{"id":2972,"date":"2011-11-07T11:50:20","date_gmt":"2011-11-07T10:50:20","guid":{"rendered":"http:\/\/olivierpere.wordpress.com\/?p=2972"},"modified":"2020-04-07T18:30:12","modified_gmt":"2020-04-07T17:30:12","slug":"la-cicatrice-interieure-et-liberte-la-nuit-de-philippe-garrel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2011\/11\/07\/la-cicatrice-interieure-et-liberte-la-nuit-de-philippe-garrel\/","title":{"rendered":"La Cicatrice int\u00e9rieure et Libert\u00e9, la nuit de Philippe Garrel"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Why Not productions et France Inter pr\u00e9sentent un coffret \u2013 en vente \u00e0 partir du 9 novembre &#8211; avec deux films jusque l\u00e0 in\u00e9dits en DVD, <em>La Cicatrice int\u00e9rieure<\/em> (1972, master restaur\u00e9 avec l\u2019aide de la Cin\u00e9math\u00e8que fran\u00e7aise, photo en t\u00eate de texte) et <em>Libert\u00e9, la nuit<\/em> (1984, film produit par l\u2019INA). Philippe Garrel est un des meilleurs cin\u00e9astes fran\u00e7ais de sa g\u00e9n\u00e9ration, le plus artiste sans nul doute, \u00ab\u00a0l\u2019enfant secret du cin\u00e9ma moderne\u00a0\u00bb. Son \u0153uvre a tr\u00e8s t\u00f4t transcend\u00e9 les limites non seulement de la production hexagonale, du paysage cin\u00e9matographique des ann\u00e9es 70, mais aussi des disciplines artistiques, s\u2019affranchissant de multiples fronti\u00e8res, esth\u00e9tiques, mentales et g\u00e9ographiques. Il suffit pour s\u2019en convaincre de voir et revoir ses premiers films, sign\u00e9s tr\u00e8s jeunes et dans des conditions incroyables, po\u00e8mes \u00e9crits avec une cam\u00e9ra sous influences multiples et pourtant d\u2019une profonde nouveaut\u00e9. Garrel est l\u2019h\u00e9ritier direct et pr\u00e9coce de la Nouvelle Vague (les films de Godard sont pour lui une r\u00e9v\u00e9lation, et d\u00e9clenchent son d\u00e9sir de cin\u00e9ma), mais c\u2019est aussi un fan de rock, un amateur de peinture, et bient\u00f4t un acteur t\u00e9moin de mai 68 et des utopies r\u00e9volutionnaires.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">\u00c0 la fois \u00e9pris d\u2019un art d\u00e9barrass\u00e9 de ses contraintes prosa\u00efques et triviales et convaincu de l\u2019impuret\u00e9 ontologique du cin\u00e9matographe, Philippe Garrel va se livrer dans les ann\u00e9es 60 et 70 \u00e0 un travail d\u2019esth\u00e8te. Il rompt radicalement avec la fiction et la narration (ce que ses ma\u00eetres de la Nouvelle vague n\u2019avaient pas fait avant lui, pas m\u00eame Godard ou Pasolini), n\u2019int\u00e8gre pas un mode traditionnel de production et de distribution. Garrel s\u2019engouffre dans l\u2019exp\u00e9rimentation pure et dure. Il est depuis le d\u00e9but son propre producteur, tourne sans gu\u00e8re d\u2019argent des courts chefs-d\u2019\u0153uvre qui sont directement projet\u00e9s \u00e0 la Cin\u00e9math\u00e8que (souvent les soirs de No\u00ebl) par Henri Langlois, premier admirateur et d\u00e9fenseur de Garrel. Les regards se portent alors vers New York, Jonas Mekas, Andy Warhol et la Factory. Le rock est aussi important que le cin\u00e9ma, le Velvet Underground incarne la modernit\u00e9 au m\u00eame titre que Godard ou Antonioni. Dans l\u2019effervescence pr\u00e9-68, le groupe Zanzibar (mot d\u00e9couvert dans un po\u00e8me de Rimbaud) se forme au Festival du jeune cin\u00e9ma \u00e0 Hy\u00e8res, autour de Philippe Garrel, Bernadette Lafont et la monteuse Jackie Raynal. Zanzibar, laboratoire de cr\u00e9ation cin\u00e9matographique, picturale, musicale, est empreint des pr\u00e9occupations de l\u2019\u00e9poque\u00a0: l\u2019\u00e9sot\u00e9risme, l\u2019\u00e9rotisme, la r\u00e9volution situationniste, l\u2019antipsychiatrie et Artaud. Pierre Cl\u00e9menti, Daniel Pommereule, Jean-Pierre Kalfon incarnent les nouveaux dandys aux cheveux longs, tandis