{"id":18027,"date":"2016-03-08T22:03:59","date_gmt":"2016-03-08T21:03:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/?p=18027"},"modified":"2020-04-07T18:13:39","modified_gmt":"2020-04-07T17:13:39","slug":"la-party-de-blake-edwards","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2016\/03\/08\/la-party-de-blake-edwards\/","title":{"rendered":"La Party de Blake Edwards"},"content":{"rendered":"<p><em>La Party<\/em> (<em>The<\/em> <em>Party<\/em>, 1968) de Blake Edwards ressort sur les \u00e9crans fran\u00e7ais mercredi 9 mars, en version restaur\u00e9e, distribu\u00e9 par Splendor Films.<\/p>\n<p><em>Dans<\/em><em> La Party<\/em>, un figurant indien gaffeur et maladroit est invit\u00e9 par erreur \u00e0 une r\u00e9ception chez le puissant producteur hollywoodien dont il a sabot\u00e9 par son incomp\u00e9tence le dernier tournage est sans doute un des plus beaux films comiques jamais r\u00e9alis\u00e9, qui doit beaucoup \u00e0 la science des gags des ma\u00eetres muets du burlesque am\u00e9ricain mais aussi \u00e0 Jacques Tati (le rapport au temps et \u00e0 l\u2019espace \u00e9voque <em>Play Time<\/em>), r\u00e9f\u00e9rences avou\u00e9es de Blake Edwards.<\/p>\n<p><em>La Party<\/em> est un titre essentiel dans les carri\u00e8res de Blake Edwards et de son interpr\u00e8te principal Peter Sellers, g\u00e9nial, mais aussi un film important dans le panorama du cin\u00e9ma am\u00e9ricain de la fin des ann\u00e9es 60.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Corps \u00e9trangers<\/strong><\/p>\n<p><em>La Party<\/em> est une satire intelligente du monde du cin\u00e9ma comme Hollywood en produit chaque d\u00e9cennie en moyenne. Apr\u00e8s <em>Boulevard du cr\u00e9puscule<\/em> au d\u00e9but des ann\u00e9es 50, <em>La Party<\/em> fait le bilan de l\u2019\u00e9tat de Hollywood dix-huit ans plus tard. Et ce n\u2019est pas brillant. Le reflet d\u00e9voil\u00e9 dans le film de Blake Edwards est proche de la r\u00e9alit\u00e9. Hollywood vieillit et traverse une p\u00e9riode de d\u00e9cadence artistique, de panne d\u2019inspiration. Les producteurs se raccrochent \u00e0 des vieilles recettes, comme ce remake en couleur de <em>Gunga Din<\/em> qui ouvre <em>La Party<\/em>. Hollywood est ringardis\u00e9 par le cin\u00e9ma moderne europ\u00e9en qui r\u00e9v\u00e8le des cin\u00e9astes \u00e0 succ\u00e8s en France et en Italie. Une des invit\u00e9es du producteur est une starlette italienne partie \u00e0 la conqu\u00eate de Hollywood qui \u00e9voque une parodie de Claudia Cardinale, dirig\u00e9e par Edwards dans <em>La Panth\u00e8re rose<\/em> en 1963. La f\u00eate du film dans une luxueuse villa moderne, avec ses invit\u00e9s snob et mondains pourrait \u00eatre un pastiche de celle de <em>La Nuit<\/em> de Antonioni. Quoi qu\u2019il en soit, Blake Edwards assimile mieux les influences europ\u00e9ennes dans une com\u00e9die burlesque que les productions am\u00e9ricaines pr\u00e9tentieuses et rat\u00e9es qui singeaient \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque le style de Fellini, Bergman ou Lelouch. Le rigoureux Blake Edwards organise dans <em>La Party<\/em> une succession de gags \u00e0 combustion lente dont la pr\u00e9cision et la sophistication n\u2019ont rien \u00e0 envier \u00e0 l\u2019art de Jacques Tati.