{"id":273,"date":"2011-02-04T09:38:51","date_gmt":"2011-02-04T08:38:51","guid":{"rendered":"http:\/\/olivierpere.wordpress.com\/?p=273"},"modified":"2020-03-28T13:16:29","modified_gmt":"2020-03-28T12:16:29","slug":"integrale-alfred-hitchcock-a-la-cinematheque-francaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2011\/02\/04\/integrale-alfred-hitchcock-a-la-cinematheque-francaise\/","title":{"rendered":"Int\u00e9grale Alfred Hitchcock \u00e0 la Cin\u00e9math\u00e8que fran\u00e7aise"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt;font-style: italic\"><br \/>\n\u00ab\u00a0Et si Alfred Hitchcock \u00e9tait le seul po\u00e8te maudit \u00e0 rencontrer du succ\u00e8s, c&rsquo;est parce qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 le plus grand cr\u00e9ateur de formes du XXe si\u00e8cle, et que ce sont les formes qui nous disent finalement ce qu&rsquo;il y a au fond des choses. Qu&rsquo;est-ce que l&rsquo;art, sinon ce par quoi les formes deviennent style? Et qu&rsquo;est-ce que le style, sinon l&rsquo;homme?\u00a0\u00bb <\/span><br \/>\n<span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Jean-Luc Godard, <em>Histoire(s) du cin\u00e9ma, Le contr\u00f4le de l&rsquo;univers, 4a<\/em><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Depuis le 5 janvier et jusqu&rsquo;au 28 f\u00e9vrier la Cin\u00e9math\u00e8que fran\u00e7aise projette tous les films d&rsquo;Alfred Hitchcock. Truffaut, Chabrol, Rohmer furent les premiers, dans les ann\u00e9es 50, \u00e0 clamer haut et fort dans Les Cahiers du cin\u00e9ma qu&rsquo;Hitchcock \u00e9tait un auteur, un po\u00e8te et un inventeur de formes \u0153uvrant au sein du syst\u00e8me hollywoodien. Le g\u00e9nie du cin\u00e9aste britannique \u00e9tait alors moins \u00e9vident aux yeux de la critique que sa brillante r\u00e9ussite commerciale en Angleterre puis \u00e0 Hollywood. Hitchcock mit en sc\u00e8ne des films qui captivent encore le grand public par leur dosage de suspense et de glamour mais qui soul\u00e8vent \u00e9galement des probl\u00e8mes m\u00e9taphysiques comme le Mal ou la culpabilit\u00e9.<br \/>\nL&rsquo;image d&rsquo;homme de spectacle de Hitchcock, son sens infaillible de la publicit\u00e9, organis\u00e9e autour de sa silhouette ronde et de son humour noir, nuisit longtemps outre-Atlantique \u00e0 son image d&rsquo;artiste respectable. Le fait qu&rsquo;Hitchcock soit le premier grand cin\u00e9aste d&rsquo;Hollywood \u00e0 devenir une vedette de la t\u00e9l\u00e9vision gr\u00e2ce \u00e0 sa s\u00e9rie \u00ab\u00a0<em>Alfred Hitchcock pr\u00e9sente<\/em>\u00ab\u00a0, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le petit \u00e9cran \u00e9tait jug\u00e9 avec m\u00e9pris et m\u00e9fiance par l&rsquo;industrie du cin\u00e9ma, ne fit qu&rsquo;aggraver le malentendu. Apr\u00e8s ses premiers grands succ\u00e8s internationaux tourn\u00e9s en Angleterre d\u00e8s le muet jusque dans les ann\u00e9es 30, Hitchcock arrive \u00e0 Hollywood o\u00f9 David O. Selznick le prend sous contrat. Son premier film am\u00e9ricain sera <em>Rebecca<\/em> en 1940. Il acc\u00e8de \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance au sein de diff\u00e9rents studios apr\u00e8s le triomphe des <em>Encha\u00een\u00e9s<\/em>. Les exp\u00e9riences limites quasi-exp\u00e9rimentales de <em>La Corde <\/em>et des <em>Amants du Capricorne<\/em> le