que Garrel, ath\u00e9e, s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la symbolique chr\u00e9tienne et revisite, de <em>Marie pour m\u00e9moire<\/em> au <em>Lit de la vierge<\/em>, les personnages \u00e9vang\u00e9liques. La premi\u00e8re \u00e9g\u00e9rie de Garrel se nomme Zouzou, elle a jou\u00e9 dans trois de ses films et interpr\u00e8te la m\u00e8re du Christ Cl\u00e9menti dans <em>Le Lit de la vierge<\/em>. La seconde sera Nico, et plus rien ne sera comme avant. Garrel rencontre Nico en 1969, lors de la postproduction du <em>Lit de la vierge<\/em> en Italie, \u00e0 Lusitano dans la maison de Tina Aumont et Fr\u00e9d\u00e9ric Pardo. Nico est d\u00e9j\u00e0 une habitu\u00e9e des sunlights\u00a0: mannequin en Allemagne d\u00e8s l\u2019\u00e2ge de seize ans, cr\u00e9ature de la Factory, elle semble r\u00e9sign\u00e9e \u00e0 jouer les muses et fasciner les hommes et les artistes qui croisent son chemin : un photographe la rebaptise Nico \u00e0 Ibiza au d\u00e9part de son ami le cin\u00e9aste Nico Papatakis, Bob Dylan lui d\u00e9die <em>Visions of Johanna<\/em>, elle int\u00e8gre le Velvet Underground en 1967 s\u00e9duisant John Cale et m\u00eame un Lou Reed tr\u00e8s hostile. Au cin\u00e9ma, elle appara\u00eet dans quelques films underground produits par la Factory (dont le fameux <em>Chelsea Girls<\/em> de Warhol) et en Europe elle interpr\u00e8te le r\u00f4le principal de l\u2019oubli\u00e9 <em>Strip-tease<\/em> de Jacques Poitrenaud. Mais sa plus m\u00e9morable incursion au cin\u00e9ma reste sa fugace participation \u00e0 <em>La dolce vita<\/em> de Fellini, o\u00f9 elle joue un personnage proche de ce qu\u2019elle est vraiment\u00a0: une sublime cr\u00e9ature de la nuit, walkyrie blonde irr\u00e9elle de beaut\u00e9 qui hante les parties mondaines et tr\u00f4ne au milieu de la jet set internationale, entre Rome, New York, Ibiza et Paris. Ic\u00f4ne et \u00e9g\u00e9rie, une des plus belles femmes de son temps, courtis\u00e9e par les photographes et les rocks stars, Nico est aussi une artiste, chanteuse et musicienne. L\u2019histoire d\u2019amour entre Philippe Garrel et Nico c\u00e9l\u00e8bre les noces du rock et du cin\u00e9ma, de Zanzibar et de la Factory, des deux courants alternatifs les plus puissants et stimulants de l\u2019\u00e9poque. Garrel surnomme Nico \u00ab\u00a0la souterraine de velours\u00a0\u00bb. C\u2019est elle qui montre au jeune cin\u00e9aste que l\u2019horizon du cin\u00e9ma fran\u00e7ais peut s\u2019ouvrir au\u2013del\u00e0 de l\u2019h\u00e9ritage de la Nouvelle Vague et du n\u00e9o-r\u00e9alisme, vers le psych\u00e9d\u00e9lisme et le rock. La passion de Garrel pour Nico se d\u00e9roulera loin des flashes des paparazzi, elle n\u2019occupera jamais la une des gazettes de cin\u00e9ma ou de spectacles (encore moins que le couple Godard Karina dix ans plus t\u00f4t, c\u2019est dire), mais elle donnera naissance \u00e0 une poign\u00e9e de films magiques arrach\u00e9s aux t\u00e9n\u00e8bres et \u00e0 la pauvret\u00e9, joyaux faits avec rien mais qui continuent \u00e0 irradier l\u2019\u00e9cran lors de leurs rares projections, lorsque Garrel les autorise encore. Le premier film de Garrel avec Nico s\u2019appelle <em>La Cicatrice int\u00e9rieure<\/em>, tourn\u00e9 entre 1970 et 1972, aux quatre coins du monde. Garrel produit le film avec Sylvina Boissonnas, femme immens\u00e9ment riche, personnage flamboyant et extravagant qui finance projets de peinture, film, photographie, musique des jeunes artistes, distribuant avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 les ch\u00e8ques \u00e0 sa table de la Coupole. Elle devient le m\u00e9c\u00e8ne du groupe Zanzibar, qui r\u00eave d\u2019\u00eatre une maison de production id\u00e9ale. Apr\u00e8s <em>Le Lit de la vierge<\/em>, all\u00e9gorie christique tourn\u00e9e en scope en Italie et \u00e0 