{"id":12411,"date":"2014-05-19T01:22:26","date_gmt":"2014-05-19T00:22:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/?p=12411"},"modified":"2020-04-16T13:02:26","modified_gmt":"2020-04-16T12:02:26","slug":"cannes-2014-jour-6-entretien-avec-nadav-lapid","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2014\/05\/19\/cannes-2014-jour-6-entretien-avec-nadav-lapid\/","title":{"rendered":"Cannes 2014 Jour 6 : entretien avec Nadav Lapid"},"content":{"rendered":"<p>A l\u2019occasion de la pr\u00e9sentation ce soir en premi\u00e8re mondiale de <i>L\u2019Institutrice<\/i> de Nadav Lapid (photo en t\u00eate de texte) \u00e0 la Semaine de la Critique, nous publions une partie de l\u2019entretien accord\u00e9 par le r\u00e9alisateur au critique Ariel Schweitzer, sp\u00e9cialiste \u00e9m\u00e9rite du cin\u00e9ma isra\u00e9lien, auteur de l\u2019ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence \u00ab\u00a0le nouveau cin\u00e9ma isra\u00e9lien\u00a0\u00bb publi\u00e9 aux \u00e9ditions Yellow Now en 2013, pour le dossier de presse du film, qui sortira le 8 octobre en France.<\/p>\n<p><b>Dans l\u2019histoire du cin\u00e9ma, les films traitant de la po\u00e9sie sont relativement rares. Pourquoi avez-vous choisi ce th\u00e8me\u00a0? <\/b><\/p>\n<p><i>L\u2019Institutrice<\/i> traite notamment de la place des choses \u00ab\u00a0non fonctionnelles\u00a0\u00bb dans un monde o\u00f9 tout est question de perte, de profit ou de non profit. Sur ce plan, la po\u00e9sie repr\u00e9sente la partie la plus non fonctionnelle du monde de l\u2019art. Elle ne fonctionne pas selon une logique \u00e9conomique, comme le monde du cin\u00e9ma par exemple, o\u00f9 toute une \u00e9quipe, des camions, des machinistes, sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre pour mener \u00e0 bien un projet. La po\u00e9sie n\u2019a pas non plus l\u2019\u00e9paisseur d\u2019un roman qui est le fruit des mois et des mois de labeur. C\u2019est donc une forme de caprice\u00a0: elle s\u2019\u00e9crit instamment, intuitivement. Parfois ind\u00e9chiffrable, elle n\u2019emporte pas avec elle le lecteur dans un monde romanesque, imaginaire. Il est souvent difficile d\u2019expliquer ce qu\u2019est la po\u00e9sie, \u00e0 quoi elle sert, pourquoi il est si important qu\u2019elle soit l\u00e0. Souvent elle se trouve dans cette zone grise entre la v\u00e9rit\u00e9 profonde et l\u2019escroquerie.<\/p>\n<p>Cet aspect cach\u00e9, myst\u00e9rieux, chaotique de la po\u00e9sie, ce lieu ind\u00e9finissable d\u2019o\u00f9 \u00e9mergent les po\u00e8mes de l\u2019enfant, h\u00e9ros du film, s\u2019oppose \u00e0 la tentative de son institutrice de trouver un ordre, une logique, de comprendre d\u2019o\u00f9 viennent les mots. Et pourquoi pr\u00e9cis\u00e9ment ces mots-l\u00e0 et pas d\u2019autres\u00a0? La po\u00e9sie, dont l\u2019\u00e9criture est rapide et instantan\u00e9e, correspond donc \u00e0 la conscience partielle d\u2019un enfant, \u00e0 sa vision na\u00efve de son propre acte de po\u00e9sie. Est-ce qu\u2019il se voit lui-m\u00eame comme un po\u00e8te\u00a0? Est ce qu\u2019il comprend que les mots qu\u2019il d\u00e9clame, ces mots sont-ils des po\u00e8mes\u00a0?