chroniques, Jang, Kim Dong-hwa, manhwa, Park

La BD coréenne: par où commencer?

                   Quelques BD coréenne à découvrir !

Mang’arte a plongé à nouveau dans ses archives pour vous aider à découvrir le meilleur de la production BD coréenne.

Corée. La Corée vue par 12 auteurs

Collectif

Casterman (coll. Ecritures) / 12, 95 €

Douze dessinateurs de BD, six Coréens et six auteurs européens invités au « Pays du matin calme » sont réunis dans ce recueil nous donnant à voir la Corée sous un angle personnel et souvent inattendu.

Déclinant le concept astucieux initié par Japon, Casterman rempile autour de six auteurs majeurs de la BD coréenne (Park Heung-Yong, Lee Hee-jae, Lee Doo-ho, Chaemin ainsi que Byun Ki-Hyun et Choi Kiu-sok) et des jeunes pousses en ascension de la BD d’aujourd’hui : Bouzard, Catel, Mathieu Sapin, Tanquerelle, Vanyda, accompagnés du transalpin Igort, chef d’orchestre de l’excellente revue Black. Belle occasion de dépasser les sempiternels clichés d’usage d’un pays situé « entre tradition et modernité », Corée forme un patchwork de récits où chacun projette son propre univers personnel et sa sensibilité rendant l’ouvrage bien plus ambitieux qu’un carnet de voyage, même si on frise parfois le hors sujet. Si les auteurs Coréens se sont attelés à mettre en avant les problèmes sociaux du pays (Chaemin, Choi kyu-sok) ou à évoquer la spiritualité empreinte de sagesse des Coréens (lire les superbes histoires de Lee Doo-ho et de Lee Hee-jae), les tricolores ont opté dans l’ensemble pour un registre plus léger oscillant entre le conte absurde pour Tanquerelle et Mathieu Sapin, la chronique semi-autobiographique pour Catel et Vanyda (laquelle imagine deux métis retournant sur la terre de leur ancêtre) ou l’émouvant reportage fiction de Igort. Selon ses goûts on appréciera telle ou telle histoire mais pour notre part, on avoue avoir eu un faible pour Opération Capitaine Zidane ; du très grand Bouzard où l’on apprendra pourquoi la France a perdu la Coupe du Monde en 2006 et en quoi être dessinateur de BD, est un métier bien dangereux. Désopilant !

couv Coree

Histoire couleur terre (série en trois tomes, terminée)

Kim Dong-hwa

Casterman (coll. Ecritures) / 15, 95 €

Dans la Corée traditionnelle et rurale, on suit la vie d’une mère et de sa fille sur plusieurs années.

L’auteur de La Bicyclette rouge chez Paquet, Kim Dong-wha nous plonge dans le quotidien d’une famille rurale de la Corée du sud dont la vie s’écoule au rythme des saisons. Le trait au crayon rehaussé de lavis est ici beaucoup moins froid que dans son œuvre précédente et restitue avec finesse et talent la beauté d’une clairière ou d’un petit chemin forestier. Magnifiant cette nature qui meurt et régénère au rythme des saisons, l’auteur nous invite à une méditation sur le temps qui passe, la vieillesse et l’éphémère. Dans le troisième volume, Kim Dong-hwa nous montre l’émancipation de la fille devenu jeune femme comme un papillon sortant de sa chrysalide. Simple et sans artifice, ce troisième volume est aussi une belle réflexion sur l’amour et l’attente de l’être aimé quand « le moindre bruissement des feuilles mortes […] fait trembler de l’espoir le plus fou ».

histoire couleur terre

Comme la lune surgissant des nuages t.1 (série en trois tomes)

Park (Heung-yong)

Hanguk / 11, 75 €

Dans la Corée de la fin du XVIè siècle, un vieil aveugle, sabreur d’exception, prend sous son aile le fils désoeuvré d’un magistrat et d’une dame de compagnie. Dans un pays en proie à la violence et à l’instabilité politique, le jeune homme traité de «fils de chien» va apprendre à tracer son chemin à coup de sabre et faire que son surnom honteux soit désormais respecté et craint.

