l\u2019amplitude de l&rsquo;Histoire qui draine les conflits et les destins personnels.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Le cin\u00e9aste qui en savait trop<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Otto Preminger nait \u00e0 Wiznitz en Autriche-Hongrie en 1905. Il apprend la mise en sc\u00e8ne \u00e0 Vienne aupr\u00e8s de Max Reinhardt, avant de s\u2019exiler aux Etats-Unis en 1934. D\u2019abord le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 New York, puis le cin\u00e9ma \u00e0 Hollywood.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Ce qui d\u00e9route encore, c&rsquo;est la vari\u00e9t\u00e9 des th\u00e8mes et des genres abord\u00e9s par Preminger, l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 &#8211; superficielle &#8211; de l&rsquo;\u0153uvre, fragment\u00e9e en plusieurs p\u00e9riodes distinctes. Preminger r\u00e9alise cinq films avant <em>Laura,<\/em> un premier dans son Autriche natale (<em>Die Grosse Liebe<\/em>), les autres pour le d\u00e9partement B de la Fox, que le cin\u00e9aste renie en bloc; puis <em>Laura <\/em>(1944), chef-d&rsquo;\u0153uvre inaugural.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Si on peut parler de film mythique, c&rsquo;est bien \u00e0 propos de <em>Laura<\/em>. R\u00e9sultat d&rsquo;un gen\u00e8se tumultueuse, fruit d&rsquo;un rapport tumultueux (\u00e0 la suite d&rsquo;un conflit entre Otto Preminger et Daryl Zanuck, le film fut commenc\u00e9 par un autre cin\u00e9aste (Rouben Mamoulian) avec que Preminger ne puisse enfin prendre le contr\u00f4le du film et mener \u00e0 bien un projet dont il avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;instigateur). Le r\u00e9sultat, g\u00e9nial, marque les v\u00e9ritable d\u00e9but de la carri\u00e8re de Preminger, auparavant metteur en sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre et auteur de quatre films. Cette enqu\u00eate polici\u00e8re sur l&rsquo;assassinat rat\u00e9 d&rsquo;une jeune et brillante publicitaire est \u00e0 la fois un classique absolu du film noir et le chef-d&rsquo;\u0153uvre inaugural d&rsquo;une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes psychologiques centr\u00e9es autour d&rsquo;un personnage f\u00e9minin fascinant.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Les films noirs d\u2019Otto Preminger m\u00e9ritent sans doute une place \u00e0 part, car ils n\u2019ob\u00e9issent jamais tout \u00e0 fait aux canons du genre, symptomatiques de l\u2019ind\u00e9pendance du cin\u00e9aste, de sa vision d\u2019artiste et de ses l\u00e9gendaires conflits avec Zanuck. A partir de <em>Laura<\/em> (1944), son chef-d&rsquo;\u0153uvre inaugural \u00e0 la Fox, Preminger signe une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes psychologiques remarquable par sa coh\u00e9rence et sa densit\u00e9 romanesque qui empruntent souvent la forme du film noir. <em>Crime passionnel<\/em> conte l\u2019itin\u00e9raire moral d\u2019un escroc transfigur\u00e9 par l\u2019amour, tandis que <em>Le Myst\u00e9rieux Docteur Korvo<\/em> est un m\u00e9lodrame noir, t\u00e9n\u00e9breux r\u00e9cit d\u2019hypnose et de manipulation, qui tranche par son approche onirique de la psychanalyse avec le r\u00e9alisme des films noirs produits par la Fox. A chaque nouveau film, Preminger perfectionne son art de la mise en sc\u00e8ne, fait de tr\u00e8s longs plans, de savants mouvements de grue et d&rsquo;une direction d&rsquo;acteurs (et plus encore d&rsquo;actrices) virtuose.