<\/p>\n<p><b>Dans quelle mesure le film est-il autobiographique\u00a0? <\/b><\/p>\n<p>Entre l\u2019\u00e2ge de quatre ans et demi et sept ans, j\u2019ai \u00e9crit environ cent po\u00e8mes, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment, je les ai d\u00e9clam\u00e9s \u00e0 mon institutrice. Le premier, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Hagar\u00a0\u00bb, \u00e9tait un po\u00e8me d\u2019amour, un amour impossible, \u00e0 la s\u0153ur a\u00een\u00e9e d\u2019un ami de mon \u00e9cole maternelle. Ce po\u00e8me se trouve dans le film, comme d\u2019ailleurs les autres po\u00e8mes d\u00e9clam\u00e9s par mon h\u00e9ros, qui tous ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque. Le po\u00e8me \u00ab\u00a0Une s\u00e9paration\u00a0\u00bb, qui est cit\u00e9 \u00e0 la fin du film, est l\u2019un de mes derniers po\u00e8mes. J\u2019avais m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9poque une institutrice, po\u00e9tesse \u00e0 ses heures, qui a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s intrigu\u00e9e par mes po\u00e8mes, mais elle \u00e9tait tr\u00e8s diff\u00e9rente du personnage de Nira dans le film. \u00c0 l\u2019\u00e2ge de sept ans, j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 d\u2019\u00e9crire des po\u00e8mes et je ne voulais plus en entendre parler. J\u2019ai recommenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire de la prose \u00e0 la fin de mon service militaire, mais jamais de la po\u00e9sie. J\u2019ai laiss\u00e9 ces po\u00e8mes dans le placard durant vingt-cinq ans, jusqu\u2019\u00e0 ce que je les ressorte et que j\u2019envisage d\u2019en faire la mati\u00e8re d\u2019un film.<\/p>\n<p>Le film a donc une dimension autobiographique \u00e9vidente, des passages autobiographiques entiers qui ont nourri le sc\u00e9nario. Mais je peux affirmer que si l\u2019enfant du film c\u2019est moi, l\u2019institutrice l\u2019est tout autant\u2026 Cette angoisse et ce sentiment d\u2019urgence qu\u2019\u00e9prouve l\u2019institutrice devant la marginalisation de l\u2019art dans un monde de plus en plus vulgaire, sont ceux par exemple que j\u2019ai moi-m\u00eame \u00e9prouv\u00e9s durant la tourn\u00e9e de promotion de mon film pr\u00e9c\u00e9dent, <i>Le Policier<\/i>.<\/p>\n<p><b>Comment avez-vous trouv\u00e9 ce jeune acteur qui incarne le r\u00f4le de Yoav\u00a0? <\/b><\/p>\n<p>On a h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 choisir, pour le r\u00f4le de Yoav, un enfant plus \u00e2g\u00e9 qui a l\u2019air plus jeune de son \u00e2ge, comme on le fait souvent dans le cin\u00e9ma, surtout quand il s\u2019agit d\u2019un r\u00f4le principal. Finalement, apr\u00e8s avoir auditionn\u00e9 beaucoup d\u2019enfants, donc certains avaient d\u00e9j\u00e0 de l\u2019exp\u00e9rience dans le cin\u00e9ma ou la t\u00e9l\u00e9vision, on a choisi Avi Shnaidman, un enfant de cinq ans, fils d\u2019une employ\u00e9e de banque et d\u2019un informaticien qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec le monde du spectacle. Avi avait une gestuelle \u00ab\u00a0h\u00e9sitante\u00a0\u00bb, une mani\u00e8re de \u00ab\u00a0siffler\u00a0\u00bb les mots et une compr\u00e9hension instinctive et tr\u00e8s intime des situations du film. Il avait cette h\u00e9sitation, cette fragilit\u00e9, qui tendent \u00e0 dispara\u00eetre chez des enfants plus \u00e2g\u00e9s, quelque chose de \u00ab\u00a0pas encore entier\u00a0\u00bb dans sa mani\u00e8re de parler, de se tenir, de bouger, et en m\u00eame temps un grand \u00e9lan de pens\u00e9e