{"id":26343,"date":"2021-02-15T02:51:37","date_gmt":"2021-02-15T01:51:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/?p=26343"},"modified":"2021-02-13T18:53:02","modified_gmt":"2021-02-13T17:53:02","slug":"giuseppe-rotunno-1923-2021","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2021\/02\/15\/giuseppe-rotunno-1923-2021\/","title":{"rendered":"Giuseppe Rotunno (1923-2021)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Hommage au grand directeur de la photographie Giuseppe Rotunno, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 7 f\u00e9vrier \u00e0 Rome. Nous l\u2019avions rencontr\u00e9 chez lui en 2006, accompagn\u00e9 de Renato Berta, \u00e0 l\u2019occasion de la pr\u00e9paration de la r\u00e9trospective qui lui avait \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e \u00e0 la Cin\u00e9math\u00e8que fran\u00e7aise, les mois de mars et avril de la m\u00eame ann\u00e9e.<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>En pr\u00e8s de quarante ans de carri\u00e8re, Giuseppe \u00ab\u00a0Peppino\u00a0\u00bb Rotunno a photographi\u00e9 plusieurs chefs-d\u2019\u0153uvre, parmi lesquels les plus beaux films de l\u2019histoire du cin\u00e9ma italien. Il a port\u00e9, avec quelques autres (ils sont rares), l\u2019art de la lumi\u00e8re, de la couleur et de la photographie \u00e0 son point le plus exact, le plus sublime : usant d\u2019artifices pour atteindre le naturel, d\u2019effets sp\u00e9ciaux pour trouver la v\u00e9rit\u00e9, loin de l\u2019esth\u00e9tisme encombrant ou de la virtuosit\u00e9 gratuite. La vie et le travail de Giuseppe Rotunno sont indissociables de deux grands ma\u00eetres italiens dont le nom et l\u2019\u0153uvre sont invariablement associ\u00e9s aux notions de baroquisme, \u00ab\u00a0d\u00e9cadentisme\u00a0\u00bb, flamboyance visuelle : Luchino Visconti et Federico Fellini. Deux cin\u00e9astes que pourtant tout oppose, dans les m\u00e9thodes de travail comme dans l\u2019id\u00e9ologie ou les visions cin\u00e9matographiques, mais que Rotunno a su servir fid\u00e8lement, en les comprenant et en les aidant \u00e0 \u00e9difier leurs plus ambitieux projets.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Artisan au sens le plus noble du terme, donc artiste, Giuseppe Rotunno parle toujours du travail du directeur de la photographie comme un \u00e9l\u00e9ment, certes essentiel de la r\u00e9ussite d\u2019un film, mais ni sup\u00e9rieur ni isol\u00e9 du travail du cin\u00e9aste et des autres techniciens et artistes \u0153uvrant avant, pendant et apr\u00e8s un tournage. Lorsque Rotunno \u00e9voque son m\u00e9tier, c\u2019est davantage pour parler de rythme, de prise de son directe, de mouvements de cam\u00e9ra plut\u00f4t que de r\u00e9f\u00e9rences convenues aux grands ma\u00eetres de la peinture. Tout simplement parce qu\u2019il sait empiriquement que le cin\u00e9ma est du temps avant d\u2019\u00eatre de l\u2019image, et que le paradoxe passionnant de son m\u00e9tier est d\u2019offrir aux spectateurs, gr\u00e2ce aux images cr\u00e9\u00e9es par lui et le cin\u00e9aste, des \u00e9motions, des sensations, des r\u00e9flexions qui ne sont pas uniquement de l\u2019ordre du ravissement pictural. <em>Rocco et ses fr\u00e8res<\/em>, <em>Le Gu\u00e9pard<\/em>, <em>Journal intime<\/em>, <em>Roma<\/em> ou le <em>Casanova<\/em> de Fellini\u2026 autant de chefs-d\u2019\u0153uvre, pour ne citer que les plus immenses dont la photographie, d\u2019une diversit\u00e9 exceptionnelle y compris chez le m\u00eame r\u00e9alisateur (comparer la lumi\u00e8re douce et velout\u00e9e de <em>Journal intime<\/em> de Valerio Zurlini aux ambiances fun\u00e8bres et oniriques de Fellini, le noir et blanc contrast\u00e9 et glacial de <em>Rocco<\/em> aux couleurs chaudes du <em>Gu\u00e9pard<\/em>), concourt \u00e0 une exp\u00e9rience cin\u00e9matographique qui, quelle que soit sa source (litt\u00e9rature, r\u00eaves, chronique sociale) ou son aboutissement (reconstitution du pass\u00e9, du pr\u00e9sent, ou cr\u00e9ation d\u2019un monde imaginaire) parvient \u00e0 faire oublier la technique et le savoir-faire pour nous faire voyager dans l\u2019espace et le temps.