En s’immergeant dans l’ancienne Corée, Park Heung-yong dépeint une société rude et injuste où le destin de chacun est scellé dès la naissance. Rejeté en raison de sa bâtardise, le héros de ce manhwa trouve un allié inattendu en la personne d’un vieil et frêle aveugle qui n’est pas sans rappeler le redoutable Zatoichi. Reprenant le thème traditionnel du voyage initiatique, l’histoire vaut moins pour ses combats assez brefs et pantouflards que pour les échanges colorés entre le maître et son disciple. L’auteur qui a l’ambition de faire réfléchir le lecteur d’aujourd’hui sur la société contemporaine donne des accents libertaires aux propos de ces personnages, critiquant l’inertie du petit peuple face à la domination des puissants. En cela, le ton de cette histoire n’est pas si éloigné de la veine politique et engagée des mangas des années 60/70 comme ceux de Shirato, veine qui a presque complètement déserté de la production d’aujourd’hui. Cette approche militante offre à ce manhwa une double lecture pas inintéressante.

comme la lune surgissant des nuages

Le Marécage

Kyu-sok (Choi)

Casterman coll. Hanguk

Quatre étudiants fauchés voient débarquer un colocataire inattendu et décontracté dans la promiscuité étouffante de leur minuscule appartement : un cerf. Déjà dure, la cohabitation va s’avérer encore plus explosive.

Après avoir co-signé Nouilles Tchajang chez Kana et L’amour est une protéine paru avant l’été chez Hanguk, on retrouve Choi seul à bord de ce Marécage, du nom du bouge informe où lui et ses amis passèrent l’essentiel de leurs années étudiantes. Puisant dans son expérience personnelle, l’auteur se livre à un portrait de groupes souvent acide montrant la vie chaotique de ses colocataires entre exaltation amoureuse et frustration sexuelle permanente, rêve de réussite sociale et désenchantement. L’arrivée fantaisiste du cerf vient apporter une touche décalée à cette autobiographie déguisée, en permettant à l’auteur de se lâcher et d’exprimer pleinement sa causticité et sa vision ironique sur les travers de la nature humaine. Les filles futiles en prennent d’ailleurs pas mal pour leur grade, de même que les garçons trop nigauds, l’auteur franchissant parfois allègrement la ligne jaune du politiquement correct pour s’aventurer gaiement dans l’humour noir. Un auteur non consensuel à suivre.

le marecage

Vedette

Lee Hee-jae

Hanguk / 14,75 €

Recueil de sept chroniques quotidiennes. Dans la Corée des années 80, on suit le retour glorieux dans son village natale d’une jeune femme partie faire sa vie à Séoul et passe pour un modèle de réussite ; le supplice d’un éboueur meurtrie par le destin et sombrant dans la dépression sous les yeux impuissants de son voisin ; les tentatives d’un veuf alcoolique de regagner l’estime perdue de son fils…

Il y a un peu du Yoshiharu Tsuge dans la démarche pudique du coréen Lee Hee-jae. On retrouve ce désir de donner la parole aux anonymes et aux plus humbles, à ce sous-prolétariat des villes, cette main d’œuvre rurale sans lesquelles la Corée n’aurait pu entreprendre son virage vers la modernisation. Des personnages fiers de « torcher le cul de la société » comme ils le disent mais qui, pourtant, sont trop lucides pour attendre quelque chose d’elle en retour. Tout donne l’impression d’un éternel inachevé dans la vie de ces personnages qui ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour forcer la trajectoire d’un destin injuste et contrer la fatalité. Lee Hee-jae esquisse ces portraits d’hommes dans toute leur grandeur et leur miséricorde avec une vraie finesse d’observation, dans cette recherche du petit détail, qui transparaît dans sa manière de composer en quelques lignes un décor, pour évoquer la beauté des rues serpentines du vieux Séoul ou celle d’un paysage au crépuscule…

couv vedette

Appartement t.1 (série en 2 tomes)