et d\u2019imagination, qui m\u2019a compl\u00e8tement captiv\u00e9\u2026<\/p>\n<p>Il m\u2019\u00e9tait important de choisir et de diriger un enfant qui n\u2019a pas l\u2019air d\u2019un \u00ab\u00a0bizarro\u00efde\u00a0\u00bb\u00a0 \u00ab\u00a0b\u00e9gayant\u00a0\u00bb soudain des po\u00e8mes, mais un enfant qui est \u00e0 la fois \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb et un peu diff\u00e9rent, un gamin un peu plus myst\u00e9rieux. Au moment de l\u2019\u00e9criture du sc\u00e9nario et ensuite pendant les auditions, j\u2019ai senti qu\u2019il y avait quelque chose d\u2019un peu arbitraire, pas enti\u00e8rement r\u00e9fl\u00e9chi, dans le processus de cr\u00e9ation des po\u00e8mes par l\u2019enfant, et que cet aspect \u00e9tait essentiel pour mon film. Il s\u2019oppose donc \u00e0 la tentative de l\u2019institutrice de \u00ab\u00a0d\u00e9chiffrer l\u2019ind\u00e9chiffrable\u00a0\u00bb, de comprendre \u00e0 tout prix le myst\u00e8re la po\u00e9sie. Sur ce plan, il fallait donc un enfant suffisamment intelligent \u00e0 qui l\u2019on pouvait poser la question \u00ab\u00a0d\u2019o\u00f9 viennent les mots\u00a0? \u00bb, mais un enfant qui soit aussi cr\u00e9dible dans son innocence et dans son obstination \u00e0 ne pas r\u00e9pondre\u2026<\/p>\n<p><b>Etait-ce difficile de travailler avec des enfants\u00a0? <\/b><\/p>\n<p>Les sc\u00e8nes avec les enfants dans l\u2019\u00e9cole maternelle constituaient un grand d\u00e9fi, mais elles ont fini par me d\u00e9livrer la clef pour comprendre la conception de la mise en sc\u00e8ne du film. C\u2019est donc une tentative de trouver l\u2019\u00e9quilibre entre des mouvements de cam\u00e9ra tr\u00e8s \u00e9labor\u00e9s, des plans-s\u00e9quences tr\u00e8s construits, organis\u00e9s, et la spontan\u00e9it\u00e9 absolument incontr\u00f4lable du comportement et du mouvement des enfants. Ce n\u2019\u00e9tait en rien un compromis, mais un vrai m\u00e9lange des contraires. Il ne fallait surtout pas que la cam\u00e9ra c\u00e8de au \u00ab\u00a0chaos\u00a0\u00bb des enfants, ni essayer de les contr\u00f4ler \u00e0 tout prix, de les \u00ab\u00a0dresser\u00a0\u00bb en quelque sorte. J\u2019ai essay\u00e9 de cr\u00e9er une forme de tension, presque une confrontation, entre l\u2019ordre des mouvements de cam\u00e9ra et le d\u00e9sordre des enfants film\u00e9s\u00a0: un conflit entre le cadre du plan et ce qui se d\u00e9roule \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p><b>La po\u00e9sie est non seulement le sujet du film, mais aussi, en quelque sorte, sa substance, sa mati\u00e8re. Quels \u00e9taient vos choix de mise en sc\u00e8ne dans ce film\u00a0? <\/b><\/p>\n<p>J\u2019ai essay\u00e9 de trouver l\u2019\u00e9quilibre entre des plans tr\u00e8s \u00e9labor\u00e9s ayant recours \u00e0 la profondeur de champs pour les sc\u00e8nes d\u2019ensemble, une esth\u00e9tique destin\u00e9e \u00e0 capter les nuances de la dynamique du groupe, et des plans plus serr\u00e9s, plus \u00ab\u00a0plats\u00a0\u00bb, focalisant sur l\u2019intimit\u00e9 d\u2019un visage. Une mani\u00e8re donc d\u2019exprimer une tension entre l\u2019individu et le groupe, l\u2019enfant et l\u2019adulte, la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle et la conscience. J\u2019ai essay\u00e9 aussi de confronter entre des vues objectives et des vues subjectives, entre les plans o\u00f9 