privent des faveurs du public, mais il r\u00e9alise dans les ann\u00e9es 50 une suite presque ininterrompue de chefs-d&rsquo;\u0153uvre et de succ\u00e8s au box-office, de <em>L&rsquo;Inconnu du Nord-Express<\/em> \u00e0 <em>La Mort aux trousses<\/em> en passant par son plus beau po\u00e8me, <em>Sueurs froides<\/em>. Dans les ann\u00e9es 60, pass\u00e9 le choc de <em>Psychose<\/em>, Hitchcock va explorer de fa\u00e7on plus explicites les zones d&rsquo;ombres sexuelles et psychiques de ses personnages f\u00e9minins dans des histoires aussi troubles que <em>Les Oiseaux<\/em> ou <em>Pas de printemps pour Marnie<\/em>. En 1967, il fait des essais pour un projet jamais tourn\u00e9, <em>Kaleidoscope<\/em>, aux fronti\u00e8res de la pornographie. La derni\u00e8re p\u00e9riode hitchcockienne est constitu\u00e9e de grands films malades : <em>Le Rideau d\u00e9chir\u00e9<\/em>, <em>Frenzy<\/em>, <em>Complot de famille<\/em>.<br \/>\nJ&rsquo;envie ceux qui ont le temps \u00e0 Paris de suivre la r\u00e9trospective. En attendant de me plonger dans la biographie de Patrick McGilligan qui vient d&rsquo;\u00eatre traduite aux \u00e9ditions Institut Lumi\u00e8re\/Actes Sud et que j&rsquo;esp\u00e8re plus inspir\u00e9e et bienveillante que celle qu&rsquo;il avait consacr\u00e9e \u00e0 Clint Eastwood, voici un retour sur quelques titres embl\u00e9matiques de l&rsquo;art hitchcockien, choisis parmi ses nombreux chefs-d&rsquo;oeuvre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\"><em>Correspondant 17<\/em> (1940) illustre le th\u00e8me typiquement hitchcockien du h\u00e9ros na\u00eff plong\u00e9 dans les m\u00e9andres d&rsquo;une intrigue compliqu\u00e9e o\u00f9 tout est faux-semblant et mensonge. Le Parti universel pour la paix sert de couverture \u00e0 des espions nazis, un garde du corps est charg\u00e9 de tuer la personne qu&rsquo;il est cens\u00e9 prot\u00e9ger, un homme est remplac\u00e9 par un sosie au moment de son assassinat, \u2026 Malgr\u00e9 des intentions tr\u00e8s s\u00e9rieuses (il s&rsquo;agit clairement pour Hitchcock d&rsquo;int\u00e9resser le public am\u00e9ricain \u00e0 la guerre qui secoue l&rsquo;Europe, et <em>Correspondant 17<\/em> appartient \u00e0 sa s\u00e9rie de films antinazis), <em>Correspondant 17<\/em> appartient \u00e0 la cat\u00e9gorie des films frivoles du cin\u00e9aste. Chef-d&rsquo;\u0153uvre du cin\u00e9ma d&rsquo;espionnage, <em>Correspondant 17<\/em> est encore dans la dimension feuilletonesque du genre, malgr\u00e9 une mati\u00e8re qui puise dans l&rsquo;actualit\u00e9 la plus br\u00fblante et la plus tragique. Nous sommes dans l&rsquo;insouciance, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Le personnage p\u00e8re de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne, collaborateur nazi fou d&rsquo;amour pour sa fille, \u00e9voque un brouillon du personnage de Claude Rains dans <em>Les Encha\u00een\u00e9s<\/em>, espion amoureux transi d&rsquo;Ingrid Bergman. Mais avec un sujet comparable, <em>Les Encha\u00een\u00e9s<\/em>, six ans apr\u00e8s <em>Correspondant 17<\/em>, sera un film sombre et tourment\u00e9. En 1940 l&rsquo;inqui\u00e9tude n&rsquo;habite pas encore le cin\u00e9ma am\u00e9ricain en g\u00e9n\u00e9ral, et celui de Hitchcock en particulier, qui paye avec son second film am\u00e9ricain sa dette au serial et ose les sc\u00e8nes spectaculaires, enivr\u00e9 