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">En 1950, Preminger signe le tr\u00e8s beau <em>Mark Dixon, d\u00e9tective<\/em>. Mark Dixon, un flic hant\u00e9 par le souvenir de son p\u00e8re voyou tue accidentellement un suspect dans un acc\u00e8s de fureur. Il maquille l&rsquo;accident en r\u00e8glement de comptes et tente de faire condamner un chef de gang. Malheureusement, un chauffeur de taxi et accus\u00e9 du meurtre et Mark Dixon tombe amoureux de la fille de l&rsquo;infortun\u00e9 suspect. Moins c\u00e9l\u00e8bre que <em>Laura<\/em>, ce film noir qui r\u00e9unit \u00e0 nouveau le couple Dana Andrews-Gene Tierney compte pourtant parmi les chefs-d&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Otto Preminger. Dans <em>Mark Dixon, d\u00e9tective<\/em>, l&rsquo;accent est mis sur la n\u00e9vrose masculine, le dilemme moral du h\u00e9ros et sa d\u00e9pendance \u00e0 la violence. \u00ab\u00a0When the Sidewalks Ends\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0le bord du trottoir\u00a0\u00bb), titre original, d\u00e9signe la fine fronti\u00e8re qui s\u00e9pare le Bien du Mal. Alors que Preminger est essentiellement r\u00e9put\u00e9 pour ses portraits f\u00e9minins et son talent de directeur d&rsquo;actrices, le cin\u00e9aste offre ici \u00e0 Dana Andrews, acteur au jeu inquiet et tendu, un r\u00f4le complexe o\u00f9 il peut exprimer sa personnalit\u00e9 tourment\u00e9e et somnambulique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">La troisi\u00e8me p\u00e9riode de la carri\u00e8re de Preminger, la plus singuli\u00e8re, est celle de l&rsquo;ind\u00e9pendance et de la maturit\u00e9 souveraine. En 1953, fatigu\u00e9 des tracasseries de la censure et des bagarres avec les \u201cd\u00e9cideurs\u201d des studios, Preminger d\u00e9cide de devenir son propre producteur et d\u2019exercer un contr\u00f4le absolu sur ses films, du choix des sujets \u00e0 la campagne publicitaire accompagnant leur distribution, ouvrant ainsi la voie \u00e0 Billy Wilder, Robert Aldrich et Stanley Kubrick.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Un contrat sans pr\u00e9c\u00e9dent avec les Artistes Associ\u00e9s va ainsi garantir \u00e0 Preminger une autonomie compl\u00e8te sur la conception de ses films, incluant le contr\u00f4le du montage d\u00e9finitif. Apr\u00e8s l&rsquo;\u00e8re des stars et celles des producteurs, Preminger va ainsi promouvoir l&rsquo;image du metteur en sc\u00e8ne, perfectionniste et autoritaire, v\u00e9ritable auteur du film, voire sa principale vedette. Avec son crane ras\u00e9, son imposante silhouette, sa distinction prussienne et sa r\u00e9putation de dictateur sur les tournages, ce juif autrichien \u00e9tait abonn\u00e9 aux r\u00f4les d&rsquo;espions ou d&rsquo;officiers nazis. Son r\u00f4le le plus c\u00e9l\u00e8bre demeure celui de von Scherbach dans <em>Stalag 17<\/em> de Billy Wilder, mais il interpr\u00e9ta aussi Mister Freeze dans la s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e \u00ab\u00a0Batman\u00a0\u00bb, avant qu\u2019un autre Autrichien c\u00e9l\u00e8bre reprenne le r\u00f4le pour le grand \u00e9cran en 1997, Arnold Schwarzenegger.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Preminger va symboliquement inaugurer cette p\u00e9riode de libert\u00e9 et de cr\u00e9ativit\u00e9 in\u00e9dite dans l&rsquo;histoire d&rsquo;Hollywood avec <em>La lune \u00e9tait bleue<\/em> (1953), une com\u00e9die dont le contenu, encore scabreux pour l&rsquo;\u00e9poque (le flirt entre un s\u00e9ducteur m\u00fbr et une jeune fille vierge) et surtout les dialogues explicites n&rsquo;auraient jamais franchi le cap de l&rsquo;autocensure des studios, peu d\u00e9sireux de devoir affronter le boycott des ligues de vertu. Au contraire, Preminger a tr\u00e8s vite compris la publicit\u00e9 gratuite que pouvait apporter un bon scandale savamment orchestr\u00e9. <em>La lune \u00e9tait bleue<\/em>, film au budget modeste mais adapt\u00e9 d&rsquo;une pi\u00e8ce qui avait d\u00e9j\u00e0 fait ses preuves \u00e0 Broadway profitera ainsi des foudres de la Ligue catholique de d\u00e9cence\u00a0 &#8211; parce que le mot \u00ab\u00a0vierge\u00a0\u00bb \u00e9tait prononc\u00e9 !