les personnages sont observ\u00e9s et ceux o\u00f9 ils observent eux-m\u00eames. J\u2019ai souvent utilis\u00e9 aussi des extr\u00eames gros plans qui casse un peu les r\u00e8gles, la distance appropri\u00e9e dans la grammaire classique entre la cam\u00e9ra et les personnages, des plans \u00ab\u00a0primitifs\u00a0\u00bb, brutaux, o\u00f9 l\u2019on a l\u2019impression que l\u2019acteur \u00ab\u00a0marche sur la cam\u00e9ra\u00a0\u00bb, se cogne \u00e0 elle, la p\u00e9n\u00e8tre\u2026 Je voulais que le spectateur ait justement le sentiment de p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019acteur, comme une volont\u00e9 de tout savoir, de tout d\u00e9couvrir de la conscience d\u2019un \u00eatre (comme l\u2019institutrice qui tente obstin\u00e9ment d\u2019entrer dans la t\u00eate de l\u2019enfant pour comprendre \u00ab\u00a0d\u2019o\u00f9 viennent les mots\u00a0\u00bb). L\u2019esth\u00e9tique du film traduit, et critique peut-\u00eatre aussi, la nature des images contemporaines, celles de t\u00e9l\u00e9phones portables par exemple, cette esth\u00e9tique de \u00ab\u00a0selfies\u00a0\u00bb, des images trop proches, trop brutales, trop intimes, trop narcissiques\u2026<\/p>\n<p><b>Apr\u00e8s <i>Le Policier<\/i>, un film \u00e0 vis\u00e9e sociale, <i>L\u2019Institutrice<\/i> semble, en apparence, un changement de direction. Quel rapport voyez-vous entre les deux films\u00a0? <\/b><\/p>\n<p>Je pense que ces films sont beaucoup plus proches que ce que laissent entendre leur synopsis. Ce sont m\u00eame des films jumeaux dans leur esprit. Dans les deux, il y une protagoniste femme qui part en guerre contre \u00ab\u00a0l\u2019air du temps\u00a0\u00bb, notre temps, contre la vulgarit\u00e9, l\u2019agressivit\u00e9, les rapports de force et de pouvoir qui r\u00e9gissent notre \u00e9poque et que l\u2019on ressent tous d\u2019une mani\u00e8re instinctive. L\u2019institutrice per\u00e7oit ce monde comme un enfer auquel il faut \u00e0 tout prix s\u2019opposer. Comme <i>Le Policier<\/i>, <i>L\u2019Institutrice<\/i> est un film de r\u00e9sistance, un aspect pr\u00e9sent d\u00e8s le premier plan avec ce pied pos\u00e9 sur l\u2019\u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision. Comme le personnage de l\u2019anarchiste dans <i>Le Policier<\/i>, l\u2019institutrice est d\u00e9j\u00e0 atteinte par les maux contre lesquels elle veut lutter. Elle aussi est marqu\u00e9e par une forme de \u00ab\u00a0puret\u00e9 radicale\u00a0\u00bb, r\u00e9volutionnaire, \u00e0 la fois combattive et tr\u00e8s na\u00efve. Face au mensonge, face \u00e0 la salissure de notre \u00e9poque, elle aspire donc \u00e0 une forme de v\u00e9rit\u00e9, de puret\u00e9, mais pour y arriver, elle \u00e0 recours syst\u00e9matiquement \u00e0 des mensonges, \u00e0 des manipulations et m\u00eame \u00e0 l\u2019exploitation de l\u2019autre pour ses fins. Elle trahit ses propres valeurs parce que, pour elle, tous les moyens son bons pour atteindre un but qu\u2019elle croit noble. Mais aussi parce que son caract\u00e8re repr\u00e9sente un m\u00e9lange troublant entre une conscience profonde du monde qui l\u2019entoure et une inconscience totale par rapport \u00e0 elle-m\u00eame. Dans <i>L\u2019Institutrice<\/i>, comme dans <i>Le Policier<\/i>, cette r\u00e9sistance se solde par un \u00e9chec. Il n\u2019est pas possible de gagner contre \u00ab\u00a0l\u2019air du temps\u00a0\u00bb, il n\u2019y a pas moyen de s\u2019en d\u00e9tacher\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019air du temps\u00a0\u00bb est celui que nous respirons tous\u2026<\/p>\n<p><strong>L\u2019une des r\u00e9ussites du film est sa mani\u00e8re de saisir notre \u00e9poque\u00a0: le pouvoir abrutissant de la t\u00e9l\u00e9vision, la violence et la vulgarit\u00e9 de la rue, la domination \u00e9conomique des riches. En m\u00eame temps, vous d\u00e9crivez aussi l\u2019\u00e9nergie et la vitalit\u00e9 extraordinaires de notre temps\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Je pense que cet \u00ab\u00a0air du temps\u00a0\u00bb se manifeste dans le film presque \u00e0 tout moment, \u00e0 la fois dans son contenu et son style. Vulgarit\u00e9, narcissisme, \u00e9gocentrisme, conformisme, agressivit\u00e9, platitude, culte du profit et de la victoire sur l\u2019autre. Et en m\u00eame temps, cette \u00e9poque est aussi celle du dynamisme, de l\u2019\u00e9nergie, d\u2019un certain \u00e9lan sauvage et tr\u00e8s sexu\u00e9, comme l\u2019exprime le p\u00e8re de Yoam dans son monologue, film\u00e9 en extr\u00eame gros plan, o\u00f9 il parle de tous ceux qu\u2019il ne supporte pas\u00a0: les assist\u00e9s, les pleurnichardes, ceux qui refusent \u00ab\u00a0l\u2019air du temps\u00a0\u00bb\u2026 Une autre \u00ab\u00a0gagnante\u00a0\u00bb dans le film est la nounou de Yoav, l\u2019actrice aux longues jambes qui marche directement vers la cam\u00e9ra et chante, brisant la barri\u00e8re de la modestie et de la timidit\u00e9 en imposant publiquement sa beaut\u00e9, sa force et son talent.<\/p>\n<p><strong>Comme dans <em>Le Policier<\/em>, vous confrontez en effet deux univers\u00a0: le monde mat\u00e9rialiste,\u00a0 h\u00e9doniste, cynique, de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, et le monde \u00ab\u00a0spirituel\u00a0\u00bb de la po\u00e9sie. En m\u00eame temps, cette dichotomie n\u2019est pas si simple car, par exemple, vous n\u2019id\u00e9alisez absolument pas le milieu de la po\u00e9sie d\u00e9crit lui aussi comme narcissique et domin\u00e9 par des rapports de force et de jalousie\u2026<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est absolument normal, car il n\u2019y a pas aujourd\u2019hui des justes ni des vertus absolues. Les deux mondes sont contamin\u00e9s par les m\u00eames ph\u00e9nom\u00e8nes, par \u00ab\u00a0l\u2019air du temps\u00a0\u00bb et par les comportements humains ordinaires. Par ailleurs, je pense que c\u2019est le fait m\u00eame de la marginalisation de la po\u00e9sie, de l\u2019enferment de ce milieu sur lui-m\u00eame, qui d\u00e9termine la mani\u00e8re dont il se voit lui-m\u00eame. Cela produit un exc\u00e8s de conscience de soi-m\u00eame, qui transforme les rivalit\u00e9s, celles qui auraient pu para\u00eetre \u00ab\u00a0importantes\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0mythologiques\u00a0\u00bb, en quelque chose d\u2019assez mesquin, d\u00e9risoire. Le narcissisme para\u00eet alors ridicule, les rituels et les gestes se transforment ainsi en \u00ab\u00a0mani\u00e8res\u00a0\u00bb pompeuses et vides.