Kangfull

Hanguk / 16, 75 €

Chômeur à 29 ans, Koh Hyuk déprime dans son petit appartement. Un jour alors qu’il trompe l’ennui en regardant par la fenêtre, il s’aperçoit qu’en face de chez lui, à 21 h 56 précisément la lumière de plusieurs appartements s’éteint simultanément. Loin d’être une coïncidence, le phénomène se reproduit tous les jours et s’étend peu à peu tandis que certains des locataires sont retrouvés morts. Après avoir essayé de contacter la police qui le prend pour un fou, il décide de mener son enquête.

Dans un format plus petit que la collection habituelle Hanguk, cette série inaugure une collection de titres plus populaires et grand public. Cela n’empêche pas ce thriller fantastique d’étonner dans sa manière d’aborder le genre car Kangfull prend le contre-pied des récits habituels et du dessin réaliste noir et blanc en optant pour un style minimaliste très simple, en couleur, proche du dessin d’humour. L’auteur joue de ce décalage mais ne sacrifie jamais au ton dramatique du récit même si des scènes plus légères viennent ça et là contrebalancer le climat inquiétant de ce premier volume. En deux, trois dessins par page, le dessinateur fait passer l’essentiel, qu’il s’agisse de souligner un trait de la personnalité d’un personnage ou pointer un petit détail du quotidien qui nous fait basculer dans l’étrange. Mais c’est surtout au niveau de sa construction narrative que Appartement se montre intéressant car l’auteur s’amuse de façon habile des regards croisés de ses personnages sur un même évènement un peu à la manière d’un De Palma décalé. Bref, sans être un inconditionnel des histoires de fantômes, on passe un bon moment.

appartement

L’idiot (série en deux volumes)

Kangfull

Hanguk / 14,75€

Une jeune coréenne revient inopinément des Etats-Unis pour se réinstaller chez ses parents. A peine arrivée, elle est accueillie par un garçon bizarre qu’elle ne reconnaît pas avant de comprendre qu’il s’agit de Seung-lyung, un débile léger qui était à l’école avec elle. Peu à peu, une douce complicité se noue entre eux rythmée par des rencontres et la résurgence de souvenirs du passé.

Après une histoire de fantôme plutôt futée où l’argument fantastique n’était qu’un artifice pour dépeindre avec acuité la vie de petites gens vivant dans une barre HLM, Kangfull nous livre ce récit quotidien reposant sur un procédé narratif similaire qui consiste à raconter l’histoire à la première personne en alternant les points de vue des personnages. Une technique de morcellement peut-être un peu artificielle mais que l’auteur maîtrise parfaitement utilisant cette apparente redondance pour cristalliser les fêlures de ces protagonistes, dont la subjectivité sur les évènements passés et présents va servir à dévoiler lentement la personnalité. Œuvre sensible et intimiste, L’idiot s’avère une lecture très attachante, dont l’économie de moyen graphique (trois quatre dessins par page) participe à la mise en place d’une comédie humaine touchante, à la fois simple et drôle, pleine de tolérance. Il confirme surtout que Kangfull est l’une des plus belles révélations de la jeune garde de la BD coréenne qui décidément ne cesse de nous surprendre.

idiot

Z le chat t.1 (série en deux volumes)

Byun Ki-hyun

Hanguk / 14,75€

Héros oublié de la TV qui protégeait autrefois les enfants des vilenies du méchant P., Z le chat hante aujourd’hui les allées d’un parc d’attraction par l’intermédiaire d’un de ses employés qui ne quitte jamais son costume. Homme à tout faire, il vit dans un repère sordide qu’il nomme affectueusement le château du chat. Une vendeuse de glace va faire la connaissance de ce curieux personnage alors que plusieurs agressions d’enfants viennent à être perpétrées.