- et rencontrera un beau succ\u00e8s sans que Preminger n&rsquo;ait eu \u00e0 faire la moindre coupe ou concession. <em>La lune \u00e9tait bleue<\/em> raconte la tentative de s\u00e9duction par un architecte, le temps d&rsquo;une nuit, d&rsquo;une jeune fille d\u00e9lur\u00e9e rencontr\u00e9e sur la terrasse de l&rsquo;Empire State Building, emp\u00each\u00e9e par son ex fianc\u00e9e, le p\u00e8re de celle-ci, incorrigible coureur de jupons qui la demande en mariage.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Premier titre de l&rsquo;\u00e9mancipation de Preminger, le film ne fait partie pas partie des \u0153uvres majeures du cin\u00e9aste. Sans doute le film est-il trop d\u00e9pendant d&rsquo;un mat\u00e9riau th\u00e9\u00e2tral quelque peu dat\u00e9 (les histoires de vierges professionnelles ne choquent plus grand monde) et la mise en sc\u00e8ne de Preminger, plus fonctionnelle qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;habitude, ne cherche pas \u00e0 transcender les limites de la pi\u00e8ce, amusante mais trop l\u00e9g\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Le principal probl\u00e8me r\u00e9side dans le fait que Preminger, si plusieurs de ses chefs-d&rsquo;\u0153uvre sont baign\u00e9s d&rsquo;ironie, n&rsquo;a jamais fait preuve d&rsquo;un talent particulier pour la com\u00e9die pure. Il avait pourtant termin\u00e9 le dernier film d\u2019Ernst Lubitsch, mort au d\u00e9but du tournage, <em>La Dame au manteau d\u2019hermine<\/em> en 1948 (en comp\u00e9tition au Festival del film Locarno). Mais Preminger ne poss\u00e8de pas le g\u00e9nie comique d&rsquo;un Billy Wilder auquel le film fait souvent penser. Si William Holden est excellent, comme Maggie Mac Namara, d\u00e9couverte par le cin\u00e9aste, le r\u00f4le outr\u00e9 de David Niven, acteur gu\u00e8re passionnant, a particuli\u00e8rement mal vieilli.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">L&rsquo;acteur se rach\u00e8tera en trouvant un des meilleurs r\u00f4les de sa carri\u00e8re dans <em>Bonjour tristesse<\/em>, toujours de Preminger, en 1957.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Les films suivants de Preminger sont heureusement d&rsquo;une autre envergure. Une liste impressionnante, entre 1954 et 1962, de purs chef-d&rsquo;\u0153uvre ou presque : <em>Rivi\u00e8re sans retour<\/em>, <em>Carmen Jones<\/em>, <em>Condamn\u00e9 au silence<\/em>, <em>L&rsquo;Homme au bras d&rsquo;or<\/em>, <em>Sainte Jeanne<\/em>, <em>Bonjour<\/em> <em>tristesse<\/em>, <em>Porgy and Bess<\/em>, <em>Autopsie d&rsquo;un meurtre<\/em>, <em>Exodus<\/em>, <em>Temp\u00eate \u00e0 Washington<\/em>.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\"><em>Rivi\u00e8re sans retour<\/em> (1954) est un titre trop souvent oubli\u00e9 quand on \u00e9voque la carri\u00e8re de Marylin Monroe. Il lui permet pourtant, mieux qu&rsquo;ailleurs, d&rsquo;exprimer son talent et de se montrer r\u00e9ellement \u00e9mouvante et bonne actrice, loin des clich\u00e9s de l&rsquo;idiote pulpeuse ou de l&rsquo;animal bless\u00e9 qu&rsquo;exploit\u00e8rent des cin\u00e9astes moins talentueux et scrupuleux que Preminger. Otto Preminger signe son unique western et son premier film en Cin\u00e9mascope couleur, et se montre aussi inspir\u00e9 par les grands espaces du Canada et ce nouveau format que par le noir et blanc et les tournages en studio de ses drames psychologiques. Ce splendide film d&rsquo;aventures est avant tout l&rsquo;histoire d&rsquo;un itin\u00e9raire moral o\u00f9 un homme au pass\u00e9 douloureux (Robert Mitchum) doit reconqu\u00e9rir l&rsquo;admiration de son jeune fils, et tombe amoureux d&rsquo;une prostitu\u00e9e au grand c\u0153ur. Les longs plans et les subtils mouvements de cam\u00e9ra de Preminger, l&rsquo;interpr\u00e9tation de Mitchum et Monroe et l&rsquo;intelligence et la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 qui se d\u00e9gagent de <em>Rivi\u00e8re sans retour<\/em> en font un classique du western.