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Jang Kyung-sup, le Kafka sud-coréen

On poursuit notre exploration de la BD coréenne avec une interview de Jang Kyung-sup réalisée en janvier 2007.jang kyung-sup

Jang Kyung-sup

Brève cohabitation est un manhwa hautement bizarre qui déroule l’histoire d’un homme solitaire dont le seul ami est un cafard. Conte moderne aussi acide que cafardeux (forcément), touchant et parfois bancal, il n’en porte pas moins les obsessions et névroses de Jang Kyung-sup, un auteur radical dont l’imaginaire troublé n’a rien par moments à envier à la fantasmagorie lynchienne la plus tordue. Rencontre.

 

– Que faisiez-vous avant de vous atteler à la réalisation de Brève Cohabitation?

 

Jang Kyung-sup: Je collaborais à des supports indépendants et je faisais des illustrations. Mais je dessine mal, alors je ne gagnais pas beaucoup d’argent !

 

– Qu’est-ce qui vous poussé à vous lancer dans une longue histoire comme Brève cohabitation ?

 

Jang Kyung-sup: Pendant environ six mois, j’ai vécu seul et c’était assez difficile. Pas au niveau financier, mais je n’allais pas très bien, j’étais assez fatigué… Un jour quand je suis rentré dans ma chambre, j’ai vu un cafard. Puis, celui-ci a fait des petits et il y en eut de plus en plus chez moi ! Une nuit, je me suis réveillé et j’ai marché sur l’un d’eux. De là, je me suis dit que ce serait marrant de raconter cette histoire. C’était une façon de parler de la solitude, d’une personne qui tente d’avoir une relation avec un autre être…Mais qui échouera et se retrouvera à nouveau seule.

 

– Justement en lisant cette BD, on ressent une certaine misanthropie du héros en même temps que sa crainte de vivre seul. Cherchiez-vous à mettre en avant cette dualité du personnage ?

 

Jang Kyung-sup: Le personnage principal a effectivement une double facette. Pour moi, l’être humain naît seul et meurt seul. C’est une sorte de tragédie. Pour y remédier et ne pas avoir peur de ça, on a créé la société, la religion, la famille, pour rester ensemble, se supporter mutuellement… C’est vrai que ce personnage me ressemble beaucoup. Moi aussi, j’ai envie de voir des gens, d’avoir des relations avec eux, mais quand il y a des malentendus, des incompréhensions, les relations deviennent tout de suite plus compliquées. Je me dis alors que je vais me retirer, vivre tout seul, mais ça ne dure pas !

 

– A travers le rejet social à l’encontre des insectes, vous faites aussi une parabole sur la xénophobie et le racisme. Cherchiez-vous à éveiller la conscience de vos lecteurs sur ces problèmes de société ?

 

Jang Kyung-sup: Au départ, ce n’était pas intentionnel. Mais comme je lis beaucoup de journaux, je pense que c’est venu naturellement. Quand on imagine une situation aussi improbable entre deux êtres, on ne peut pas dire qu’ils sont dans une relation d’égale à égale. D’une certaine façon, à travers cette histoire de cohabitation entre un être humain et un insecte, je traite de notre regard sur ce qui est extérieur à nous et sur ce qui nous est différent. Ce que vit le cafard peut être vu comme ce que vit le travailleur étranger travaillant en Corée…

 

– Dans la préface de l’ouvrage, vous racontez que la réalisation de cette histoire a été longue et difficile. Pour quelles raisons ?

 

Jang Kyung-sup: C’était lié au contexte dans lequel je travaillais. Je devais faire des illustrations pour gagner ma vie. Et il fallait que je gère tous les petits problèmes du quotidien. Tout cela venait perturber ma concentration.

 

– En lisant Brève cohabitation, on ne peut s’empêcher de faire un rapprochement avec La Métamorphose de Kafka. Cette nouvelle a-t-elle été le déclic de votre histoire ?

 

Jang Kyung-sup: Je l’ai lue une fois Brève cohabitation paru en Corée. C’est vrai qu’il y a des ressemblances, même si je n’ai pas réussi à faire une œuvre à la hauteur de celle de Kafka ! Mais j’ai repéré pas mal de petites choses en commun. Par exemple, Kafka était quelqu’un de décalé, il menait une vie de frustrations, il avait également une pensée assez négative par rapport à son père…

 

– On assiste à des scènes très étonnantes dans ce manhwa. Notamment quand le héros surprend ses doubles en train de faire l’amour… Que vouliez-vous faire passer dans cette séquence ?

 

Jang Kyung-sup: C’est en réfléchissant à quelque chose qui me ferait vraiment horreur. Je pensais au début à du sang puis l’idée m’est venue de me voir faire l’amour à moi-même !

Faire l’amour, c’est se reproduire. Mais se masturber est une activité très contradictoire. On est appelé à faire ça, sans que cela n’aboutisse à une reproduction. Du coup, à travers cet acte, c’est comme si l’on essayait de survivre, comme si l’on cherchait à se sentir exister.

 

– Dans une histoire complémentaire à la fin du recueil, vous racontez avec un dessin plus caricatural l’histoire d’un personnage qui s’interroge sur le sens de sa vie et qui le trouve en devenant dessinateur de BD. C’est un peu votre histoire ?

 

Jang Kyung-sup: Oui, j’étais comme ce personnage au bord de la plage, qui ne sait pas où il doit aller. Et puis qui se dit « je vais dessiner » !

 

– Vous êtes membre de « Solidarité pour le développement de la BD coréenne ». Quel est votre rôle ?

 

Jang Kyung-sup: Je n’y ai pas de rôle particulier. À travers cette association, je rencontre des gens, je peux discuter de mes dessins, du développement du manhwa en Corée… Ca m’aide à réfléchir.

 

– Quels sont vos projets ?

 

Jang Kyung-sup: Je vais bientôt commencer un long projet dont le personnage principal est un dessinateur de manhwa. Un jour, un agent de propreté vient lui dire : « je vais t’aider à faire une grande œuvre ». En gros, j’y parle de création artistique. Sinon, je dois m’occuper de mon fils et de ma fille !

 

– Que vous inspire l’engouement pour la BD asiatique en France ?

 

Jang Kyung-sup: C’est comme les informations que l’on voit à la télé, on a parfois du mal à y croire. Quand j’ai entendu dire que mon livre était publié en France, je n’arrivais pas du tout à le réaliser. Et là je suis en France et je peux voir mon livre dans les rayons. Ca m’encourage énormément. Il y a beaucoup de gens qui m’attendent. C’est bien, ça me met la pression !

 

Propos recueillis par Nicolas Trespallé, janvier 2007

(Remerciements à Kim Kyung-min)

 

 

Catégories : Interview mangaka

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