L’auteur de la chronique intimiste Nouilles Tchajang et du corrosif Lotto Blues, tente de marier deux tendances de son travail, le goût du quotidien avec des atmosphères fantaisistes et angoissantes quand elles ne sont pas purement oppressantes. Pour cela, le choix de situer l’action dans un parc d’attraction, par essence lieu du rêve et de l’artifice, contribue idéalement à installer l’histoire dans un entre-deux, avec l’idée de nous montrer l’envers du décor, la réalité qui se niche derrière le clinquant, l’homme derrière le masque. Comme pour ses œuvres précédentes, l’idée est de parler de la société coréenne contemporaine, de son individualisme, de la solitude urbaine, mais Z le chat souffre du développement plutôt chaotique du récit, Byun Ki-hyun à courir plusieurs lièvres à la fois ne parvenant pas à donner une claire orientation à son histoire qui se perd dans de trop longues digressions qui –du moins pour le moment- ne se justifient pas. Au départ, intrigant, on reste globalement sur sa faim et l’on attendra prudemment le second volume.

z le chat

Massacre au pont de No Gun Ri (volume 1)

Park (Kun-woong), Chung (Eun-yong)

Vertige graphic-Coconino Press / 29 €

Récit du sanglant massacre perpétré à No Gun Ri par les Américains contre des civils sud-coréens lors de la guerre de Corée en 1950.

Dans la trilogie Fleur (paru chez Casterman), Park Kun-woong explorait déjà les heures sombres de la Corée des années 50 en mettant à jour des pages méconnues de l’histoire du Pays du matin calme. Poursuivant dans cette veine, il s’intéresse cette fois à un évènement tragique de cette guerre en s’appuyant pour cela sur le roman de Chung Eun-yong consacré à la tuerie de No Gun Ri. N’épargnant rien de la description atroce de cet épisode recomposé à partir des témoignages des rares rescapés, Park restitue toute la terreur des villageois devant les crimes perpétrées par leurs bourreaux (dont on ne verra jamais le visage) et qui se « justifient » en représailles à des assassinats de G.I.’s perpétrés par des soldats nord-coréens déguisés en paysans. Face à la monstruosité de ce crime, Park Kun-woong se fait violence et malgré la douceur et la délicatesse de son trait enlaidit ses planches, les recouvrant progressivement d’un lavis noirâtre épousant la texture poreuse et accidentée du papier pour signifier cette sensation palpable de chaos. Malgré les 600 pages de ce manhwa bouleversant, l’auteur loin d’en avoir fini avec cette insoutenable barbarie a entamé depuis l’an dernier la réalisation d’un second volume, comme s’il cherchait encore et toujours à comprendre l’incompréhensible.

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Catsby t.1

Kang Do-ha

Hanguk / 12,75 €

Catsby a 26 ans, il est chômeur et vient de se faire plaquer par Persoue sa petite amie qui lui annonce son mariage. Gros coup de déprime…

Publiée sur internet, cette série a suscité un petit engouement en Corée avant d’être reprise en version papier. Rançon de la gloire, elle s’apprête à être adaptée à présent au cinéma. Hormis les personnages animaliers, on s’attendait pourtant à un peu plus d’originalité de la part de l’auteur qui se contente de dérouler une énième variation sur les déboires sentimentaux d’un jeune adulte vaguement dans la dèche sans y apporter un minimum de décalage humoristique et de nerf. Des virées éthyliques en rencontres d’une nuit, on tombe trop souvent dans le déjà vu d’autant que ce qui peut passer pour subversif en Corée l’est beaucoup moins dans notre culture. Bref, force est de reconnaître que ce Catsby n’a rien de magnifique et que pour l’heure, il n’y a vraiment pas de quoi fouetter un chat.

catsby

Chagrin dans le ciel

Lee Hee-jae, Lee Youn-bok

Hanguk / 14.75 €

L’histoire vraie de Lee Youn-bok, un gamin de 6 ans qui tente de subvenir au besoin de sa famille miséreuse dans la Corée des années 60. Ou quand la vie s’apparente à la survie…