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">M\u00e9connu, mal aim\u00e9, <em>Sainte Jeanne<\/em> (1957) est pourtant un des films le plus sublimes d\u2019Otto Preminger, dans lequel le cin\u00e9aste confirme son g\u00e9nie dans la direction d&rsquo;actrices juv\u00e9niles et la psychologie f\u00e9minine, l&rsquo;intelligence dans l&rsquo;adaptation de textes ou de livrets, l\u2019\u00e9l\u00e9gance d&rsquo;une mise en sc\u00e8ne aux plans longs qui r\u00e9sout avec une supr\u00eame aisance les probl\u00e8mes du passage de la sc\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9cran. <em>Sainte Jeanne<\/em> est tir\u00e9e d\u2019une pi\u00e8ce de George Bernard Shaw, adapt\u00e9e au cin\u00e9ma par l\u2019\u00e9crivain Graham Greene et Otto Preminger. Les deux hommes modifi\u00e8rent la construction de l\u2019\u0153uvre originale en d\u00e9cidant de raconter la vie de Jeanne d\u2019Arc par une s\u00e9rie de retours en arri\u00e8re (le film d\u00e9bute sur le roi Charles VII vieillissant visit\u00e9 dans la nuit par le fant\u00f4me de Jeanne), mais en restitu\u00e8rent parfaitement l\u2019esprit ainsi que la beaut\u00e9 du texte. De toutes les adaptations cin\u00e9matographiques de l\u2019histoire de Jeanne (et l\u2019on sait qu\u2019elles sont l\u00e9gions), il s\u2019agit de la moins religieuse. Le scepticisme et l\u2019ironie combin\u00e9s de Shaw et de Preminger proposent une \u00e9vocation humaine, pleine de sympathie et de m\u00e9lancolie, de la pucelle d\u2019Orl\u00e9ans. Le film ne serait \u00e9videmment pas le m\u00eame sans Jean Seberg, une jeune fille de dix-sept ans du Middle West, sans aucune exp\u00e9rience th\u00e9\u00e2trale ni cin\u00e9matographique, choisie parmi plusieurs milliers de postulantes auditionn\u00e9es \u00e0 travers le monde. Jean Seberg se r\u00e9v\u00e9lera une actrice g\u00e9niale. Preminger confirmait avec \u00e9clat sa r\u00e9putation de grand directeur d\u2019actrices, lui qui avait d\u00e9j\u00e0 obtenu des merveilles (parfois dans la douleur) de Gene Tierney, Linda Darnell ou Jean Simmons. Jean Seberg-Jeanne devient ainsi une splendide h\u00e9ro\u00efne premingerienne, intelligente mais d\u00e9chir\u00e9e par des aspirations contraires, habit\u00e9e par la fi\u00e8vre et la passion sous une apparence ang\u00e9lique. S\u2019il est tentant d\u2019associer exclusivement <em>Sainte Jeanne<\/em> \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation inoubliable de Jean Seberg, ce serait toutefois injuste pour les autres com\u00e9diens, aussi chevronn\u00e9s que Seberg inexp\u00e9riment\u00e9e. Dans le r\u00f4le du Dauphin, Richard Widmark livre une de ses performances les plus originales, loin des durs \u00e0 cuire ou des gangsters n\u00e9vrotiques qui avaient assis sa r\u00e9putation \u00e0 Hollywood. Le reste de la distribution est constitu\u00e9 d\u2019excellents com\u00e9diens du th\u00e9\u00e2tre et du cin\u00e9ma anglais, le shakespearien John Gielgud en t\u00eate. <em>Sainte Jeanne<\/em> fut un \u00e9chec cinglant au moment de sa sortie et le jeu de Jean Seberg jug\u00e9e totalement faux, trop en avance sur son \u00e9poque sans doute. Les commentaires sur Jean Seberg sont particuli\u00e8rement injustes et cruels. Preminger ne se d\u00e9monte pas et confie \u00e0 sa prot\u00e9g\u00e9e le r\u00f4le principal de son film suivant, une adaptation du roman de Fran\u00e7oise Sagan, <em>Bonjour tristesse<\/em>\u00a0: nouveau chef-d\u2019\u0153uvre, incompris au moment de sa sortie et qui n\u2019obtient pas le succ\u00e8s esp\u00e9r\u00e9. Jean Seberg se tourne vers la France et joue dans le premier film d\u2019un jeune critique des \u00ab\u00a0Cahiers du cin\u00e9ma\u00a0\u00bb, grand admirateur de Preminger\u00a0: <em>A bout de souffle <\/em>de Jean-Luc Godard. Loin de Hollywood, c\u2019est ce film qui fera de Jean Seberg une star et une ic\u00f4ne moderne dans le monde entier, \u00e0 jamais.