Marrakech, Garrel part filmer <em>La Cicatrice int\u00e9rieure<\/em> au Nouveau Mexique, en Islande, en Italie et en Egypte\u2026 Garrel b\u00e9n\u00e9ficie de davantage d\u2019argent pour faire son film que pour vivre. De toutes fa\u00e7ons, le cin\u00e9ma et la vie ne font qu\u2019un pour Garrel, et la vie \u00e0 cette \u00e9poque est plac\u00e9e sous le signe de l\u2019\u00e9vasion, mystique, politique et chimique. Dans ces ann\u00e9es stup\u00e9fiantes, tout le monde est sous LSD, pour fuir la r\u00e9alit\u00e9 et la France sinistre des ann\u00e9es 70, la chute brutale des illusions apr\u00e8s Mai 68. Garrel part en voyages, et Nico participe \u00e0 ce d\u00e9sir de fuite et d\u2019exotisme. Figure centrale de <em>La Cicatrice int\u00e9rieure<\/em>, elle en compose \u00e9galement la musique et les chansons, et improvise ses dialogues, en anglais et en allemand, sa langue natale que Garrel ne comprend pas. Au d\u00e9but de <em>La Cicatrice int\u00e9rieure<\/em>, dans le m\u00eame d\u00e9sert o\u00f9 Stroheim tourna les derniers plans des <em>Rapaces<\/em>, Philippe Garrel et Nico, couple \u00e0 l\u2019\u00e9trange accoutrement m\u00e9di\u00e9val futuriste, elle en robe de bure, lui en combinaison moulante, se livrent \u00e0 une errance immobile. Il tourne en rond autour d\u2019elle tandis qu\u2019elle se tient prostr\u00e9e, pleurant, criant, \u00e9touffant et suppliant. Si pour Garrel le bonheur est dans la cr\u00e9ation, ses films ne sont pas (et surtout pas dans les ann\u00e9es 70) des films sur le bonheur. <em>La Cicatrice int\u00e9rieure<\/em> et les films suivants appartiennent sans doute autant \u00e0 Garrel qu\u2019\u00e0 Nico. Il y exprime son mysticisme angoiss\u00e9, sa qu\u00eate des origines (ici le feu, comme dans <em>Athanor<\/em>, vient tacher les plans de sa lumi\u00e8re). Elle y crie, chante ou r\u00e9cite une douleur non feinte qui d\u00e9forme ses traits de statue grecque pour la rendre presque laide. La souffrance a toujours accompagn\u00e9 la beaut\u00e9 dans l\u2019\u0153uvre de Garrel, et toutes deux sont amplifi\u00e9es par l\u2019absence du reste\u00a0: plus de dialogue, plus de sc\u00e9nario, parfois plus de son (<em>Les Hautes solitudes<\/em>).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\"><em>La Cicatrice int\u00e9rieure<\/em>, avec ses faux airs d\u2019Heroic <\/span><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Fantasy sous acides<\/span><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\"> (Pierre Cl\u00e9menti nu sur son cheval, <\/span><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">avec carquois et fl\u00e8ches, dans des paysages de plan\u00e8te sauvage) montre la d\u00e9tresse d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration et la vie d\u2019un couple, entre incompr\u00e9hension, fusion et exp\u00e9rience des limites. C\u2019est aussi un film de bande, de communaut\u00e9 impossible, o\u00f9 Garrel filme femme, amis et enfants (celui de Nico et d\u2019Alain Delon, jamais reconnu par son p\u00e8re, le petit Ari Boulogne ; le fils de Cl\u00e9menti, Balthazar).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\"><em>La Cicatrice int\u00e9rieure<\/em> est un titre mythique du cin\u00e9ma underground, fruit de l\u2019aventure artistique men\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque par Garrel et ses amis du groupe Zanzibar. Et pourtant, au-del\u00e0 du folklore hippie v\u00e9hicul\u00e9 par le film, forc\u00e9ment dat\u00e9, <em>La Cicatrice int\u00e9rieure<\/em>, comme les autres films de Garrel des ann\u00e9es 70, est un chef-d&rsquo;\u0153uvre en libert\u00e9 capable d&rsquo;envo\u00fbter chaque nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de cin\u00e9philes, un pr\u00e9curseur en errance et en angoisse des exp\u00e9riences contemporaines de <em>Gerry<\/em> ou <em>The Brown Bunny<\/em>. Le cin\u00e9ma de Garrel, c&rsquo;est avant tout la modernit\u00e9 au pr\u00e9sent, des films vou\u00e9s \u00e0 une \u00e9ternelle jeunesse, r\u00e9fractaires \u00e0 l&#8217;embaumement mus\u00e9ographique, malgr\u00e9 leur proximit\u00e9 revendiqu\u00e9e avec la peinture, et pas n&rsquo;importe laquelle (Ingres, Titien, Georges de La Tour).