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Giuseppe Rotunno est n\u00e9 \u00e0 Rome en 1923. Issu d\u2019un milieu modeste d\u2019artisans, tr\u00e8s jeune il devient tr\u00e8s soutien de famille \u00e0 la mort de son p\u00e8re et c\u2019est par hasard qu\u2019il franchit les portes de Cinecitt\u00e0, \u00e0 la recherche d\u2019un emploi. Il travaille d\u2019abord dans les laboratoires de d\u00e9veloppement, devient photographe de plateau d\u00e8s 1940, puis occupe des petits postes d\u2019assistant notamment aupr\u00e8s de Rossellini (<em>L\u2019uomo dalla croce<\/em>). Enr\u00f4l\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e italienne en 1942, il est envoy\u00e9 en Gr\u00e8ce comme reporter de guerre, o\u00f9 il est fait prisonnier par les Allemands en 43. Lib\u00e9r\u00e9 par les troupes am\u00e9ricaines en 45, il rentre en Italie, profond\u00e9ment marqu\u00e9 par sa captivit\u00e9. Op\u00e9rateur de Marco Scarpelli et de G. R. Aldo (pour <em>Umberto D<\/em> de De Sica), Giuseppe Rotunno remplace ce dernier lors de sa mort accidentelle sur le tournage de <em>Senso<\/em> de Luchino Visconti, et dirige la photo de plusieurs sc\u00e8nes du film, tourn\u00e9 en Technicolor. Cette exp\u00e9rience inaugure une collaboration de sept films avec Visconti, et une ma\u00eetrise pr\u00e9coce de la couleur. Rotunno avait en effet particip\u00e9 aux premiers films (mineurs) tourn\u00e9s en couleurs en Italie, ce qui lui vaut d\u2019\u00eatre embauch\u00e9 sur quelques films aux effets photographiques spectaculaires comme <em>Pain, amour, ainsi soit-il<\/em> de Dino Risi (en Cinemascope et Eastmancolor) ou <em>La Maja nue<\/em> d\u2019Henry Koster, co-production internationale sur la vie de Goya o\u00f9 il photographie Ava Gardner (il retrouvera la star un an plus tard dans <em>Le Dernier Rivage<\/em> de Stanley Kramer, premier film de sa carri\u00e8re hollywoodienne, puis dans <em>La Bible<\/em> de John Huston).<\/strong><\/p>\n<p><strong>La filmographie impressionnante de Rotunno t\u00e9moigne de la richesse de sa palette, de sa capacit\u00e9 d\u2019adaptation et du large \u00e9ventail de son inspiration et de son imagination. Dans les ann\u00e9es 60, il encha\u00eene les grands films et les d\u00e9fis techniques, des fresques historiques en noir et blanc de Monicelli (<em>La Grande Guerre<\/em>, <em>Les Camarades<\/em>) aux com\u00e9dies \u00e0 sketches \u00e0 la mode \u00e0 l\u2019\u00e9poque, en passant par la superproduction <em>La Bible<\/em> de John Huston, tourn\u00e9e en 70 mm et qui n\u00e9cessite la cr\u00e9ation de styles visuels particuliers pour chaque \u00e9pisode, et de nombreux effets sp\u00e9ciaux. Les ann\u00e9es 50 et 60 sont domin\u00e9es par sa collaboration avec Visconti : <em>Nuits blanches, Rocco et ses fr\u00e8res, Le Travail, Le Gu\u00e9pard, La Sorci\u00e8re br\u00fbl\u00e9e vive, L\u2019Etranger<\/em>, autant d\u2019exp\u00e9riences souvent g\u00e9niales marqu\u00e9es par le perfectionnisme de Visconti, son obsession du d\u00e9tail et du r\u00e9alisme, \u00e0 la fois psychologique et esth\u00e9tique. La relation avec Visconti s\u2019ach\u00e8ve lorsque Rotunno accepte l\u2019invitation de Fellini, la deuxi\u00e8me plus grande rencontre de sa vie : une relation artistique, fusionnelle, amicale, amoureuse presque, s\u2019installe entre les deux hommes, au fil des films \u00e9labor\u00e9s ensemble, dans l\u2019euphorie enfantine de la cr\u00e9ation d\u2019univers fantasmatiques au sein du magique studio 5 \u00e0 Cinecitt\u00e0.