<\/p>\n<p>Hollywood a absorb\u00e9 au long de son histoire plusieurs vagues migratoires successives, intimement li\u00e9es aux soubresauts tragiques du si\u00e8cle. A la fin des ann\u00e9es 60 cette \u00ab\u00a0nouvelle vague\u00a0\u00bb r\u00e9pond surtout \u00e0 des imp\u00e9ratifs de vanit\u00e9 (du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Europe) et de d\u00e9sarroi (\u00e0 Hollywood) qui n\u2019accoucheront pas d\u2019\u0153uvres majeures, ou alors de superbes accidents industriels (<em>Zabriskie Point<\/em> de Antonioni en 1970, feu d\u2019artifices final \u2013 c\u2019est le cas de le dire \u2013 de la curiosit\u00e9 des Am\u00e9ricains pour les grands ma\u00eetres europ\u00e9ens.)<\/p>\n<p>Dans <em>La Party<\/em>, ces corps \u00e9trangers \u2013 et celui en particulier de Hrundi V. Bakshi &#8211; sont ceux qui apportent le chaos, le d\u00e9sordre, mais aussi la bonne humeur, l\u2019amour et l\u2019\u00e9nergie vitale dans un univers froid, ennuyeux et aseptis\u00e9. Hrundi V. Bakshi, grain de sable dans les rouages de l\u2019industrie hollywoodienne, puis de ses moments de d\u00e9tente, est aussi l\u2019\u00e9lectron libre qui va insuffler un peu de folie, de d\u00e9foulement h\u00e9doniste &#8211; avec la complicit\u00e9 d\u2019une jeune apprentie actrice fran\u00e7aise, d\u2019un orchestre russe et d\u2019un groupe de fils \u00e0 papa qui se r\u00eavent en hippies \u2013 \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 engonc\u00e9e dans ses codes de bonne conduite, ses principes et son hypocrisie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Party politique<\/strong><\/p>\n<p><em>La Party<\/em> est sorti le 4 avril aux Etats-Unis, et le 13 ao\u00fbt 1969 seulement en France. Difficile de ne pas voir le film de Blake Edwards comme une r\u00e9p\u00e9tition miniature du joyeux bordel qui allait envahir la France et une partie du monde quelques semaines plus tard. Mais la dimension politique de <em>La Party<\/em> n\u2019est pas seulement li\u00e9e des ph\u00e9nom\u00e8nes socioculturels dans l\u2019air du temps. Elle concerne l\u2019organisation sociale et les rapports de classes qui se manifestent dans la villa du producteur. Comme dans <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>, une r\u00e9union mondaine donne l\u2019occasion au cin\u00e9aste de mettre en sc\u00e8ne un ballet des corps et des sentiments o\u00f9 se croisent les ma\u00eetres et les valets. Blake Edwards organise plusieurs chor\u00e9graphies simultan\u00e9es qui se croisent et ne se touchent pas, jusqu\u2019aux premi\u00e8res catastrophes \u2013 le d\u00eener \u2013 et au d\u00e9lire final. Il y a deux fauteurs de trouble dans <em>La Party<\/em> : Hrundi V. Bakshi bien s\u00fbr mais aussi le sommelier qui s\u2019alcoolise progressivement au lieu de servir les invit\u00e9s et finit par ne plus contr\u00f4ler ses gestes. Les coulisses de la r\u00e9ception, dans les cuisines, sont le th\u00e9\u00e2tre d\u2019affrontements entre domestiques. L\u2019alcool aidant, la party mondaine au tempo ralenti se transforme en vraie f\u00eate d\u00e9chain\u00e9e au bout de la nuit o\u00f9 les corps se touchent et se m\u00e9langent enfin, les domestiques dansent et se saoulent avec les invit\u00e9s, au m\u00e9pris des convenances. La Party rappelle l\u2019importance de l\u2019alcool dans l\u2019\u0153uvre de Blake Edwards, qui en a film\u00e9 aussi bien l\u2019euphorie que les cons\u00e9quences d\u00e9vastatrices. On ne peut pas dire que l\u2019ivresse soit joyeuse dans <em>La Party<\/em>, mais elle brise les r\u00e8gles, fait tomber les masques, et peut se montrer cruelle lorsqu\u2019elle transforme les convives et pantins \u00e9gar\u00e9s dans la mousse, mus par des r\u00e9flexes de d\u00e9pendance. Les f\u00eatards se lib\u00e8rent, les alcooliques restent