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">En 1975, Philippe Garrel d\u00e9clarait, \u00e0 propos de <em>La <\/em><\/span><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\"><em>Cicatrice int\u00e9rieure\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Il ne faut pas regarder <em>La Cicatrice int\u00e9rieure<\/em> en se posant des questions, il faut le regarder juste par plaisir, comme l\u2019on peut prendre plaisir \u00e0 se promener dans le d\u00e9sert. Ce sont des traces avec ce qui ce passe dans ma t\u00eate au moment ou je tourne, cela ne peut \u00eatre que des traces ou des jalons.\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Avant de se souvenirs d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus pour nourrir son \u0153uvre, Garrel s&rsquo;inspire de visions, de sensations, de trips\u2026<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 le cin\u00e9ma est pour Garrel un moyen de planer, un voyage psych\u00e9d\u00e9lique bien s\u00fbr, mais aussi la rencontre avec des paysages arides et grandioses. Garrel, peintre des visages de femmes, signe avec <em>La Cicatrice int\u00e9rieure<\/em> un grand film tellurique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Les d\u00e9serts, r\u00e9ceptacles de toutes les aventures et de toutes les m\u00e9ditations, sont des lieux importants du cin\u00e9ma moderne, lequel a souvent proc\u00e9d\u00e9 par soustraction (d&rsquo;images, de paroles, de sons, d&rsquo;explications), trouvant dans le d\u00e9sert, creuset des origines, le d\u00e9cor id\u00e9al pour une table rase esth\u00e9tique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">\u00c0 ce titre, <em>La Cicatrice int\u00e9rieure<\/em>, magnifique film po\u00e8me, est aussi le film d\u00e9sert par excellence\u00a0: Dans des paysages arides, br\u00fblants ou glac\u00e9s, Garrel y soustrait beaucoup pour ne garder que l&rsquo;essentiel : la beaut\u00e9, la puret\u00e9, mais aussi la souffrance.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Il semblerait que les cin\u00e9astes qui veulent vraiment filmer l&rsquo;homme dans sa dimension essentielle, mystique ou archa\u00efque ne trouvent meilleur paysage que le d\u00e9sert, de <em>Simon du d\u00e9sert<\/em> de Luis Bu\u00f1uel \u00e0 <em>La Cicatrice int\u00e9rieure<\/em> de Philippe Garrel, d&rsquo;un repli vers les origines aux visions d&rsquo;Apocalypse, d&rsquo;un \u00e2ge biblique aux guerres modernes.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Tandis que Nico poursuit sa carri\u00e8re solo (son chef-d\u2019\u0153uvre, l\u2019album <em>Desertshore<\/em>, sort en 1970), de plus en plus sombre et gothique, le couple tourne sept films, sans jamais sortir du ghetto underground\u00a0: <em>Athanor<\/em>, <em>Les Hautes Solitudes<\/em> (avec Jean Seberg), <em>Un ange passe<\/em>, <em>Le Berceau de cristal<\/em>, <em>Voyage au jardin des morts<\/em>, jusqu\u2019au <em>Bleu des origines<\/em> en 1978, o\u00f9 Garrel r\u00e9unit Zouzou et Nico devant une cam\u00e9ra \u00e0 manivelle muette, renouant avec le cin\u00e9ma des fr\u00e8res Lumi\u00e8re. Des films sublimes pour la plupart, mais asphyxiants, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, presque autistes. Le public de Garrel se r\u00e9duit \u00e0 une peau de chagrin. Garrel vivra dix ans avec Nico une relation intense, ind\u00e9l\u00e9bile. Apr\u00e8s le d\u00e9part de \u00ab\u00a0l\u2019amour de sa vie\u00a0\u00bb (dixit Garrel), son cin\u00e9ma ne sera