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Preminger, malgr\u00e9 sa satisfaction devant le travail accompli, ne fut pas tendre envers <em>Sainte Jeanne<\/em>. Dans son autobiographie, il affirme\u00a0: \u00ab\u00a0je dus reconna\u00eetre que j\u2019\u00e9tais le seul responsable de l\u2019\u00e9chec, pour avoir mal interpr\u00e9t\u00e9 la pi\u00e8ce de George Bernard Shaw, en entourant la dramatisation de la l\u00e9gende de Jeanne d\u2019Arc de passion religieuse. C\u2019\u00e9tait au fond une r\u00e9flexion tr\u00e8s intellectuelle sur le r\u00f4le qu\u2019a jou\u00e9 la religion dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Trop subtile, mais surtout trop intime pour toucher le grand public, <em>Sainte Jeanne<\/em> est l&rsquo;\u0153uvre maudite de Preminger, mais \u00e9galement \u00ab\u00a0un film de chevet\u00a0\u00bb pour ses vrais admirateurs, comme l\u2019\u00e9crit Jacques Lourcelles dans son \u00ab\u00a0Dictionnaire du cin\u00e9ma \u2013 les films\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\"><em>Autopsie d&rsquo;un meurtre <\/em>(1959) compte parmi les plus beaux films d\u2019Otto Preminger et du cin\u00e9ma classique hollywoodien qui vit ses derni\u00e8res heures de gloire. Ce chef-d&rsquo;\u0153uvre du film de proc\u00e8s offre \u00e0 James Stewart un de ses plus grands r\u00f4les. <em>Autopsie d&rsquo;un meurtre<\/em> d\u00e9cortique la machine judiciaire et dresse le portrait d&rsquo;un avocat qui met tout son professionnalisme et son intelligence au service d&rsquo;une cause qui ne les m\u00e9rite pas. Preminger fait ici de la ma\u00eetrise, son beau souci de cin\u00e9aste, le sujet m\u00eame de son film, doubl\u00e9 de sa critique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\"><em>Temp\u00eate \u00e0 Washington<\/em> (1962) peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme le dernier chef-d\u2019\u0153uvre absolu de Preminger, celui ou la perfection de la forme et l\u2019intelligence du discours se marient id\u00e9alement. <em>Temp\u00eate \u00e0 Washington<\/em> est le second film choral cons\u00e9cutif de Preminger, apr\u00e8s <em>Exodus<\/em>. Cette fois encore, la multiplicit\u00e9 des personnages, des opinions et des points de vues est cens\u00e9e restituer la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tudi\u00e9e dans sa globalit\u00e9 et sa complexit\u00e9. Le film d\u00e9bute avec l\u2019annonce de la d\u00e9signation d\u2019un nouveau secr\u00e9taire d\u2019\u00e9tat aux affaires \u00e9trang\u00e8res par le pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis. Avant d\u2019\u00eatre vot\u00e9 par le S\u00e9nat, ce choix doit \u00eatre examin\u00e9 par une commission d\u2019enqu\u00eate qui r\u00e9v\u00e8le bient\u00f4t les sympathies communistes que le candidat a entretenu dans sa jeunesse. Le film propose la chronique des \u00e9v\u00e9nements qui vont se succ\u00e9der durant les quelques jours qui s\u00e9parent l\u2019ouverture de l\u2019enqu\u00eate du vote du S\u00e9nat. Tr\u00e8s document\u00e9 et particuli\u00e8rement instructif sur le fonctionnement des institutions politiques des \u00c9tats-Unis, aussi haletant qu&rsquo;un film \u00e0 suspens, <em>Temp\u00eate \u00e0 Washington <\/em>est construit comme une succession de sc\u00e8nes d\u2019affrontements oratoires entre deux ou plusieurs personnages, et l\u00e8ve le voile sur un r\u00e9seaux de manigances, tactiques, tricheries et m\u00eame de chantages (menac\u00e9 de voir un \u00e9pisode homosexuel de son pass\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 au grand