par le faste hollywoodien, comme cette incroyable sc\u00e8ne catastrophe d&rsquo;un avion de ligne contraint \u00e0 un amerrissage forc\u00e9 sous le feux des canons allemands. S&rsquo;il ne l\u00e9sine pas sur les effets photographiques et les maquettes, con\u00e7us par William Cameron Menzies, magicien des trucages, Hitchcock n&rsquo;oublie pas que l&rsquo;exotisme et le d\u00e9paysement sont affaires&#8230; de familiarit\u00e9. Avec un g\u00e9nie consomm\u00e9 du clich\u00e9 (soit une image d\u00e9j\u00e0 fix\u00e9e dans la m\u00e9moire du spectateur), il utilise les caract\u00e9ristiques les plus banales des pays visit\u00e9s par son h\u00e9ros am\u00e9ricain, un reporter d\u00e9butant et ignorant en mati\u00e8re de politique ext\u00e9rieure (auquel le public pourra donc s&rsquo;identifier ais\u00e9ment et participer \u00e0 sa prise de conscience), petits d\u00e9tails qui se transforment en machines \u00e0 fabriquer 1) des gags 2) du suspense. Ainsi, Londres est imm\u00e9diatement associ\u00e9 au port du chapeau melon (gag o\u00f9 Joel McCrea a \u00e9gar\u00e9 le sien) et \u00e0 Big Ben. Quant aux moulins \u00e0 vent hollandais, ils servent de couverture \u00e0 un r\u00e9seau d&rsquo;espions nazis. McCrea s&rsquo;apercevra du subterfuge en remarquant que les ailes du faux moulin tournent dans le sens contraire du vent. Le film est truff\u00e9 de morceaux d&rsquo;anthologie, parmi lesquels le meurtre d&rsquo;un homme politique \u00e0 Amsterdam, en haut de marches et encercl\u00e9 par une for\u00eat de parapluie. Le plan du meurtrier, camoufl\u00e9 en photographe et sa victime, tu\u00e9 d&rsquo;une balle en plein visage, dans un bref gros plan qui \u00e9voque celui du <em>Cuirass\u00e9 Potemkine<\/em> et ses non moins fameux escaliers. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Neuf ans plus tard, <em>Les Amants du Capricorne<\/em> avec Ingrid Bergman et Joseph Cotten fut un des plus gros \u00e9checs commerciaux d&rsquo;Hitchcock. Au sujet de ce tr\u00e8s beau film, Jean Domarchi parla dans Les Cahiers du cin\u00e9ma de \u00ab\u00a0chef-d\u2019\u0153uvre inconnu\u00a0\u00bb de la carri\u00e8re du cin\u00e9aste. Il est vrai que<em> Les Amants du Capricorne<\/em> fut incompris par le public et la critique au moment de sa sortie. Les raisons en sont simples\u00a0: Hitchcock d\u00e9laisse le suspens ou la com\u00e9die polici\u00e8re pour signer un m\u00e9lodrame en costumes presque enti\u00e8rement d\u00e9nu\u00e9 d\u2019action. Hitchcock, pour ce nouveau projet ambitieux et personnel apr\u00e8s <em>La Corde<\/em>, conserve le m\u00eame principe esth\u00e9tique de mise en sc\u00e8ne que le film pr\u00e9cit\u00e9, mais en l\u2019am\u00e9liorant et en lui donnant une signification plus subtile.<em> Les Amants du Capricorne<\/em> ne r\u00e9it\u00e8re pas le tour de force d\u2019un film construit en un seul plan illusoire. L\u2019utilisation syst\u00e9matique de longs plans s\u00e9quences extr\u00eamement fluides et complexes d\u00e9passe ici le stade exp\u00e9rimental pour s\u2019int\u00e9grer dans une appr\u00e9hension classique du cin\u00e9ma. C\u2019est dans <em>Les Amants du Capricorne<\/em> qu\u2019appara\u00eet avec le plus de clart\u00e9 ce souci d\u2019art total qui m\u00eale au th\u00e9\u00e2tre (les longs monologues d\u2019Ingrid Bergman) et \u00e0 une caract\u00e9risation des