plus le m\u00eame. Une coupure franche se dessine alors, \u00e0 l\u2019or\u00e9e des ann\u00e9es 80. Il y aura un cin\u00e9ma de l\u2019apr\u00e8s Nico. Les ann\u00e9es 70 \u00e9taient une p\u00e9riode mythique, avec des po\u00e8mes film\u00e9s qui proposaient une transposition limpide des \u00e9motions et des \u00e9tats psychiques v\u00e9cus avec Nico, entre l\u2019extase, la drogue et les b\u00e9ances. La d\u00e9cennie suivante marquera pour Garrel le choix d\u2019un cin\u00e9ma plus classique (c\u2019est-\u00e0-dire narratif) vou\u00e9 au souvenir. Garrel filme d\u00e9sormais des histoires d\u2019amour, de drogue et de couples, avec un personnage masculin qui lui ressemble, et des actrices mod\u00e8les emprunt\u00e9es aux cin\u00e9astes aim\u00e9s \u2013 toujours l\u2019id\u00e9e de sainte famille (Anne Wiazemsky apr\u00e8s Godard, Christine Boisson apr\u00e8s Antonioni, Mireille Perrier apr\u00e8s Carax). On passe du mythe \u00e0 l\u2019histoire, du trip \u00e0 l\u2019autobiographie, du po\u00e8me au journal intime et au roman familial (Garrel joue dans <em>Les Baisers de secours<\/em>, aux c\u00f4t\u00e9s de son p\u00e8re Maurice et de sa compagne Brigitte Sy, m\u00e8re de son fils Louis). Garrel se penche sur son pass\u00e9, revisite sa rencontre et sa vie avec Nico, \u00e9prouve le besoin d\u2019en parler aux nouvelles femmes qui peuplent sa vie, m\u00eame si \u00e7a fait mal. <em>L\u2019Enfant secret<\/em>, tr\u00e8s beau film du renouveau, \u00e9voque l\u2019histoire d\u2019une femme, en proie \u00e0 la drogue, qui \u00e9l\u00e8ve seule son fils ill\u00e9gitime ; <em>J\u2019entends plus la guitare<\/em> nous apprend la nouvelle de la mort de Nico, survenue en 1988, d\u2019un \u00e9trange accident de v\u00e9lo \u00e0 Ibiza. Le film lui est d\u00e9di\u00e9. Pr\u00e9sence physique impressionnante, visage et voix de velours des essais underground des ann\u00e9es de poudre, Nico hante d\u00e9sormais l\u2019\u0153uvre m\u00e9lancolique de Garrel, comme un ange qui, non, d\u00e9cid\u00e9ment, ne passe pas.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">En 1984, <em>Libert\u00e9, la nuit<\/em> est un film \u00e0 part dans la filmographie de Garrel. Le cin\u00e9aste y d\u00e9laisse l\u2019autobiographie, l\u2019histoire intime pour y aborder la grande histoire, ou plut\u00f4t un \u00e9pisode honteux de l\u2019histoire de France, la Guerre d\u2019Alg\u00e9rie, les porteurs de valises du FLN, les attentats de l\u2019OAS. Ce sujet politique, Garrel le filme comme \u00e0 son habitude sous l\u2019angle de la relation amoureuse, de la filiation et de la famille (celle du cin\u00e9ma et celle g\u00e9n\u00e9tique, mais cela ne fait souvent qu\u2019un)\u00a0: <em>Libert\u00e9, la nuit<\/em> r\u00e9pond au <em>Petit Soldat<\/em> de Jean-Luc Godard et \u00e0 <em>L\u2019Insoumis<\/em><\/span><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\"> d\u2019Alain Cavalier, rares films \u00e0 oser aborder \u2013 \u00e0 chaud &#8211; un sujet tabou\u00a0; Jean, un instituteur se s\u00e9pare de sa femme, Mouche, couturi\u00e8re, malgr\u00e9 la tendresse qu\u2019il \u00e9prouve pour elle et son amour pour leur fille. Mouche tombe sous les balles de parachutistes de l\u2019OAS. Peu de temps apr\u00e8s son assassinat, Jean tombe amoureux de G\u00e9mina (Christine Boisson), une jeune femme pied-noir qui d\u00e9barque d\u2019Alg\u00e9rie. Le vieux couple du film est jou\u00e9 par Maurice Garrel (le propre p\u00e8re de Philippe et figure r\u00e9currente de ses films) et Emmanu\u00e8le Riva, h\u00e9ro\u00efne d\u2019<em>Hiroshima mon <\/em><\/span><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\"><em>amour <\/em>d\u2019Alain Resnais, r\u00e9f\u00e9rence en mati\u00e8re de modernit\u00e9 cin\u00e9matographique. Le noir et blanc change de texture, les images se figent et le mouvement se d\u00e9compose lors des deux sc\u00e8nes de meurtres, glaciales, qui ponctuent le film. Lorsque Mouche est fauch\u00e9e par une rafale de mitraillette, sur une route de campagne fran\u00e7aise, jaillit le souvenir de <em>Rome, ville ouverte<\/em> de Rossellini et d\u2019Anna Magnani, bris\u00e9e dans son \u00e9lan par les balles allemandes. Garrel est l\u2019h\u00e9ritier du cin\u00e9ma moderne europ\u00e9en, dont il alimente la flamme dans ses propres films.