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Eldo Yoshimizu, un mangaka rônin en interview

 

Eldo Yoshimizu est un artiste insaisissable. Un détour vers son site, et on le découvre sculpteur, musicien, photographe. À quarante ans passés, le voilà qui se réinvente en mangaka en autoéditant en 2010 Ryûko au Japon. Par son mode de production même, ce manga n’a pourtant rien de l’œuvre d’un simple amateur éclairé. Au contraire, le récit dégagé de tout polissage éditorial offre une expérience de lecture aussi excitante qu’intrigante tant le style et la narration touffue de l’auteur peuvent parfois désarçonner. Sous un trait frénétique et fougueux évoquant un Leiji Matsumoto énervé, l’auteur se livre à un hommage lointain aux productions ciné de la nikkatsu des années 70 avec son lot de combats et de gunfights épiques, agrémenté d’une forte dimension girl power. Surtout, il intègre le folklore yakuza en plein dans la mondialisation embrassant une perspective géopolitique plus contemporaine. Du royaume fictif de Forossyah à feu et à sang à la guerre d’Afghanistan des années 80 jusqu’aux ruelles des bas-quartiers de Tokyo, les puissances souterraines de l’argent et du pouvoir irriguent et gangrènent tout dans Ryûko. Sous les dehors d’un banal récit fun et sexy de yakuzas, le manga développe une réflexion sur notre monde en proie à la confusion et au chaos autour de la figure de chef de clan glam Ryûko. Rouage parmi d’autres d’un terrible système darwiniste criminel, la pin-up tatouée questionne les valeurs toutes relatives de fidélité et de loyauté à l’heure du règne du mensonge et du secret.

Loin de l’habituel cérémonial protocolaire qui entoure la venue des mangakas, c’est sous un beau soleil hivernal et pendant sa pause clope que nous avons rencontré cet artiste rônin lors de sa venue au FIBD d’Angoulême. Place à Eldo « la classe ».

Eldo Yoshimizu (c) Nicolas Trespallé

Eldo Yoshimizu (c) Nicolas Trespallé

J’ai commencé à dessiner des mangas dès l’école primaire. Mais à l’adolescence, je m’en suis éloigné pour me rapprocher des arts plastiques pour lequel je nourrissais un vif intérêt. C’est ainsi que j’ai été admis à l’université des arts de Tokyo [ndt: prestigieuse école d’art et de musique au Japon] et que j’ai commencé à suivre un cursus artistique. La musique et la photo sont deux activités auxquelles je m’adonne pour le plaisir. Pour revenir à la raison qui m’a amené à faire du manga… Ce que l’on attend de moi en tant qu’artiste plasticien est un travail très épuré et minimaliste. C’est une forme de communication qui convient aux personnes dotées d’une approche liée à l’art mais qui est difficilement intelligible pour les autres. J’en ai pris conscience petit-à-petit. Lorsque je rentre du travail, j’aime pouvoir me détendre en visionnant un film, être transporté dans un autre monde et être ému aux larmes par le jeu des acteurs. J’ai pensé produire un film mais c’est quelque-chose d’impossible à faire seul. Je me suis donc dit que créer un manga m’offrirait la possibilité de pouvoir partager des émotions avec le public aux travers de mes personnages.

Pourquoi avoir fait le choix de l’auto-publication? Avez-vous cherché conseil auprès d’autres mangakas?

Mon travail d’artiste se résume à créer des œuvres sans commande quelconque et sans la promesse d’être rémunéré pour ce que je présente. J’ai donc agi avec cette même logique pour ce manga. Même si aujourd’hui, j’en ai quelques-uns, à l’époque, je n’avais pas d’amis mangakas.

Ryûko donne le titre à cette histoire. Que représente-t-elle de particulier ?

Ryûko est un personnage qui ne parle pas beaucoup mais qui s’exprime par l’action. Il y a une sorte de droiture japonaise qui se dégage d’elle dans tous ses actes. C’est un personnage que j’aime beaucoup. Ken Takakura était un acteur très connu au Japon dont la particularité était de ne pas beaucoup parler mais d’agir. C’est ce que j’ai voulu retranscrire, en version féminine, dans le personnage de Ryûko.