<\/p>\n<p><strong>La complexit\u00e9 et l\u2019ambivalence du film se manifeste \u00e9galement \u00e0 travers le personnage de l\u2019institutrice qui, gr\u00e2ce la po\u00e9sie, aspire \u00e0 une forme d\u2019id\u00e9al, mais qui est capable aussi, au nom de cet id\u00e9al, de mentir, de trahir\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Sarit Larry, qui incarne l\u2019institutrice, est n\u00e9e dans une famille religieuse et dans un milieu n\u2019ayant aucun lien avec le monde artistique. Elle faisait partie d\u2019un mouvement de jeunesse religieux o\u00f9 elle \u00e9tait parmi les membres les plus enthousiastes et distingu\u00e9s. Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre confront\u00e9e id\u00e9ologiquement au directeur de son \u00e9cole, elle a quitt\u00e9 la religion pour se consacrer au th\u00e9\u00e2tre. Sarit est entr\u00e9e dans une tr\u00e8s bonne \u00e9cole de th\u00e9\u00e2tre, et c\u2019est justement au moment o\u00f9 on lui a promis un grand avenir avec un contrat au Th\u00e9\u00e2tre National d\u2019Isra\u00ebl, qu\u2019elle a d\u00e9cid\u00e9 de tout quitter et de se consacrer \u00e0 des \u00e9tudes de philosophie. J\u2019ai nou\u00e9 le contact avec elle via Facebook au moment o\u00f9 elle vivait \u00e0 Boston, apr\u00e8s avoir soutenu sa th\u00e8se de philosophie, pratiquement seize ans apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 la sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Je raconte tout cela parce que, sans entrer dans des consid\u00e9rations trop psychologiques, quelque chose dans son caract\u00e8re, dans son engagement total envers ce qu\u2019elle croit, quelque chose dans sa radicalit\u00e9 et dans les choix tr\u00e8s audacieux qui ont guid\u00e9 sa vie, entraient en r\u00e9sonance avec le personnage de Nira dans le film. Nira, qui est \u00e0 la fois une institutrice et une fervente croyante en la po\u00e9sie, une femme de famille et en m\u00eame temps une Don Quichotte qui veut sauver le monde. Elle est la d\u00e9termination m\u00eame, une femme que personne ne peut arr\u00eater, qui n\u2019a pas des limites. Au fond, parmi tous les personnages qu\u2019elle croise sur son chemin \u2013 la nounou et actrice narcissique, le professeur de po\u00e9sie, l\u2019artiste blas\u00e9, le p\u00e8re charmant arriviste, l\u2019oncle (ex) po\u00e8te et m\u00eame l\u2019enfant prodigue \u2013 Nira est la figure la plus extr\u00eame, la plus totale, la plus enti\u00e8re et la plus sauvage. Elle incarne ce m\u00e9lange, typique des r\u00e9volutionnaires, entre innocence et violence, conscience et inconsciente. Elle est une passionn\u00e9e de justice universelle tout en \u00e9tant capable, pour pouvoir l\u2019obtenir, de la pire injustice.<\/p>\n<p><b>Le personnage de Yoav est lui aussi profond\u00e9ment troublant\u00a0: son visage inspire \u00e0 la fois l\u2019innocence, l\u2019intelligence, mais aussi quelque chose de presque d\u00e9moniaque. Comme s\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 conscient de sa s\u00e9duction, de son pouvoir\u2026 <\/b><\/p>\n<p>\u00c0 premi\u00e8re vue, on ne peut que tomber sur le charme d\u2019un enfant po\u00e8te de cinq ans, et craindre l\u2019obsession de l\u2019institutrice \u00e0 son \u00e9gard. Mais il semble que, par moments, il y a quelque chose de pas totalement innocent chez Yoav. Comme s\u2019il \u00e9tait conscient de sa force de s\u00e9duction vis-\u00e0-vis de l\u2019institutrice, de son pouvoir sur elle, conscient du besoin d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de