personnages emprunt\u00e9e \u00e0 la litt\u00e9rature romantique les techniques de l\u2019\u00e9criture cin\u00e9matographique, pouss\u00e9e ici \u00e0 un haut niveau d\u2019invisibilit\u00e9 et de sophistication. Ce film sublime t\u00e9moigne du g\u00e9nie d\u2019un artiste qui voulait aussi r\u00e9aliser des films pour le plus grand nombre, et dont les \u00e9checs commerciaux \u2013 comme <em>Vertigo (Sueurs froides)<\/em> en son temps &#8211; laissent davantage percevoir sa personnalit\u00e9 et son ambition. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">R\u00e9alis\u00e9 entre deux chef-d\u2019\u0153uvre absolus, <em>Les Amants du capricorne<\/em> et <em>L\u2019Inconnu du Nord-Express<\/em>, <em>Le Grand Alibi<\/em> (1950) ne b\u00e9n\u00e9ficie pas d\u2019une r\u00e9putation exceptionnelle. Hitchcock, qui analysait \u00e0 l\u2019occasion du fameux entretien avec Truffaut ce qui n\u2019allait pas dans ses films, remarquait que c\u2019\u00e9taient les m\u00e9chants qui \u00e9taient en danger, tandis que les gentils ne risquaient pas grand-chose. Mais cet opus mineur du Ma\u00eetre r\u00e9v\u00e8le bien des surprises \u00e0 l\u2019ex\u00e9g\u00e8te hitchcockien. On a beaucoup commenter le fameux flash-back qui se r\u00e9v\u00e9lera par la suite mensonger (et qui contient plusieurs niveaux de mensonges, puisqu\u2019il contient du discours rapport\u00e9) qui ouvre le film. Le d\u00e9but du film propose une brillante mise en ab\u00eeme du r\u00e9cit. Le film commence au milieu de l\u2019histoire. Un homme en fuite cherche refuge aupr\u00e8s de sa meilleure amie, secr\u00e8tement amoureuse de lui, et lui raconte l\u2019origine de ses tourments. Sa ma\u00eetresse, une c\u00e9l\u00e8bre actrice de music-hall, a tu\u00e9 son mari et les soup\u00e7ons sont retomb\u00e9s sur lui quand il a voulu l\u2019aider. Son ami, avec la complicit\u00e9 de son p\u00e8re invente un stratag\u00e8me. \u00c9l\u00e8ve d\u2019une \u00e9cole de th\u00e9\u00e2tre \u00e0 la recherche du grand r\u00f4le, elle joue la com\u00e9die et se fait embaucher comme habilleuse de l\u2019actrice afin de pouvoir mener son enqu\u00eate. Le th\u00e9\u00e2tre est un des fils secrets de l\u2019\u0153uvre de Hitchcock, dans des films de chambres (<em>Fen\u00eatre sur cour<\/em>, <em>La Corde<\/em>,<em> Le crime \u00e9tait presque parfait<\/em>). Le monde et la sc\u00e8ne \u00e9changent leurs r\u00f4le dans <em>Stage Fright<\/em> (titre original du film, qui veut dire \u00ab\u00a0le trac\u00a0\u00bb) ou les artifices et les masques du th\u00e9\u00e2tres se d\u00e9porte de la sc\u00e8ne au monde. La jeune h\u00e9ro\u00efne hitchcockienne traverse un r\u00e9cit de mensonges et d\u2019illusions qui ne trouvera sa r\u00e9solution que dans le lieu originel de tout drame, le th\u00e9\u00e2tre. c\u2019est en effet en coulisse (gr\u00e2ce \u00e0 un micro dissimul\u00e9), puis sur sc\u00e8ne que se d\u00e9nouera de fa\u00e7on violente et cathartique l\u2019\u00e9nigme. Simple \u00ab\u00a0whodunit\u00a0\u00bb ? Peut-\u00eatre. Mais une d\u00e9finition parfaite, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019\u00eatre g\u00e9niale du cin\u00e9ma selon Hitchcock, comme une mise en \u00e9quation. La v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est le th\u00e9\u00e2tre. Le monde c\u2019est le mensonge. Devinez alors de quel c\u00f4t\u00e9 