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A la rencontre de la BD coréenne avec Byun Ki-hyun

A l’occasion du salon du livre de Paris qui met à l’honneur la création littéraire sud-coréenne, Mang’arte a plongé dans ses archives et a déniché cette interview de Byun Ki-hyun, auteur édité en France par Casterman.

 

Découverte discrètement en 2002 puis en 2003 à Angoulême, la BD coréenne – ou « manhwa » – a su se frayer une petite place dans le marché hyperconcurrentiel de la BD asiatique monopolisée par la production japonaise en prouvant qu’elle était autre chose qu’un simple sous-manga. Pour tirer leur épingle du jeu et se distinguer dans le foisonnement des sorties, certains éditeurs comme Casterman, via son label Hanguk, ou Kana ont su d’ailleurs mettre en avant le versant le plus créatif et spécifique de la production du «pays du Matin calme» en suivant le travail de jeunes auteurs comme l’acerbe Byun Ki-hyun, à qui l’on doit Nouilles Tchajang, Lotto Blues et une contribution au collectif Corée. Rencontre avec un auteur en ascension.

Byun Ki Hyun

Byun Ki-Hyun, jeune talent de la BD coréenne lors de sa venue à Angoulême en 2007

 

 

– On vous a découvert en France avec Nouilles Tchajang (Kana) réalisé avec Choi Kyu-sok et basé sur un roman de Anh Do-hoi. Qu’est-ce qui a intéressé dans ce récit ?

 

A la base, c’était un travail de commande. La maison d’édition nous a demandé de choisir entre plusieurs livres qu’elle souhaitait adapter. Nouilles Tchajang s’est vite imposé car moi et Kyu-sok étions à l’époque encore jeunes et l’histoire de ce lycéen qui se rebelle contre ses parents nous touchait.

 

– A quel niveau ? Etait-ce pour son caractère représentatif envers ce que vit ou ressent la jeunesse coréenne d’aujourd’hui ?

 

Non, je ne dirais pas ça. Mais quand on voit la structure familiale coréenne telle qu’elle s’est forgée dans l’histoire, il est sûr que la place du père y est centrale. J’ai vu des familles où le père a un poids encore plus grand mais globalement Nouilles Tchajang est plutôt dans l’exagération.

 

Cette histoire vous a-t-elle alors interpellé quelque part dans votre vécu ?

 

Ma famille est des plus ordinaires. Mais en ce qui concerne Kyu-sok, son vécu familial a été plus mouvementé et plus compliqué du fait d’un père très autoritaire. Je pense que cette expérience personnelle a joué dans sa manière d’aborder l’histoire de Anh Do-hoi.

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– Vous êtes tous les deux crédités au scénario et au dessin dans ce manhwa, comment vous êtes-vous réparti le travail avec Choi Kyu-sok ?

 

Faut-il que j’explique vraiment ? Car c’est très compliqué ! Pour adapter cette histoire commune, on a travaillé chacun dans notre coin sur les story-boards avant d’en discuter et de tout mettre en harmonie. Puis, les dessins étaient partagés. Moi, Je m’occupais avant tout des personnages et Kyu-sok, des paysages… A vrai dire, je pense que cette méthode n’a aucun sens !

 

– Dans Lotto blues (Hanguk) vous racontez l’histoire d’une fille rêvant d’assassiner sa mère, celle d’un curé qui fréquente une femme mariée et qui vole le billet de loto d’un SDF, d’un garçon haïssant sa copine devenue obèse… En dépeignant la nature humaine d’une façon si sombre, ne craignez-vous pas de passer pour un cynique ?

 

C’est vrai que les gens qui ont lu mes histoires pensent que je suis un cynique pur et dur mais au final être cynique n’est pas du tout dans mes intentions!

 

Ne cherchez-vous pas tout de même à provoquer le lecteur ?

 

C’est vrai. Ce sont des histoires que j’ai faites au cours de mes années universitaires pour des concours. Comme le récit devait être bref, je devais faire quelque chose de percutant qui frappe le lecteur pour capter son attention. Au niveau du concept et de la construction de l’histoire, je devais passer par là.