jour, un s\u00e9nateur se suicide). Bien que d\u00e9mocrate convaincu et actif, Preminger ne r\u00e9alise pas une \u0153uvre engag\u00e9e ou militante, mais un film de moraliste. Le scepticisme et la lucidit\u00e9 du cin\u00e9aste sont \u00e0 leur comble. Au-del\u00e0 du d\u00e9bat moral que le film soul\u00e8ve (doit-on juger un politicien sur son pass\u00e9, sur son int\u00e9grit\u00e9 ou sur ses comp\u00e9tences?), <em>Temp\u00eate \u00e0 Washington<\/em> enregistre au c\u0153ur m\u00eame de la vie politique am\u00e9ricaine (le S\u00e9nat) la d\u00e9cadence de la d\u00e9mocratie, assaillie par la tentation fasciste d&rsquo;une part, rong\u00e9e par l&rsquo;immobilisme de l&rsquo;autre. Les coulisses et la sc\u00e8ne politiques finissent par se confondre, et les rites s\u00e9natoriaux se transforment en simulacres d\u00e9vi\u00e9s de leurs significations et vocations premi\u00e8res. Le film est \u00e9galement remarquable pour la qualit\u00e9 homog\u00e8ne de son interpr\u00e9tation. Henry Fonda, dans un r\u00f4le bref, est extraordinaire, mais la palme revient \u00e0 Charles Laughton, en vieux s\u00e9nateur sudiste, absolument g\u00e9nial dans ce qui reste sa meilleure &#8211; et derni\u00e8re &#8211; apparition \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Un an apr\u00e8s son g\u00e9nial <em>Temp\u00eate \u00e0 Washington<\/em> sur le S\u00e9nat am\u00e9ricain, Preminger souhaite renouveler le succ\u00e8s d\u2019<em>Exodus <\/em>sur l\u2019\u00e9tat d\u2019Isra\u00ebl et r\u00e9alise une nouvelle fresque \u00e0 la fois monumentale et intimiste, consacr\u00e9e cette fois-ci au fonctionnement de l\u2019\u00c9glise catholique, avec l\u2019intention avou\u00e9e de la d\u00e9crire comme une organisation politique et de critiquer sa position complaisante lors de l\u2019annexion de l\u2019Autriche par Hitler. <em>Le Cardinal<\/em> est racont\u00e9 en flash-back. Lors de la c\u00e9r\u00e9monie o\u00f9 il est fait cardinal en 1939 \u00e0 Rome, le bostonien Stephen Fermoyle se souvient des principales \u00e9tapes de sa vie. Un parcours qui pourrait sembler \u00e9difiant (le jeune pr\u00eatre d\u00e9couvre l\u2019humilit\u00e9 dans un trou perdu du Canada, combat le racisme en G\u00e9orgie, devient un expert en diplomatie au Vatican et tente de convaincre l\u2019\u00e9v\u00eaque de Vienne du danger du nazisme) s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas sem\u00e9 de trag\u00e9dies priv\u00e9es directement caus\u00e9es par le rigorisme de sa foi ou son ambition carri\u00e9riste. Lorsqu\u2019il ne filmait pas des adaptations d\u2019op\u00e9ras ou de pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre, Preminger aimait aborder les grands sujets de soci\u00e9t\u00e9 et d\u2019histoire, en adaptant les best-sellers du moment. Une tactique commerciale qui lui permettait d\u2019\u00e9voquer des th\u00e8mes sensibles, comme ici les coulisses de l\u2019\u00c9glise, dans des films longs et au propos aust\u00e8re malgr\u00e9 la somptuosit\u00e9 des moyens mis en \u0153uvre, et qui s\u2019av\u00e9rait souvent payante (m\u00eame si <em>Le Cardinal<\/em> fut un demi-\u00e9chec \u00e0 sa sortie et reste un titre sous-estim\u00e9 et incompris). En effet Preminger et ses sc\u00e9naristes parvenaient \u00e0 transcender un mat\u00e9riau litt\u00e9raire m\u00e9diocre, m\u00e9lodramatique ou bien-pensant (comme pouvait l\u2019\u00eatre le roman d\u2019Henry Morton Robinson) pour \u00e9lever une superproduction au rang d\u2019\u0153uvre classique. Ainsi <em>Le Cardinal <\/em>est-il un film de moraliste sous des apparences de spectacle consensuel. Admirablement mis en sc\u00e8ne et d\u2019une intelligence mordante, <em>Le Cardinal<\/em> d\u00e9cortique une \u00e0 une les ambigu\u00eft\u00e9s du pouvoir et de la foi, m\u00eame si l\u2019\u00e9pisode viennois, sur l\u2019intervention antinazie du Vatican, est empreint d\u2019une forme d\u2019id\u00e9alisme d\u00e9mocratique que Preminger \u00e9tait le premier \u00e0 revendiquer.