se trouve le cin\u00e9ma. Le flash-back abusif du d\u00e9but en devient alors logique. Une touche de f\u00e9tichisme bienvenue. La robe souill\u00e9e de sang qui passe de main en main, puis sa miniaturisation perverse en poup\u00e9e, et l\u2019innocence mutine de Jane Wyman, qui en cours de film, telle une \u00e9cervel\u00e9e rohm\u00e9rienne, change d\u2019amoureux, d\u2019abord le faux coupable puis le fringant commissaire charg\u00e9 de l\u2019enqu\u00eate. une surprise de plus dan un brillant divertissement ou Hitchcock, tout en s\u2019amusant, r\u00e9fl\u00e9chit sur son art? C\u2019est plus fort que lui.<br \/>\n<em>Fen\u00eatre sur cour<\/em> avec James Stewart et Grace Kelly (1954) marque l&rsquo;aboutissement des recherches d&rsquo;Hitchcock sur le huis-clos, \u00ab\u00a0la concentration th\u00e9\u00e2trale\u00a0\u00bb, apr\u00e8s <em>La Corde<\/em> tourn\u00e9 en plan-s\u00e9quence dans un d\u00e9cor unique et Le crime \u00e9tait presque parfait, dans lequel le proc\u00e9d\u00e9 3D \u00e9tait le moyen paradoxal d\u2019exacerber la dimension th\u00e9\u00e2trale de son film avec un jeu permanent sur la profondeur de champ, amplifi\u00e9e dans le dessein de recr\u00e9er l&rsquo;espace sc\u00e9nique des planches. Ici l&rsquo;action est concentr\u00e9e dans l&rsquo;espace autarcique d&rsquo;une cour d&rsquo;immeuble vu d&rsquo;un petit appartement, le tout reconstitu\u00e9 en studio avec un soin maniaque. Le film est c\u00e9l\u00e8bre parce qu&rsquo;il explicite le voyeurisme ontologique du spectacle cin\u00e9matographique. Dans <em>Fen\u00eatre sur cour<\/em>, sans doute le plus parfait des films \u00e0 suspens du cin\u00e9aste, une perversion cache une n\u00e9vrose. La mauvaise pulsion du personnage interpr\u00e9t\u00e9 par James Stewart est motiv\u00e9e par son d\u00e9s\u0153uvrement, son impuissance temporaire, mais constitue aussi un d\u00e9rivatif \u00e0 l&rsquo;angoisse du mariage (sa fianc\u00e9e Grace Kelly veut lui mettre la corde au cou). Il n&rsquo;est pas innocent que le spectacle secret offert par les voisins propose diverses d\u00e9clinaisons, grotesques, path\u00e9tiques, ali\u00e9nantes de la conjugalit\u00e9, et que le meurtrier a tu\u00e9 son \u00e9pouse. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial;font-size: 10pt\">Deux ans plus tard Hitchcock retrouve le grand James Stewart pour <em>L&rsquo;homme qui en savait trop<\/em>. Il s&rsquo;agit du remake de son propre film qui portait d\u00e9j\u00e0 le m\u00eame titre, r\u00e9alis\u00e9 en Grande-Bretagne en 1934. Hitchcock, ici au sommet de son art, ne se contente pas d&rsquo;am\u00e9liorer un brouillon pour le transformer en classique du cin\u00e9ma d&rsquo;espionnage. Comme tous les grands films am\u00e9ricains du cin\u00e9aste,<em> L&rsquo;homme qui en savait<\/em> trop dissimule sous son vernis de parfaite m\u00e9canique \u00e0 suspense une \u0153uvre inqui\u00e8te et tourment\u00e9e, une interrogation sur la culpabilit\u00e9. Cette dichotomie est particuli\u00e8rement sensible dans ce film qui commence comme un aimable divertissement familial pour se transformer en trag\u00e9die. Hitchcock a r\u00e9uni un couple qui exprime \u00e0 la perfection ce sentiment de confort vite boulevers\u00e9. Aux c\u00f4t\u00e9s de James Stewart \u00e9videmment g\u00e9nial Hitchcock a choisi Doris Day, prototype de la vedette