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Minetarô Mochizuki, réinvention d’un mangaka

Dédicace Mochizuki

La famille recomposée de Chiisakobé croquée par Mochizuki (c) Mochizuki

Avec Chiisakobé l’auteur de Dragon head, Minetarô Mochizuki, poussé par l’envie de « challenge » explore une veine plus intimiste dévoilant une facette inédite de son talent. Nous l’avons rencontré lors de sa venue à Angoulême pour parler de cette première adaptation qui scelle sans nul doute, un avant et un après dans sa prolifique carrière.

Révélé en France par sa série claustrophobe vite devenue culte Dragon Head, Minetarô Mochizuki développe depuis une carrière surprenante oscillant notamment entre titre d’horreur (La dame de la chambre close) et tentative burlesque dont seuls les Japonais semblent avoir le secret, à l’instar du sévèrement déjanté Maiwai. Avec son dernier projet en date Chiisakobé, on découvre pourtant un tout nouveau visage du mangaka décidément pas du genre à se complaire dans des recettes éprouvées. Quand d’autres creusent imperturbablement le même sillon se bornant à appliquer un savoir-faire pour se couler au mieux dans le système normé de la production japonaise, Minetarô Mochizuki semble, œuvre après œuvre, chercher à se réinventer, quitte à déstabiliser son lectorat habituel. A l’écouter, cela semblerait presque secondaire tant cette mue lui parait une nécessité impérieuse. « Ne pas changer représente une plus grande peur » assure-t-il aujourd’hui, heureux de voir qu’avec Chiisakobé un nouveau public s’ouvre à lui aussi bien au Japon avec «ses étudiants» qu’en France où il s’amuse du «côté plus intellectuel des questions des journalistes !». Sans doute plus que ses autres mangas, ce titre s’impose en effet comme une étape singulière dans son parcours témoignant de la volonté d’un auteur de s’inscrire dans la durée et d’échapper à cette logique de flux qui structure la bande dessinée japonaise. «J’ai fait une comparaison avec les médecins, s’il n’y en a pas, on est très embêté, alors que les mangakas … J’ai commencé à me poser des questions sur l’utilité des mangakas, j’étais dans un flottement qui me mettait mal à l’aise» confesse-t-il dans un élan d’une rare sincérité. Le travail de réflexion autour du roman Chiisakobé va ainsi servir opportunément de déclic et de catalyseur à cette envie de changement qui se place sur un double plan, thématique et stylistique.

Une relecture personnelle

L’histoire de Chiisakobé suit le quotidien d’un maître-charpentier Shigeji qui tente de relancer la société familiale à la seule force de son abnégation, après l’incendie qui a ravagé l’entreprise et entraîné la mort de ses parents. La publication ayant commencé en 2012 au Japon, l’on aurait vite fait de lire ce récit dramatique comme un symbole en regard du désastre de Fukushima, un lien que Mochizuki s’empresse de relativiser car, tempère-t-il, «inconsciemment, tous les Japonais ont été touchés». Il assure d’ailleurs que c’est son éditeur de la Shogakukan qui lui a mis le roman de Shûgorô Yamamoto entre les mains. Mochizuki qui avait gardé des images fortes des versions filmiques du romancier par Akira Kurosawa[i] découvre plus largement un récit qui concorde avec la recherche d’authenticité qui l’anime alors. Malgré l’expérience d’un auteur au mitan de sa carrière et en pleine possession de ses moyens, Mochizuki reconnaît que la mise en œuvre de cette adaptation a été laborieuse. Après quelques essais, il fait d’ailleurs le choix de changer le cadre originel du roman troquant la lointaine ère Edo pour l’époque contemporaine, manière selon lui d’apporter plus de proximité et d’empathie avec les personnages. Une façon aussi de rendre le sujet plus universel, un peu comme peuvent l’être les pièces de Shakespeare qui, rappelle-t-il admiratif, sont réinterprétées pour nous parler encore de nos jours.

Après réflexion, le mystérieux Shigeji se décide à accueillir chez lui un groupe d'orphelins.

Après réflexion, le mystérieux Shigeji se décide à accueillir chez lui un petit groupe d’orphelins.