ali\u00e9n\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>La f\u00eate sauvage<\/strong><\/p>\n<p>Dans sa structure et sa progression narrative <em>La Party<\/em> est un film symptomatique de la fin des ann\u00e9es 60, comparable \u00e0 un autre film manifeste de la m\u00eame \u00e9poque\u00a0: <em>La Horde sauvage<\/em> de Sam Peckinpah, sorti un an apr\u00e8s <em>La Party<\/em>. Les deux films d\u00e9butent par une longue s\u00e9quence qui annonce de mani\u00e8re programmatique la conclusion de leur r\u00e9cit : une fusillade sanglante dans <em>La Horde sauvage<\/em>, un tournage de film qui tourne au fiasco par la faute d\u2019un figurant. Ce m\u00eame figurant s\u00e8mera la pagaille et la destruction dans une f\u00eate, tandis que les survivants du premier carnage s\u2019achemineront \u2013 le plus lentement possible \u2013 vers un second massacre, d\u00e9finitif cette fois-ci. Montrer d\u2019embl\u00e9e au spectateur ce que le film va s\u2019employer \u00e0 mettre en sc\u00e8ne, annihiler l\u2019effet de surprise pour mettre en place un effet d\u2019attente, voil\u00e0 une forme originale, destin\u00e9e \u00e0 \u00eatre reproduite par le Nouvel Hollywood, qu\u2019exp\u00e9rimentent ces deux grands films. L\u2019apoth\u00e9ose pyrotechnique doit survenir apr\u00e8s une longue plage d\u2019attente\u00a0: un temps ralenti caract\u00e9rise les d\u00e9ambulations en circuit ferm\u00e9 des invit\u00e9s de <em>La Party<\/em>, les d\u00e9placements fatigu\u00e9s et \u00e9tir\u00e9s des bandits de <em>La Horde sauvage<\/em>. Les deux films culminent par un chaos joyeux et multicolore (<em>La Party<\/em>), une apocalypse fun\u00e8bre stri\u00e9e d\u2019h\u00e9moglobine (<em>La Horde sauvage<\/em>). Puis apr\u00e8s l\u2019explosion viennent des \u00e9pilogues apais\u00e9s, vid\u00e9s du trop plein d\u2019\u00e9nergie et de violence contenu tout au long des films. Il faut ajouter que <em>La Party<\/em> et <em>La Horde sauvage<\/em> partagent le m\u00eame directeur de la photographie, le v\u00e9t\u00e9ran Lucien Ballard qui a apport\u00e9 son immense exp\u00e9rience \u00e0 ces deux films r\u00e9volutionnaires. Blake Edwards et Sam Peckinpah comptent parmi les cin\u00e9astes les plus importants apparus dans les ann\u00e9es 60 \u00e0 Hollywood. Sp\u00e9cialiste de la com\u00e9die Blake Edwards r\u00e9alisera en 1971 <em>Deux Hommes dans l\u2019ouest<\/em>, western cr\u00e9pusculaire proche de ceux de Peckinpah avec\u2026 William Holden, le h\u00e9ros de <em>La Horde sauvage<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Devenir indien<\/strong><\/p>\n<p>Comme <em>Diamants sur canap\u00e9<\/em> r\u00e9alis\u00e9 par Blake Edwards en 1963, <em>La Party<\/em> est aussi un chef-d\u2019\u0153uvre sentimental (et musical, gr\u00e2ce \u00e0 Henri Mancini), l\u2019histoire \u00e9mouvante de la rencontre de deux \u00ab\u00a0misfits\u00a0\u00bb, \u00eatres \u00e9trangers et d\u00e9plac\u00e9s, propuls\u00e9s dans un univers plein de pi\u00e8ges et de faux-semblants. La starlette fran\u00e7aise et le figurant indien, couple improbable et pourtant irr\u00e9sistible, se retrouvent sur le chemin de l\u2019enfance, deux adultes qui ont conserv\u00e9 leur puret\u00e9 dans un monde corrompu et factice.