populaire limite vulgaire qui contraste, malgr\u00e9 sa blondeur, avec les beaut\u00e9s sophistiqu\u00e9es habituellement film\u00e9es et d\u00e9sir\u00e9es par le cin\u00e9aste. Cette femme \u00e0 la limite du ridicule va conna\u00eetre la gr\u00e2ce lors de l&rsquo;\u00e9preuve douloureuse que lui inflige le film. D&rsquo;abord \u00e9cart\u00e9e du r\u00e9cit par son mari (il la drogue avant de lui apprendre que leur fils a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9 par des espions, afin d&rsquo;att\u00e9nuer son angoisse), elle interviendra de fa\u00e7on d\u00e9cisive \u00e0 deux reprises gr\u00e2ce \u00e0 sa voix (d&rsquo;abord un cri, puis une chansonnette) pour enfin retrouver son enfant. Cette qu\u00eate devient le symbole de sa propre renaissance (elle avait abandonn\u00e9 sa carri\u00e8re de chanteuse pour devenir une bonne m\u00e8re au foyer). <em>L&rsquo;homme qui en savait trop<\/em>, c&rsquo;est donc peut-\u00eatre, avant tout, le film de Doris Day.<br \/>\n<em>Pas de printemps pour Marnie<\/em> (1964) initie apr\u00e8s <em>Psychose<\/em> et <em>Les Oiseaux<\/em> le d\u00e9but de la fin de carri\u00e8re probl\u00e9matique du cin\u00e9aste. Marnie est une voleuse. Issue d&rsquo;un milieu modeste, rejet\u00e9e par sa m\u00e8re, elle se fait embaucher dans des banques ou des compagnies d&rsquo;assurances, d\u00e9valise ses employeurs puis change d&rsquo;identit\u00e9 et dispara\u00eet. Son nouveau patron, qui se doute de ses intentions malhonn\u00eates, tente de la s\u00e9duire. Elle le cambriole, il la rattrape et l&rsquo;\u00e9pouse au lieu de la livrer \u00e0 la police, dans l&rsquo;espoir de percer le secret de la jeune femme. Si la kleptomanie de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne est un substitut \u00e0 sa frigidit\u00e9, <em>Pas de printemps pour Marnie <\/em>resta pour Hitchcock la somme de nombreux espoirs d\u00e9\u00e7us, et une exp\u00e9rience douloureuse. Hitchcock souhaitait r\u00e9aliser <em>Pas de printemps pour Marnie<\/em> apr\u00e8s <em>Psychose<\/em>. Le succ\u00e8s de ce film terrifiant avait sans doute confort\u00e9 Hitchcock dans l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle le public \u00e9tait pr\u00e8s pour un nouveau type de divertissement policier, plus adulte et choquant. L&rsquo;histoire de <em>Pas de printemps pour Marnie<\/em> permettait au cin\u00e9aste d&rsquo;aborder de fa\u00e7on concr\u00e8te les th\u00e8mes de la psychanalyse et des n\u00e9vroses sexuelles de ses personnages qui le fascinaient tant. Le d\u00e9sistement de Grace Kelly fut le premier obstacle \u00e0 la r\u00e9alisation de son projet. Initialement pressentie pour le r\u00f4le de Marnie, la blonde pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e de Hitchcock (et son amour malheureux) avait d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;abandonner la carri\u00e8re d&rsquo;actrice pour se consacrer \u00e0 ses obligations princi\u00e8res. Hitchcock se rabat sur <em>Les Oiseaux<\/em>, un film qui traite lui aussi de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine et de la frigidit\u00e9 mais sur un mode moins explicite. Il reporte par la m\u00eame occasion son d\u00e9sir, et son choix de cin\u00e9aste, sur Tippi Hedren, actrice d\u00e9butante, pour interpr\u00e9ter Marnie. <em>Pas de printemps pour Marnie<\/em> propose une utilisation