On avait déjà souligné toute la force des récits de Lee Hee-jae, auteur éminemment social qui s’attachait dans son recueil Vedette à mettre en lumière la vie des sans-grade et miséreux de la Corée de l’après-guerre. Il poursuit dans cette veine en adaptant le journal écrit au jour le jour par Lee Youn-bok, enfant confronté à des conditions de vie dramatiques entre une mère partie sans laisser d’adresse et un père malade incapable de travailler et de nourrir ses enfants. Cette histoire qui émut tout le pays à l’époque, fut même portée sur les écrans marquant à jamais Lee Hee-jae qui avait alors le même âge que Lee Youn-bok. La force de cette adaptation est de conserver la puissance brute du témoignage et le regard originel de l’auteur plein d’espérance qui rejoint quelque part l’attitude frondeuse et optimiste de Gen dans le chef-d’oeuvre de Nakazawa. Mis en couleur à l’aquarelle dans des tons ocre et sépia, Chagrin dans le ciel nous cultive une ambiance émouvante et mélancolique.

chagrin dans le ciel

Fantôme

Suk Jung-hyun

Hanguk / 14, 75 €

Dans le futur, suite à une série de catastrophes planétaires, la paix règne sur terre. Jusqu’à ce qu’un attentat vienne frapper une ville sous les yeux d’une équipe TV.

La BD digitale est décidément en vogue. Dans la lignée du Chinois Benjamin, le Coréen Suk Jung-hyun manie avec une habileté confondante la palette graphique. S’il utilise une gamme chromatique plus terne, il conserve comme lui une fraîcheur et un élan à son style qui ne sombre jamais dans un esthétisme glacé. Problème Suk Jung-hyun a encore les défauts de sa jeunesse et au niveau de l’histoire, il se perd dans ses messages et discours militants brocardant à tout va la manipulation médiatique, politique et la publicité, le tout dans un enrobage de thriller d’anticipation ponctué par des scènes d’action qui tirent trop en longueur. Finalement, on s’intéresse plus aux à-côtés de l’histoire, au making-of du livre et à cette anecdote terrifiante et vraie racontée par l’auteur sur l’alerte Defcon 2 digne de Docteur Folamour qui aurait pu faire l’objet d’une passionnante adaptation.

fantome

On reste en Corée, avec Feux, recueil composé d’histoires courtes réalisées par Oh Sé-young dans un style réaliste et fouillé évoquant parfois plus la BD européenne qu’asiatique. Ce qui frappe vient de la diversité des thèmes abordés par l’auteur passant du quotidien anecdotique (Presque parfait), à l’étrange à la manière d’un dessinateur américain de chez EC comics (L’évasion) jusqu’à l’odyssée familiale qui raconte en creux toutes les blessures des deux Corées mais plus encore la rupture entre les générations sous l’avènement de la modernité, de la consommation et de l’argent. Un manhwa subtil, très écrit presque littéraire passionnant à lire et que l’on ne saurait trop conseiller à tous ceux qui sont rétifs à l’idée de lire de la BD asiatique. (Hanguk, 14,75 €)

couv Feux

Femmes de réconfort

Jung Kyung-a

Diable Vauvert- Six Pieds sous terre / 22 €

L’histoire des femmes de réconforts qui lors de la Seconde Guerre mondiale et dans l’immédiat après-guerre ont servi de prostituées à l’armée japonaise puis américaine aboutissant à une véritable traite cautionnée et organisée par le gouvernement japonais pour soutenir l’effort de guerre et le moral des soldats.