 

– On trouve d’ailleurs dans Lotto Blues des récits fantastiques particulièrement sombres dépeignant une société cannibale et totalitaire régie par des règles absurdes… Doit-on voir une forme de critique sociale dans ces œuvres ?  

 

Oui, c’est un moyen de parler de la société coréenne d’aujourd’hui mais pour que le thème passe dans une petite histoire, je devais construire un univers fantastique pour véhiculer mon message.

 Lotto Blues

-Dans la postface de Lotto blues, le critique littéraire Kim Nak-ho affirme que le dénominateur commun de vos personnages est leur désir de fuite…

 

J’ai lu le commentaire de Kim Nak-ho une fois le livre paru en Corée. A partir de là, j’ai réfléchi et c’est vrai que ce désir fait peut-être partie de mes obsessions. Ca vient peut-être de mon entourage. Autour de moi, j’observe que pas mal de copains essayent d’ignorer ce qui se passe autour d’eux, ils fuient à leur façon en restant dans leur bulle. Je pense aussi que de mes personnages ressort une part de ma frustration et de ma timidité.

 

– Vous venez de signer un court récit pour le collectif Corée chez Casterman. Vous y racontez la fugue d’une lapine obligée de vivre de petits boulots peu gratifiants et qui se retrouve hébergée chez une jeune femme. Quel sens avez-vous voulu donner à cette fable ?

 

Je n’ai pas voulu traiter du problème de la place des femmes dans la société coréenne. Le but était de parler de la Corée d’aujourd’hui. En imaginant l’histoire de cette fille qui travaille dans des karaokés et anime les soirées, je pensais parler d’un aspect de la culture coréenne assez courant. Je ne savais pas que ça existait aussi en France… Si j’ai choisi de représenter le personnage sous les traits d’une lapine, c’est parce que le lapin est un être fragile. Comme les filles qui travaillent dans ce milieu.

 

– Vous avez formé un collectif avec Choi Kyu-sok appelé « Métamorphose en trois étapes ». Pourquoi ce nom et qu’elle est l’ambition de ce collectif ?

 

(Rires) J’ai vraiment honte d’en parler ! En fait, en Corée, on a des subventions pour louer des ateliers pas chers à condition d’être trois à y travailler. En sortant de l’université, je cherchais un lieu pour dessiner. Quand la Corée a été invitée d’honneur à Angoulême en 2003, j’étais présent et j’ai fait la connaissance de Seok Jung-hyun. Avec lui et Kyu-sok, on a décidé de créer ce collectif pour décrocher les subventions et louer un atelier. En ce qui concerne le nom, on a simplement mis « Trois » car on était trois, puis un de nous a lancé « Métamorphose » et on a trouvé ça assez marrant !

 

– En France, vous êtes un peu le représentant du manhwa d’auteur par opposition au manhwa grand public qui s’inspire beaucoup de la BD japonaise. Revendiquez-vous cette étiquette «d’auteur» et est-ce important pour vous de vous distinguer de la BD japonaise ?

 

C’est évident que je suis différent des mangas et des magazines coréens qui s’en inspirent. Cependant, je trouve ce terme de BD d’auteur assez flou. Quand on dit « auteur », ça veut dire que ce n’est pas commercial. Mais moi je me considère comme quelqu’un de très commercial ! Parfois, cette étiquette «d’auteur» me pèse.

 

– Vous êtes déjà venu à Angoulême. Vous êtes-vous penché sur la production française ? Celle-ci a-t-elle une influence sur votre travail ?

 

Avant que je ne vienne à Angoulême, je ne lisais que des BD japonaises. Après mon séjour, j’ai découvert un éventail d’auteurs dont les travaux me frappent au point que je me sens un petit peu minable en comparaison ! Il y a des auteurs européens comme De Crécy ou Hyslaire que j’apprécie beaucoup.

 

– Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

 

Cette année je suis en train de terminer une BD en deux tomes qui s’appelle Cat-Z et qui sera publiée chez Casterman. Je prépare aussi pour Kana un projet à destination directe du marché français.

 

 

Propos recueillis par Nicolas Trespallé, janvier 2007

(Remerciements à Kim Kyung-min)

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Dédicace Byun Ki-hyun, Angoulême 2007

 

Catégories : Interview mangaka · Portrait

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