Ryûko et Barrel sont des femmes libres, indépendantes et dangereuses. Incarnent-elles pour vous une forme d’idéal féminin ?

(Rires) Je pense que le quotidien serait très difficile avec ce type de femmes mais il est vrai que j’aime beaucoup ce caractère fort. Vue de l’étranger, l’image de la femme japonaise conforte souvent l’idée de soumission. On imagine une femme marchant derrière son mari, avec une docilité résolue. Mais il existe au Japon le terme de «yamato nadeshiko» qui définit une femme forte avec la tête sur les épaules dotée également de délicatesse. Ce terme ancien est peut-être ce que je voulais insérer dans le personnage de Ryûko, cette image de femme courageuse et élégante à la fois. De manière générale, dans les mangas et les dessins-animés japonais d’aujourd’hui, il y a souvent cette notion de « kawai » qui est mise en valeur. Mais moi, je souhaitais créer quelque-chose de plus adulte.

Fragile et dangereuse, Ryuko est une version moderne des héroïnes impitoyables du cinéma japonais des années 70 comme La femme scorpion. (c) Eldo Yoshimizu Le lézard noir

 

A travers cette œuvre, cherchiez-vous aussi à briser l’imagerie masculine et macho des films de yakusa ?

Dans les films de yakusa du siècle dernier, les hommes protègent les femmes mais il existe aussi un courant, le « Hibotan Oryu » où ce sont des femmes qui se battent. Avant même que j’en parle dans mon manga, c’est donc quelque-chose qui existait au sein des films de yakusa japonais. Cette image de femme forte n’est donc pas très nouveau. Mais peut-être est-ce quelque chose qui n’est pas très connu.

Comment a été reçu Ryûko au Japon ?

J’ai présenté mon œuvre au sein d’une galerie. J’ai donc été seulement témoin des réactions d’une poignée de centaines de personnes. Mais comment dire… Les retours sont variés. Certains me disent qu’ils apprécient beaucoup, d’autres me disent que mon style est un peu vieux ou difficile à comprendre. C’est peut-être d’ailleurs ce que j’entends le plus souvent ! Je suis reconnaissant aux femmes qui me lisent et qui ont été séduites par le soin apporté au look de mes personnages dépassant le simple effet de coquetterie. Mes personnages portent des talons hauts, sont élégantes et en plus, elles ont du chien !

Elles rappellent les personnages mythiques de la BD occidentale comme Pravda la Survireuse de Guy Pellaert ou Barbarella de Jean-Claude Forest. Connaissez-vous ces héroïnes ?

Je ne connais pas Pravda la Survireuse mais j’ai vu Barbarella au cinéma. Je crois que c’est un peu différent et il ne me semble pas avoir été trop inspiré par ces œuvres-là.

Un des sujets forts de votre manga tient dans le choix toujours douloureux entre la fidélité et la trahison, à la famille, au clan…

C’est là une question très lourde que vous me posez. Pour tout vous dire, il m’est arrivé de faire des erreurs dans ma vie avec comme résultat la perte de certains membres de ma famille ou de mes amis. Alors il est peut-être vrai qu’il s’agit d’une forme de confession que je fais passer à travers le personnage de Ryûko.

Y-a-il une part d’improvisation dans votre récit?

Quand j’ai commencé à dessiner, j’ai eu la sensation que Ryûko prenait d’elle-même certaines attitudes. C’était très étonnant ! Il y a même des moments où j’ai eu l’impression que mes personnages se mettaient à parler et à bouger tout seul.

Votre esthétique renvoie à l’imagerie manga des années 70. Cherchiez-vous à donner consciemment cette patine rétro à votre manga ? Y-a-t-il chez vous une forme de nostalgie pour cette période ?

J’ignore s’il s’agit de nostalgie mais comme je vous le disais tout à l’heure, je lisais des mangas quand j’étais à l’école primaire. Mes lectures principales étaient celles de Leiji Matsumoto, Go Nagai ou Osamu Tezuka. Je n’ai presque plus lu de mangas à partir des années 80. J’étais davantage attiré par la musique punk ou d’autres modes d’expression. Ce n’est pas vraiment la nostalgie qui conduit mes dessins mais quand je me mets à dessiner, c’est ce style qui ressort de manière naturelle.