Nira de gagner sa reconnaissance et d\u2019avoir son adh\u00e9sion. Et cette lucidit\u00e9 chez Yoav le conduit \u00e0 pratiquement jouer avec elle, en s\u2019ouvrant \u00e0 elle par moments et puis en se refermant \u00e0 nouveau. J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019apr\u00e8s avoir rencontrer le p\u00e8re de Yoav, ce restaurateur pragmatique, froid et agressif, qui sait comment marche le monde, comment en profiter, on ne peut que se demander si l\u2019enfant ne va pas finir par ressembler un jour \u00e0 son p\u00e8re. In\u00e9vitablement, on se demande aussi qui d\u00e9tient r\u00e9ellement le pouvoir et qui est la vraie victime dans les relations ambigu\u00ebs entre l\u2019enfant et son institutrice.<\/p>\n<p><b>Le film se situe en Isra\u00ebl et traite des aspects sp\u00e9cifiques de la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne, comme le conflit social entre Ashk\u00e9nazes et S\u00e9farades, mais en m\u00eame temps, il est tr\u00e8s universel\u2026<\/b><\/p>\n<p>Je pense que le film contient effectivement des motifs tr\u00e8s isra\u00e9liens. L\u2019arm\u00e9e par exemple, qui \u00ab\u00a0balaye\u00a0\u00bb les derni\u00e8res traces de sensibilit\u00e9 chez les jeunes recrues, comme chez le fils de l\u2019institutrice, en les envoyant accomplir leur devoir \u00ab\u00a0de soldats et d\u2019hommes\u00a0\u00bb, comme le dit l\u2019officier dans le film. La division de la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne entre Ashk\u00e9nazes et S\u00e9farades aussi, ce conflit interne (m\u00eame si chaque soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 ses propres Ashk\u00e9naze et S\u00e9farades) avec lequel l\u2019institutrice s\u2019identifie \u00e0 un certain niveau. Il me semble aussi que le film refl\u00e8te la transformation radicale de la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne en soci\u00e9t\u00e9 hyper mat\u00e9rialiste et vulgaire, et ce m\u00e9lange de dynamise \u00e9conomique et b\u00eatise si caract\u00e9ristiques de notre \u00e9poque. En Isra\u00ebl, un pays jeune, sans tradition, ces processus sont tr\u00e8s rapides, plus brutaux et peut-\u00eatre plus visibles qu\u2019ailleurs. En m\u00eame temps, les relations entre la po\u00e9sie et le monde, le monde d\u2019aujourd\u2019hui, se ressemblent presque partout. Il semble qu\u2019il n\u2019y ait pas beaucoup de raisons d\u2019\u00eatre optimiste.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Entretien r\u00e9alis\u00e9 par Ariel Schweitzer en avril 2014. Remerciements \u00e0 l\u2019auteur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A l\u2019occasion de la pr\u00e9sentation ce soir en premi\u00e8re mondiale de L\u2019Institutrice de Nadav Lapid (photo en t\u00eate de texte)\u2026<\/p>\n","protected":false},"author":116,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[9,6],"tags":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v20.8 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>Cannes 2014 Jour 6 : entretien avec Nadav Lapid - Olivier P\u00e8re<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.arte.tv\/sites\/olivierpere\/2014\/05\/19\/cannes-2014-jour-6-entretien-avec-nadav-lapid\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Cannes 2014 Jour 6 : entretien avec Nadav Lapid - 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