Malgré la lourdeur du sujet, ce manhwa historique évite les écueils du récit à thèse laborieux et inefficace en faisant l’impasse sur les reconstitutions ampoulées au profit d’une approche graphique minimaliste, juste accompagnée ça et là de rares photos d’époque témoignant de l’enfer enduré par ces femmes. Enfer pourtant bien parti pour être oublié par la marche inéluctable du temps si certaines victimes ne s’étaient décidées à parler à la fin des années 80 pour briser un silence assourdissant et accommodant. Ce qui fait la singularité de la démarche de Jung Kyung-a, c’est qu’elle ne se contente pas de compiler adroitement des faits historiques. Certes on y apprend la genèse édifiante de ces bordels d’Etat, de leurs débuts « artisanaux » jusqu’à la mise en place d’une véritable organisation avec sa logistique, ses filières, sa gestion sanitaire, et sa « justification » patriotique. La dessinatrice alterne ainsi les témoignages des victimes et des têtes pensantes de ce trafic, mais aussi ménage un espace à la notion de mémoire, présentant quelques discussions entre elle et ses amis, ces échanges offrant un regard doublement enrichissant sur cette histoire tristement édifiante.

Naplouse (en deux volumes)

Kim Bo-hyun

Hanguk / 12,95€

Une jeune coréenne rejoint son ami photographe reporter dans les territoires occupés et découvre la vie des Palestiniens subissant quotidiennement les intimidations et exactions israéliennes. Dans ce climat de tension, elle est intriguée par la fresque qui orne la barrière de sécurité, acte militant d’un mystérieux artiste dont elle part à la recherche.

Difficile de ne pas comparer ce travail avec celui mené par Joe Sacco journaliste dessinateur, qui optait dans le fondateur Palestine BD-reportage brillante et engagée (Vertige-graphic) pour une approche subjective du conflit israëlo-palestinien. Différence de taille, l’auteur Kim Bo-hyun ne se met pas en scène et surtout n’a jamais mis les pieds au Proche-Orient s’appuyant pour son récit sur les livres et travaux journalistiques faits sur le sujet ainsi que sur de longs échanges avec une essayiste qui a consacré un livre aux problèmes palestiniens. Pas sûr que cela suffise à donner un cachet suffisant à ce travail qui empreint de bonne volonté et certes intéressant, n’évite pas une tendance au manichéisme, sur un sujet complexe méritant au contraire une plus grande subtilité plutôt qu’en rester à une vision « romantique » du combat palestinien. Une vision que l’auteur assume d’ailleurs et dont elle se justifie dans l’interview bienvenue de fin de volume.

naplouse

Les nourritures de l’âme

Kim Dong-hwa

Hanguk / 12€

Recueil composé de nouvelles illustrées à partir de lettres envoyées par les lecteurs de la revue coréenne « Bonne Soirée » lesquels étaient invités à raconter ces petits moments de vie qui, dans les temps difficiles, viennent apporter du baume au cœur.

On commence à bien connaître Kim Dong-hwa. Révélé par La bicyclette rouge (Paquet) et l’imposant Histoire couleur Terre (Casterman Ecritures), il se livre ici à un travail de commande dont le résultat ne dépareille pas du restant de son œuvre tant les sujets abordés sont proches de ses préoccupations d’auteur : les liens indéfectibles entre les générations, l’amour filial, la marche du temps qui se fige un instant à la vue d’un paysage de toute beauté… En vingt histoires plus ou moins courtes, plus ou moins émouvantes, et parfois insignifiantes, il communique ces instants magiques où la vie prend tout son sens par la grâce d’un moment anodin où s’exprime le dévouement d’un père pour sa fille, d’un fils pour sa mère ou d’une femme pour son mari. Plein d’empathie avec ses personnages, Kim Dong-hwa se contente d’illustrer ses bribes de vie, sans artifice, d’un trait sobre presque emprunté comme s’il avait peur de diluer la force de ces histoires et de voler la vedette. Anecdotique mais touchant.

nourritures de l'ame

Le visiteur du Sud. Le journal de Monsieur Oh en Corée du Nord

Oh Yeong Jin

Flblb / 19 €

Employé d’une entreprise de travaux publics, le sud-coréen Oh Yeong Jin est envoyé superviser un chantier en Corée du Nord. Il nous fait le récit de son voyage et de son séjour dans le pays du « Cher Dirigeant » Kim Jong Il.