De la catastrophe dépeinte dans Chiisakobé, on ne verra quasiment rien si ce n’est quelques décombres fumeux puis un terrain vague, l’auteur prenant le point de départ de la tragédie pour conter un récit où la reconstruction complexe de l’entreprise marque des étapes vers la résilience du héros principal, Shigeji. Personnage mystérieux et mutique, celui-ci arbore les cheveux longs et une barbe fournie qui lui mangent presque entièrement le visage, un look improbable et loufoque comme un masque, ou plutôt une barrière le séparant du monde qui l’entoure. Le mangaka nous le présente d’une façon curieuse dès les premières pages, couché sur un banc quasi prostré dans une position fœtale, tel un clochard céleste. Mochizuki a complètement redéfini sa personnalité, à sa façon: « Dans le roman d’origine, le personnage est quelqu’un de beaucoup plus viril. Il y a une expression japonaise qui dit « comme si on avait coupé du bois de bambou en deux », mais je trouvais que cela manquait de réalisme aujourd’hui.  En essayant de recréer un personnage réaliste, forcément, il y a des éléments de moi-même qui s’y sont reflétés ». De fait, Shigeji apparaît un être renfermé qui n’évoque jamais le drame ou sa souffrance intérieure. Peu à peu, celui-ci va apprendre à s’ouvrir aux autres et le sens des responsabilités aux contacts de deux jeunes femmes de sa connaissance Ritsu et Yoko, et d’un groupe de cinq orphelins dont le centre d’accueil a brûlé et qui vont trouver refuge sous son toit. L’histoire commune de ses personnages amenés à se fréquenter dans cette cohabitation forcée constitue pour Mochizuki l’occasion de célébrer «l’esprit japonais, la famille et les sentiments humains».

Une planche tout en retenue représentative du nouveau style de Mochizuki.

Une planche tout en retenue représentative du nouveau style de Mochizuki. (c) Mochizuki / Shogakukan

Audace formelle

Pour dépeindre les relations complexes au sein de cette petite communauté, Mochizuki n’a pas hésité à remettre à plat sa grammaire graphique au point qu’on peine à reconnaître le dessinateur de Dragon Head derrière ce manga. Le trait se fait moins passe-partout, plus personnel, net, sans fioriture. A ceci près que l’auteur prend un malin plaisir à s’attarder sur les détails vestimentaires avec un soin quasi fétichiste, sans doute pour creuser encore un peu plus ce degré de vérisme qui le préoccupe tant. Ce graphisme épuré et précis limitant l’usage des trames à un discret grisé est porté par un découpage très subtil pour coller au plus près du ressenti de ses personnages et distiller l’émotion sans recourir à des artifices grossiers. « C’est avec Tokyo Kaido, mon œuvre précédente que j’ai commencé à changer mon mode d’expression, mais avec Chiisakobé j’ai vraiment eu la sensation que ce choix convenait le mieux à l’œuvre» explique-t-il tranquillement, comme si cette révolution visuelle et narrative semblait d’une évidence naturelle. Mochizuki s’emploie pourtant à détourner un à un les codes du manga en limitant notamment le recours à l’expressivité du visage, particulièrement des yeux pour emprunter des chemins bien plus sophistiqués. De fait, le mangaka s’attarde à isoler des gestes, à décadrer ses plans pour placer à distance ses personnages, déployant tout un appareil suggestif pour esquisser les affres émotionnelles de chacun. Un voile pudique qui passe moins par le dessin qu’entre les cases. «Pour moi quand on lit un roman, ce qu’il se passe entre les lignes exprime les sentiments des personnages» analyse-t-il. Ce qui pourrait paraître un paradoxe pour un dessinateur traduit une compréhension fine d’un auteur en pleine possession de son talent, d’un artisan devenu ici résolument artiste.

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Chiisakobé (2 tomes parus/4) Le Lézard noir (trad. Miyako Slocombe)

A lire aussi :

Dragon Head (10 tomes) et Maiwai (8 tomes, en cours de publication), chez Pika

La dame de la chambre close chez Glénat

[texte et photos © Mangarte blog/Nicolas Trespallé- sauf mention contraire]  

[i] Le romancier a été adapté par deux fois avec Barberousse (1965) et Dodes’kaden (1970)

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