[slideshow]<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Garrel p\u00e8re, fils et femme<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Philippe Garrel retrouvera cette veine historique de contrebande avec <em>Les Amants r\u00e9guliers<\/em>, son \u00e9pop\u00e9e en huis clos sur Mai 68, qui ouvrira une trilogie interpr\u00e9t\u00e9e par son fils Louis Garrel, <em>La Fronti\u00e8re de l\u2019aube<\/em> (magnifique film po\u00e8me d\u2019amour fou, qui convoque Nerval et Gautier) et <em>Un \u00e9t\u00e9 br\u00fblant<\/em>, sorti en septembre et scandaleusement boud\u00e9 par la presse et le public, alors que le cin\u00e9aste y affirme une grande pl\u00e9nitude romanesque et intimiste (le film est inspir\u00e9 d\u2019\u00e9pisodes de la vie de son ami le peintre Fr\u00e9d\u00e9ric Pardo) et r\u00e9v\u00e8le une Monica Bellucci somptueuse, film\u00e9e et regard\u00e9e comme pour le premi\u00e8re fois.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Maurice Garrel est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 4 juin dernier \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 88 ans, apr\u00e8s une longue carri\u00e8re au th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision et au cin\u00e9ma, de Fran\u00e7ois Truffaut \u00e0 Arnaud Desplechin. On le voit pour la derni\u00e8re fois, d\u00e9j\u00e0 en fant\u00f4me, dans <em>Un \u00e9t\u00e9 br\u00fblant<\/em>, lors d\u2019une apparition onirique et bouleversante au chevet de son petit-fils. Louis Garrel a r\u00e9alis\u00e9 trois beaux courts m\u00e9trages (<em>Mes copains<\/em>, <em>Petit Tailleur<\/em> et <em>La R\u00e8gle de trois<\/em>, pr\u00e9sent\u00e9 en premi\u00e8re mondiale &#8211; Corti d\u2019autori &#8211; au Festival del film Locarno cet \u00e9t\u00e9), de plus en plus tent\u00e9 par la mise en sc\u00e8ne. Caroline Deruas, l\u2019\u00e9pouse de Philippe Garrel (et cosc\u00e9nariste d\u2019<em>Un \u00e9t\u00e9 br\u00fblant<\/em>) a elle aussi r\u00e9alis\u00e9 trois courts m\u00e9trages. Le dernier, <em>Les Enfants de la nuit<\/em>, l\u2019histoire d\u2019amour entre une jeune fille et un soldat allemand \u00e0 la fin de la Seconde Guerre mondiale, a \u00e9t\u00e9 prim\u00e9 \u00e0 Locarno (Pardino d\u2019argento) o\u00f9 il \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 en comp\u00e9tition internationale. La vie et le cin\u00e9ma continuent\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Why Not productions et France Inter pr\u00e9sentent un coffret \u2013 en vente \u00e0 partir du 9 novembre &#8211; avec deux\u2026<\/p>\n","protected":false},"author":116,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[9],"tags":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v20.8 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>La Cicatrice int\u00e9rieure et Libert\u00e9, la nuit de Philippe Garrel - Olivier P\u00e8re<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2011\/11\/07\/la-cicatrice-interieure-et-liberte-la-nuit-de-philippe-garrel\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"La Cicatrice int\u00e9rieure et Libert\u00e9, la nuit de Philippe Garrel - Olivier P\u00e8re\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Why Not productions et France Inter pr\u00e9sentent un coffret \u2013 en vente \u00e0 partir du 9 novembre &#8211; 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