<\/p>\n<p>Comme <em>Diamants sur canap\u00e9<\/em> (dans lequel Mickey Rooney interpr\u00e9tait de mani\u00e8re atrocement caricaturale un Japonais), <em>La Party<\/em> confie le r\u00f4le d\u2019une personne de couleur \u00e0 un acteur blanc, le britannique Peter Sellers. G\u00e9nie comique issu du music hall, Sellers appartenait \u00e0 une tradition anglaise des com\u00e9diens transformistes. Dans la lign\u00e9e de Alec Guinness dans <em>Noblesse oblige<\/em> Sellers multipliait les identit\u00e9s, les d\u00e9guisements excentriques (parfois dans le m\u00eame film) et collectionnait les accents \u00e9trangers. Apr\u00e8s avoir acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la gloire mondiale en jouant Clouseau, un inspecteur de police fran\u00e7ais maladroit dans la s\u00e9rie des <em>Panth\u00e8re rose<\/em>, Peter Sellers signe avec Hrundi V. Bakshi son chef-d\u2019\u0153uvre. Pourtant il perp\u00e9tue en 1967, grim\u00e9 en Indien, la tradition du blackface forme th\u00e9\u00e2trale pratiqu\u00e9e dans les minstrel shows, puis dans le vaudeville, dans lequel le com\u00e9dien blanc incarne une caricature st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e de personne noire. &#8230;. <em>La Party<\/em> n\u2019a jamais d\u00e9rang\u00e9 en France, o\u00f9 l\u2019hilarit\u00e9 qu\u2019il provoque n\u2019est travers\u00e9e d\u2019aucun malaise, mais le film de Blake Edwards suscite toujours un vif d\u00e9bat aux Etats-Unis, d\u00e9bat critique et \u00e9thique, loin d\u2019\u00eatre clos en 2016 avec les pol\u00e9miques autour du \u00ab\u00a0whitewashing\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>D\u2019abord la modernit\u00e9 d\u2019un film comme <em>La Party<\/em> est une modernit\u00e9 contrari\u00e9e qui ne s\u2019affranchit pas enti\u00e8rement des conventions hollywoodiennes \u2013 conventions encore respect\u00e9es dans la plupart des films am\u00e9ricains aujourd\u2019hui. Ensuite <em>La Party<\/em> repose en grande partie la collaboration entre Blake Edwards et Peter Sellers, acteur indissociable du projet et du r\u00e9sultat final. Il n\u2019y a aucun racisme dans le film de Blake Edwards et dans l\u2019interpr\u00e9tation de Peter Sellers, v\u00e9ritable co-auteur de <em>La Party<\/em>, qui conf\u00e8re au personnage de Bakshi une po\u00e9sie et une humanit\u00e9 qui sont refus\u00e9es aux membres blancs, riches et puissants de la soci\u00e9t\u00e9 hollywoodienne. Enfin Sellers a toujours \u00e9t\u00e9 lui-m\u00eame un \u00ab\u00a0alien\u00a0\u00bb \u00e0 Hollywood et partout ailleurs, un acteur cam\u00e9l\u00e9on dont le travail \u2013 n\u00e9vrotique \u2013 consista essentiellement \u00e0 dispara\u00eetre sous des identit\u00e9s \u00ab\u00a0autres\u00a0\u00bb. L\u2019art de Peter Sellers n\u2019est pas un art du maquillage, de la caricature, mais un art de l\u2019effacement. Peter Sellers est Hrundi V. Bakshi, n\u2019existe plus en tant que Peter Sellers. C\u2019est le contraire de la performance ostentatoire, mais c\u2019est aussi le sentiment de n\u2019\u00eatre vraiment pleinement soi que lorsqu\u2019on est un autre, et de pouvoir dans la peau d&rsquo;un autre tout se permettre, acc\u00e9der au bonheur v\u00e9ritable.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Party (The Party, 1968) de Blake Edwards ressort sur les \u00e9crans fran\u00e7ais mercredi 9 mars, en version restaur\u00e9e, distribu\u00e9\u2026<\/p>\n","protected":false},"author":116,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[9],"tags":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v20.8 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>La Party de Blake Edwards - Olivier P\u00e8re<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2016\/03\/08\/la-party-de-blake-edwards\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"La Party de Blake Edwards - 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