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Autopsie d\u2019un ma\u00eetre<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">On a vu que dans les ann\u00e9es 50 le cin\u00e9aste \u00e9tait parvenu, dans une suite r\u00e9guli\u00e8re de chefs-d\u2019\u0153uvre, \u00e0 trouver un \u00e9quilibre magique entre la r\u00e9ussite commerciale, l\u2019intelligence audacieuse des sujets et l\u2019\u00e9l\u00e9gance classique de la mise en sc\u00e8ne de ses films. Apr\u00e8s trois titres transitoires, imparfaits mais encore magnifiquement r\u00e9alis\u00e9s (<em>Le Cardinal<\/em>, <em>Premi\u00e8re Victoire<\/em>, <em>Bunny Lake a disparu<\/em>), la carri\u00e8re de Preminger va prendre \u00e0 partir de 1968 un tour catastrophique, avec des films dont la d\u00e9ch\u00e9ance formelle rivalise avec la sottise du propos (<em>Skidoo<\/em>, satire des hippies et des m\u00e9dias et <em>Rosebud<\/em>, sur le terrorisme international, sont les deux pires navets de cette triste p\u00e9riode). Apr\u00e8s <em>Bunny Lake a disparu<\/em>, tourn\u00e9 \u00e0 Londres en 1965, sorte de r\u00e9ponse au <em>Psychose<\/em> d\u2019Alfred Hitchcock, Preminger s\u2019enlise dans une s\u00e9rie de ratages ou de films mineurs (<em>Hurry Sundown\u00a0<\/em>; <em>Skidoo\u00a0<\/em>; <em>Tell Me That You Love Me, Junie Moon\u00a0<\/em>; <em>Such Good Friends\u00a0<\/em>; <em>Rosebud<\/em>), qui donnent l\u2019impression que son cin\u00e9ma est devenu caduc, d\u00e9mod\u00e9 par les audaces du Nouvel Hollywood.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Comment expliquer une telle d\u00e9gringolade ? D\u2019une part Preminger, qui avait r\u00e9ussi \u00e0 faire reculer les barri\u00e8res de la censure et des pr\u00e9jug\u00e9s moraux, se trouve fort d\u00e9pourvu lorsque le cin\u00e9ma am\u00e9ricain des ann\u00e9es 70 se vautre soudain dans la trivialit\u00e9 et la provocation. Comment le cin\u00e9aste raffin\u00e9 <em>d\u2019Anatomie d\u2019un meurtre<\/em> pouvait-il lutter en face de <em>Macadam Cow Boy<\/em>, <em>La Horde sauvage<\/em>, <em>D\u00e9livrance, Orange m\u00e9canique <\/em>ou <em>Taxi Driver<\/em> ? D\u2019autre part Preminger illustra, tardivement mais violemment, la th\u00e9orie qu\u2019on peut juger r\u00e9actionnaire mais qui s\u2019est souvent r\u00e9v\u00e9l\u00e9e exacte, selon lequel plusieurs grands cin\u00e9astes hollywoodiens doivent beaucoup de leurs r\u00e9ussites artistiques au syst\u00e8me dirigiste des studios, capables de transformer les contraintes esth\u00e9tiques et \u00e9conomiques en formidables stimulants \u00e0 la cr\u00e9ativit\u00e9. Jacques Tourneur, Allan Dwan, Raoul Walsh, Joseph Losey et dans une certaine mesure Fritz Lang en furent les plus fameux exemples. Livr\u00e9e \u00e0 elle-m\u00eame, la somptueuse ma\u00eetrise de Preminger finit par tourner \u00e0 vide et se corrompre au contact de projets \u00e0 la fois idiots et pr\u00e9tentieux et de la d\u00e9cadence d\u2019un certain savoir-faire des studios. D\u2019 \u00ab\u00a0esclave libre\u00a0\u00bb, Preminger devint l\u2019esclave de sa libert\u00e9, et la victime d\u2019une position admirablement gagn\u00e9e. Otto trop tard ? Pas tout \u00e0 fait. En 1979, alors que plus personne ne donne cher de la peau de l\u2019ex grand cin\u00e9aste, Preminger, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 73 ans, adapte en Grande-Bretagne un roman de Graham Greene et signe un \u00e9mouvant testament cin\u00e9matographique, qui dissimule derri\u00e8re une sombre histoire d\u2019espionnage un constat amer sur le monde, livr\u00e9 au cynisme, \u00e0 la duplicit\u00e9 et \u00e0 la destruction de l\u2019individu. <em>The