<\/strong><\/p>\n<p><strong>De <em>Toby Dammit<\/em> (sketch des <em>Histoires extraordinaires<\/em>, 1967) \u00e0 <em>Et vogue le navire<\/em> (1982), Rotunno est le complice des r\u00eaves, des souvenirs et des cauchemars mis en sc\u00e8ne par Fellini, dans un m\u00e9lange unique de carton-p\u00e2te et de r\u00e9alisme absolu, de confusion et de pr\u00e9cision, de figurants non-professionnels s\u2019exprimant en dialecte et de vedettes am\u00e9ricaines \u00e9gar\u00e9es \u00e0 Rome. Impossible de dissocier Fellini, dans les ann\u00e9es 70, de ses principaux collaborateurs : les sc\u00e9naristes Bernardino Zapponi et Tonino Guerra, le compositeur Nino Rota, le d\u00e9corateur Danilo Donati, et Giuseppe Rotunno bien s\u00fbr qui, au c\u0153ur de cette troupe d\u2019intellectuels et d\u2019artisans, sera capable de rendre r\u00e9elles les visions oniriques du \u00ab\u00a0Maestro\u00a0\u00bb et d\u2019apporter \u00e0 la mati\u00e8re documentaire de son cin\u00e9ma une dimension fantastique. Des films qu\u2019ils ont fait ensemble, Rotunno consid\u00e9rait <em>Satyricon<\/em>, adaptation de P\u00e9trone qui doit davantage \u00e0 la science-fiction, la bande dessin\u00e9e et le psych\u00e9d\u00e9lisme qu\u2019\u00e0 la reconstitution historique, comme son travail le plus complet.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Dans la seconde partie de sa carri\u00e8re, Rotunno multiplie les incursions \u00e0 Hollywood (<em>Une femme d\u2019affaires<\/em> d\u2019Alan J. Pakula, <em>Cinq Jours ce printemps-l\u00e0<\/em>, le beau et ultime film de Fred Zinnemann), avec une fid\u00e9lit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 Mike Nichols (<em>Ce plaisir qu\u2019on dit charnel, A propos d\u2019Henry, Wolf<\/em>), tout en travaillant en Italie pour des productions plus commerciales, comme les com\u00e9dies de Lina Wertm\u00fcller, Salvatore Samperi ou Sergio Corbucci. Plusieurs cin\u00e9astes font appel \u00e0 ses services par admiration pour son travail avec Visconti ou Fellini. C\u2019est le cas de Giuseppe Patroni Griffi, ancien sc\u00e9nariste de Visconti, qui signe avec <em>Divine Cr\u00e9ature<\/em> un drame historique marqu\u00e9 par le d\u00e9cadentisme litt\u00e9raire sous l\u2019influence de l\u2019auteur de <em>Senso<\/em>, de Bob Fosse, dont <em>All That Jazz<\/em> est un hommage \u00e0 <em>Huit et demi<\/em> et dont les va-et-vient constants entre le r\u00eave et la r\u00e9alit\u00e9, la vie et le spectacle renvoient \u00e0 l\u2019univers fellinien, de Terry Gilliam qui r\u00e9unit pour son <em>Baron Muncha\u00fcsen<\/em> les meilleurs artisans et techniciens du cin\u00e9ma italien et anglais, pour une superproduction aussi dispendieuse que d\u00e9lirante, qui vira au fiasco. Giuseppe Rotunno participera \u00e9galement \u00e0 l\u2019une des aventures les plus singuli\u00e8res du cin\u00e9ma am\u00e9ricain des ann\u00e9es 80, le <em>Popeye<\/em> de Robert Altman, \u00e9trange rencontre entre les m\u00e9thodes de travail anticonformistes du cin\u00e9aste et les studios Disney, qui se soldera par un \u00e9chec commercial mais un film \u00e0 la po\u00e9sie ind\u00e9niable, quasi-exp\u00e9rimental par sa mise en sc\u00e8ne et ses choix visuels. Giuseppe Rotunno est encore tr\u00e8s actif, tant aux Etats-Unis qu\u2019en Italie jusqu\u2019au milieu des ann\u00e9es 90, avant d\u2019abandonner progressivement les plateaux pour se consacrer avec ferveur \u00e0 l\u2019enseignement de la photographie, \u00e0 la Scuola Nazionale di Cinema de Rome, poste qu\u2019il occupait depuis 1988.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Homme de passion, enti\u00e8rement d\u00e9vou\u00e9 au cin\u00e9ma, Giuseppe Rotunno a consacr\u00e9 les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie active \u00e0 la transmission de son art et \u00e0 la sauvegarde du patrimoine cin\u00e9matographique. On lui doit en effet les restaurations superbes des films qu\u2019il a photographi\u00e9s : <em>Le Gu\u00e9pard<\/em> en 1983 enrichi de plusieurs sc\u00e8nes suppl\u00e9mentaires, <em>Roma<\/em> en 2002, <em>Journal intime<\/em> en 2005, ainsi que d\u2019autres classiques du cin\u00e9ma italien (par exemple en 2003, <em>Une journ\u00e9e particuli\u00e8re<\/em> de Scola, photographi\u00e9 par Pasqualino De Santis).<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hommage au grand directeur de la photographie Giuseppe Rotunno, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 7 f\u00e9vrier \u00e0 Rome. 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