de la psychanalyse beaucoup plus intelligente que dans <em>La Maison du docteur Edwards<\/em>, relay\u00e9e par une beaut\u00e9 plastique qui repr\u00e9sente l&rsquo;aboutissement du travail hitchcockien sur la couleur, la construction g\u00e9om\u00e9trique des plans et l&rsquo;utilisation de la musique. Les premi\u00e8res sc\u00e8nes du film, qui montrent une silhouette de dos s&rsquo;\u00e9loignant sur le quai du gare, ou des gros plans de chevelure, rivalisent de perfection. C&rsquo;est aussi dans <em>Pas de printemps pour Marnie<\/em> qu&rsquo;Hitchcock int\u00e8gre avec le plus de bonheur des compositions picturales proches de la peinture futuriste ou surr\u00e9aliste. Le plan du quai ressemble \u00e0 un tableau de De Chirico, la fameuse toile peinte repr\u00e9sentant le port de Baltimore \u00e9voque Magritte. Malgr\u00e9 ou \u00e0 cause de sa v\u00e9n\u00e9neuse beaut\u00e9, <em>Pas de printemps pour Marnie<\/em> fut un \u00e9chec critique et public. Contrairement aux pr\u00e9dictions du Ma\u00eetre, personne ne souhaitait assister \u00e0 un spectacle aussi d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 et sombre, travers\u00e9 par la tristesse et la souffrance, o\u00f9 la n\u00e9vrose contamine non seulement les actes de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne mais \u00e9galement le film tout entier. Cette \u0153uvre ambitieuse fut la derni\u00e8re que la cin\u00e9aste r\u00e9alisa avec ses principaux collaborateurs. Le directeur de la photographie Robert Burks, auteurs des sublimes images couleur de sa p\u00e9riode dor\u00e9e et son monteur George Tomasini d\u00e9c\u00e9d\u00e8rent apr\u00e8s le tournage, et Hitchcock se f\u00e2cha d\u00e9finitivement avec son compositeur Bernard Herrmann au moment de la pr\u00e9paration du <em>Rideau d\u00e9chir\u00e9<\/em>. Un sentiment de d\u00e9clin se fait sentir dans le choix des acteurs. La s\u00e9duction de Gary Grant et Grace Kelly c\u00e8de la place \u00e0 la bestialit\u00e9 terne de Sean Connery et \u00e0 la fragilit\u00e9 de Tippi Hedren sadis\u00e9e par le Ma\u00eetre devant et derri\u00e8re la cam\u00e9ra. \u00ab\u00a0Grand film malade\u00a0\u00bb, effritement de l&rsquo;\u00e9difice hitchcockien, d\u00e9but de la fin ou fin de partie sublime\u2026 Les qualificatifs ne manquent pas pour d\u00e9signer <em>Pas de printemps pour Marnie<\/em>, longtemps consid\u00e9r\u00e9 comme un film mineur ou rat\u00e9 et qui si\u00e8ge d\u00e9sormais parmi les films pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s des cin\u00e9philes, aux c\u00f4t\u00e9s des <em>Encha\u00een\u00e9s<\/em>, de <em>Sueurs froides<\/em> et de <em>La Mort aux trousses<\/em>, autant de chefs-d&rsquo;oeuvre que les plus chanceux auront l&rsquo;occasion de voir et de revoir sur grand \u00e9cran \u00e0 la Cin\u00e9math\u00e8que fran\u00e7aise jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du mois. <\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Et si Alfred Hitchcock \u00e9tait le seul po\u00e8te maudit \u00e0 rencontrer du succ\u00e8s, c&rsquo;est parce qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 le plus\u2026<\/p>\n","protected":false},"author":116,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[9],"tags":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v20.8 - 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