Human Factor<\/em> est un r\u00e9capitulatif de l&rsquo;art de Preminger en m\u00eame temps qu&rsquo;un adieu. L&rsquo;humour y est plus froid que jamais, le conflit entre le r\u00e9alisme et l&rsquo;onirisme de la mise en sc\u00e8ne (le contraste frappant entre le c\u00f4t\u00e9 documentaire du d\u00e9but du film et la sc\u00e8ne finale, dans un d\u00e9cor volontairement th\u00e9\u00e2tral), d\u00e9finitif et cinglant. Un terne fonctionnaire britannique qui travaille aux affaires britannique est en fait un agent double qui a d\u00e9cid\u00e9 de trahir son pays apr\u00e8s \u00eatre tomb\u00e9 amoureux d\u2019une jeune africaine et l\u2019avoir \u00e9pous\u00e9e en m\u00eame temps, et bien davantage, que la cause anticolonialiste. Mais son double jeu va entra\u00eener la mort de son innocent coll\u00e8gue (soup\u00e7onn\u00e9 \u00e0 sa place, il sera impitoyablement \u00e9limin\u00e9) et la destruction de sa petite famille. Ennemi de toute emphase, Preminger se situe bien \u00e9videmment \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de la mythologie du film d\u2019espionnage v\u00e9hicul\u00e9e par la s\u00e9rie des James Bond. Anti spectaculaire, <em>The Human Factor<\/em> dessine le portrait d\u2019un homme ordinaire bris\u00e9 pour avoir fait preuve d\u2019humanit\u00e9 (le fameux facteur humain) dans un monde absolument d\u00e9shumanis\u00e9. Preminger retrouve la pr\u00e9cision et l&rsquo;invisibilit\u00e9 de sa mise en sc\u00e8ne, parvenant en quelques plans \u00e0 d\u00e9finir l&rsquo;univers \u00e9triqu\u00e9 du personnage principal (son bureau, son trajet en train de banlieue, puis la bicyclette pour rejoindre son pavillon de banlieue). Mais \u00e0 la place de la m\u00e9nag\u00e8re anglaise l&rsquo;attend une superbe jeune femme noire (Iman, future madame David Bowie). La fiction peut d\u00e9buter. Elle s&rsquo;ach\u00e8vera par un plan magnifique, en \u00e9cho au g\u00e9n\u00e9rique initial de Saul Bass : un combin\u00e9 t\u00e9l\u00e9phonique se balan\u00e7ant dans le vide, symbole de plusieurs communications interrompues. Celle de l&rsquo;antih\u00e9ros avec sa femme, celle de Preminger avec le monde moderne, mais aussi celle du public avec le cin\u00e9aste. Preminger ne tournera plus. Par son d\u00e9senchantement et sa beaut\u00e9 mortif\u00e8re, <em>The Human Factor<\/em> rejoint les testaments esth\u00e9tiques et moraux de quelques autres grands cin\u00e9astes, Ford (<em>Fronti\u00e8re chinoise<\/em>), Lang (<em>Le Diabolique Docteur Mabuse<\/em>), Visconti (<em>L&rsquo;Innocent<\/em>). Preminger s\u2019\u00e9teint le 23 avril 1986 \u00e0 New York.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">La r\u00e9trospective sera accompagn\u00e9e d\u2019un ouvrage publi\u00e9 aux \u00e9ditions Capricci, en fran\u00e7ais et en anglais. Elle sera reprise par la Cin\u00e9math\u00e8que suisse et la Cin\u00e9math\u00e8que fran\u00e7aise, partenaires de cet \u00e9v\u00e9nement cin\u00e9philique international.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s Ernst Lubitsch et Vincente Minnelli, c\u2019est Otto Preminger (photo en t\u00eate de texte, sur le tournage de L&rsquo;homme au\u2026<\/p>\n","protected":false},"author":116,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[9],"tags":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v20.8 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>R\u00e9trospective Otto Preminger au Festival del film Locarno 2012 (english version below) - Olivier P\u00e8re<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2012\/01\/12\/retrospective-otto-preminger-au-festival-del-film-locarno-2012\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"R\u00e9trospective Otto Preminger au Festival del film Locarno 2012 (english version below) - 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