Oh Yeong Jin n’est certes pas un grand styliste, il n’empêche que l’air de rien avec son trait dénué de toute coquetterie mais tout en spontanéité il parvient à instiller une certaine malice à cet effarant témoignage sur ce qu’est la vie aujourd’hui dans le dernier pays stalinien de la planète. A la façon d’un Candide moderne, le visiteur du Sud précise d’emblée vouloir « dépasser les idéologies pour raconter les hommes ». Une tâche ardue tant l’idéologie irrigue les consciences et façonne les comportements mettant en lumière le gouffre gigantesque qui sépare encore les deux Corées malgré le réchauffement diplomatique opéré à l’orée des années 2000. L’auteur pour autant ne stigmatise pas l’attitude des Nord-coréens, il s’en étonne juste, parfois s’en désole et va jusqu’à s’en amuser. On apprendra ainsi pourquoi il est fortement déconseillé de donner un coup de klaxon intempestif à un piéton marchant au milieu de la route ou pourquoi les bières japonaises que l’on trouve dans les bars destinés aux Sud-coréens sont systématiquement périmées… De ces petites observations naturelles couchées nonchalamment sur le papier, Monsieur Oh en adoptant cette posture de Monsieur tout le monde en dit pourtant bien long sur le climat de suspicion généralisée du pays mais aussi sur l’état désuet des infrastructures et la sous-alimentation chronique des habitants qui n’entame en rien, du moins en apparence, le ciment patriotique de la population et l’aura de l’omniprésent Kim Jong Il. Un journal passionnant et tristement édifiant déniché par FLBLB, petit éditeur indépendant poitevin approuvé et recommandé par tous les orthophonistes.

visiteur du sud_1-couv

La vie des gosses

Kim Hong-mo

Kana (coll. Made In) / 12,50 €

Quelles pouvaient bien être les petites bêtises qu’un enfant pouvait faire en Corée du sud au début des années 80 ? Ce recueil de quatre histoires nous en livre un petit aperçu…

A lire ce bref recueil, on a parfois le sentiment que la vie quotidienne d’un écolier est bien la même par delà les océans et les frontières. Kim Hong-mo nous présente ici des histoires anecdotiques sur les pérégrinations de gamins qui vivent le frisson de la grande aventure en traversant un fleuve partiellement gelé ou en piquant des châtaignes dans la propriété d’un grincheux voisin. Il nous montre aussi un gamin féru de BD prêt à tout pour récupérer un numéro de sa revue préférée quitte à voler sans complexe ses copains ou encore un autre sur le pied de guerre pour défendre vaillamment son pays du péril Rouge. Il flotte un parfum de nostalgie dans ce manhwa qui pourrait s’apparenter à un Petit Nicolas en Corée du Sud, tant Kim Hong-mo parvient à restituer toute la naïveté et l’insouciance de l’enfance dans ces petits récits magistralement illustrés. Formé à la peinture orientale traditionnelle, l’auteur manie avec une grâce élégante son pinceau charbonneux rehaussé ça et là d’un simple lavis basé sur une gamme chromatique réduite qui nimbe les personnages ; deux ou trois couleurs qui semblent être celles des effluves du passé.

vie des gosses

Romance Killer t.1 (série en deux tomes)

Doha

Hanguk / 15,75 €

Un ancien tueur qui, sept ans auparavant, a tout laissé tomber pour l’amour d’une de ses victimes, voit sa tranquille vie d’homme au foyer chambouler quand il tombe sous le charme de l’amie de sa belle-fille, une lycéenne habituée à faire battre le cœur de salaryman quadragénaire…