Votre dessin est très dense, spécialement dans le traitement graphique des décors. Etait-ce pour donner plus de crédibilité à votre histoire ou le pur plaisir graphique qui a vous a guidé ?

Oui les décors sont très importants pour moi, comme s’ils étaient des personnages à part entière. Sans décors, il est impossible de créer une atmosphère, un élément fondamental pour moi.

Bien que ses héroïnes longilignes évoquent Leiji Matsumoto, Eldo Yoshimizu s’inspire aussi de la puissance graphique de Go Nagaï dans des planches où explose la violence de Ryûko. (c) Eldo Yoshimizu Le Lézard noir

 

Vos scènes d’action font montre d’un très grand dynamisme. Comment abordez-vous ces séquences ?

Il m’est arrivé de me battre avec des petits voyous et j’ai repris cette expérience dans certaines scènes. Dans la nuit, il y a plein de détails qui nous échappent: la surface du sol, des angles de vue… Si deux groupes se battent ensemble, il y a plein de choses qui arrivent en même temps dans un laps de temps très court. C’est ce que j’ai voulu intégrer dans mes dessins.

Aimeriez-vous voir une adaptation filmique de Ryûko ?

Si c’est un réalisateur coréen qui veut la faire, pourquoi pas. Mais je n’aurais pas trop envie que ce soit une version hollywoodienne ! (rires)

En quoi vos autres activités artistiques vous aident-elles dans la pratique du manga?

Je faisais de la sculpture à l’université et tous les jours, pendant quatre ans, je m’attelais à la tâche face à un modèle féminin. Et de ce fait, j’ai beaucoup appris sur toutes les questions d’anatomie humaine et sur le mouvement des muscles. Et l’art moderne a un champ tellement large que j’espère pouvoir encore y puiser des choses dans mon travail de mangaka.

A travers l’histoire d’un ancien soldat dissident de l’Armée rouge devenu membre d’un clan yakusa, vous évoquez la guerre en Afghanistan dans les années 80. Pourquoi avoir voulu évoquer ce conflit ?

Aujourd’hui, nous sommes confrontés à toute la question du terrorisme avec l’idée que d’un côté on a les «méchants terroristes» et de l’autre les Etats-Unis, «les justiciers». Mais il me semble que la question est bien plus complexe que cela, qu’il y a autant de logiques qu’il y a d’individus en sorte que chacun agit pour se protéger et protéger sa famille. Je ne suis pas en train de donner raison à l’un ou l’autre… Mais c’est quelque chose dont j’ai voulu parler dans mon manga avec cette idée qu’il y a toujours deux aspects aux choses, même sous couverts des valeurs les plus nobles.

Angoulême présente cette année, une exposition exceptionnelle de plus d’une centaine d’originaux  de Kazuo Kamimura. Cet auteur connu notamment pour ses portraits subtils de femme a-t-il compté pour vous ?

J’ai découvert le travail de Kazuo Kamimura il y a deux ans. J’ai été très ému par ses œuvres. J’ai vu d’abord un animé au cinéma et ensuite j’ai lu ses mangas que j’ai beaucoup aimé. Sa manière de faire évoluer ses personnages féminins, les décors et l’émotion qui s’en dégage sont brillants.

Allez-vous poursuivre dans le manga ?

Après mon travail sur Ryûko, j’ai un nouveau projet qui m’attend. Je suis en train de préparer tout cela…

Ryuko t.1

Couverture française de Ryuko au Lézard noir

(Un grand merci à la Ryûko de la traduction sans qui rien n’aurait été possible : Mireille Jaccard !)

 

Propos recueillis par Nicolas Trespallé à Angoulême, le 27 janvier 2017

[texte et photos © Mangarte blog/Nicolas Trespallé] sauf mention contraire

 

Ryûko t.1, Eldo Yoshimizu, Le Lézard noir (trad. Miyako Slocombe)

 

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