Alors que son Catsby sondait les tourments sentimentaux des jeunes adultes coréens d’aujourd’hui (également publié chez Hanguk), Doha reprend à nouveau son sujet fétiche de l’émoi amoureux en l’abordant du point de vue d’un personnage d’âge mûr au mitan de sa vie, lequel s’apprête à basculer dans une liaison qu’il sait scandaleuse. Bien que le personnage soit exceptionnel du fait de son passif de tueur, Romance Killer offre un portrait attachant et crédible de ce héros touché par le syndrome lolita et tout prêt de perdre pied. Il est fort probable que Doha ait mis beaucoup de lui dans ce héros taciturne et déprimé confronté au trouble d’une quarantaine qui marque l’heure des premiers bilans, qu’il en soit pour preuve le long monologue qui traverse une grande part de ce premier volume beaucoup plus introspectif que spectaculaire. Le talent de mise en scène de Doha qui alterne le montage subtil de gros plans, de visages cadrés et décadrés combinés à des effets de flou et les cases d’ambiance nous embarque dans cette troublante histoire qui a su trouver le ton juste malgré un sujet a priori peu évident, terrain miné depuis le chef-d’œuvre définitif de Nabokov.

romance killer

Après le zénith

Han Hye-yeon

Hanguk / 13,75 €

Recueil de nouvelles saisonnières, autant d’histoires de femmes qui nous racontent comment le temps d’un printemps, d’un été, d’un automne ou un hiver leur destin a pris une direction particulière qu’elles assument ou regrettent comme une trace indélébile et secrète parfois honteuse au fond de leur cœur.

Rien a priori ne marque le lecteur qui se décide à ouvrir Après le zénith. Ni la narration qui applique scrupuleusement les codes des mangas pour jeunes femmes ni le dessin un peu éteint et d’une implacable sobriété de la dessinatrice coréenne Han Hye-yeon. Paradoxalement peut-être est-ce précisément dans cette absence d’accroches esthétiques et d’effets superflus que réside le secret de ce manhwa invitant le lecteur à entrer dans la vie de femmes amenées à faire le point sur leur passé à l’occasion d’une rupture, d’un rêve, d’un nouveau départ ou d’une fin proche. A mesure de la lecture, se dessine alors une œuvre beaucoup moins lisse que l’on aurait pu craindre qui convoque l’Histoire tourmentée de la Corée d’après-guerre et fait le portrait en creux de personnalités souvent équivoques et peu consensuelles en particulier dans Un après-midi d’hiver, variation vénéneuse et politiquement incorrecte s’appuyant sur la vieille rengaine « meilleure amie, meilleure ennemie ». A mi-chemin entre drame psychologique et instantanés du quotidien, Après le zénith, porte la marque d’une auteur qui sans en faire des tonnes cultive sa singularité.

apres le zenith

L’étincelle t.1

L’enfance

Choi Ho-cheol, Park Tae-ok

Vertige Graphic / 24 €

Biographie de Jeon Tae-il, héros et martyr de la classe ouvrière mort à 23 ans dans des circonstances tragiques, dont on suit l’éprouvante jeunesse dans la Corée du sud de la fin des années 50.

C’est mû par le souhait de toucher la jeune génération coréenne que Park Tae-ok et Choi Ho-cheol ont décidé de retracer sous la forme d’un manhwa la vie de ce personnage érigé en symbole de tout un peuple épris de plus de justice et d’équité sociale après s’être immolé pour dénoncer d’honteuses conditions de travail. Consacré aux années d’enfance, ce premier volume s’attache à décrire la personnalité d’un gamin qui ne rêve que de pouvoir étudier à l’école mais que les contingences du quotidien vont rattraper au point de devoir assumer seul la charge familiale. Père tombé dans l’alcoolisme, mère de santé fragile, adultes profiteurs, déroule un quotidien miséreux à la Dickens qui ne met que plus en valeur l’aspect solaire d’un Jeon Tae-il animé par la même énergie du désespoir que le petit Gen d’Hiroshima, le mémorable héros de Nakazawa. Illustré avec ce qu’il faut de déférence, les auteurs brosse à travers lui un regard plein d’empathie sur cette génération perdue qui a permis cette modernisation à marche forcée du Pays du matin calme.

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