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TATSUMI, le huitième samouraï

L’interview du grand Yoshihiro Tatsumi réalisée en 2005 à Angoulême avait disparu du net. La voilà à nouveau en ligne.

Yoshihiro Tatsumi lors de sa conférence publique à Angoulême en 2005 (c) Nicolas Trespallé

Yoshihiro Tatsumi lors de sa conférence publique à Angoulême en 2005 (c) Nicolas Trespallé

Invité prestigieux d’Angoulême 2005, Tatsumi, est l’homme qui fit passer le manga à l’âge adulte en donnant naissance au gekiga à la fin des années 50. Rencontre exceptionnelle avec ce rônin hiératique, admirateur de Kurosawa, qui n’hésita pas, en son temps, à aller à l’encontre des chemins balisés par Tezuka.

Nicolas Trespallé : Pouvez-vous nous dire ce qui vous a poussé à créer le gekiga ? Est-ce dû au climat contestataire des années 60 ?
Yoshihiro Tatsumi : Non. J’étais d’abord préoccupé par ma vie et le moyen de subvenir à mes besoins. Je ne croyais pas qu’un changement de gouvernement pouvait changer le cours de mon existence. Je n’ai jamais fait le rapprochement entre les évolutions politiques et l’amélioration de ma vie. Le gekiga n’est pas né dans cette optique-là. Il n’avait aucune visée politique. Je cherchais d’abord à mettre du réalisme dans mes histoires et à faire du manga pour ma génération plus seulement pour la jeunesse.

Nicolas Trespallé : Vos histoires explorent la noirceur de l’âme humaine. Etes-vous un pessimiste foncier ?

Yoshihiro Tatsumi : C’est vrai que quand je pense à des histoires joyeuses, petit à petit, je suis naturellement amené à raconter des histoires un peu plus noires. Il est possible que ma vie qui était assez pauvre quand j’étais jeune a joué un rôle dans la teneur de mes histoires. Je dois être aussi un peu cynique. C’est certainement mon caractère, un peu sombre qui ressort dans mon travail. Quand je rencontre des gens ou que je suis avec des amis, je ne me considère pas comme quelqu’un de spécialement négatif. Mais, il m’arrive de penser qu’il y a peut-être un côté noir chez ces personnes aussi. J’imagine alors l’autre face des gens. En fait, c’est comme la lumière, il y a toujours l’ombre qui va avec. J’ai souvent à l’esprit que chaque humain a son côté caché.

Nicolas Trespallé : Vous allez parfois très loin dans le sordide. Avez-vous connu des problèmes de censure ?

Yoshihiro Tatsumi : Non, je n’ai jamais été confronté à ce problème, je m’impose moi-même mes propres limites.

Couverture de Coups d'éclats (éd. Vertige Graphic)

Nicolas Trespallé : Vous avez donc des sujets tabous ?

Yoshihiro Tatsumi : Non, je n’ai pas forcément de tabous. Par exemple, le thème de la zoophilie est un sujet qui m’intéresse mais je le traite sans trop l’expliciter graphiquement. Parce qu’il y a des gens qui risquent de ressentir une abjection face à des sujets comme celui-ci. Je l’aborde mais j’essaie de le faire d’une manière détournée.

Nicolas Trespallé : Votre travail est né en réaction aux œuvres enfantines de Tezuka. Quels furent vos rapports avec lui ? Appréciez-vous ses mangas adultes ?

Yoshihiro Tatsumi : J’ai rencontré en personne monsieur Tezuka quand il habitait encore Osaka. Quand j’avais 14 ans, lors de ma deuxième année de collège, il y a eu une table ronde organisée avec lui par un journal. A l’époque (dans l’immédiat après-guerre, ndlr), on voyait ces mangas dans les journaux quotidiens. Après avoir vraiment fait sa connaissance, j’ai commencé à aller chez lui à plusieurs reprises. On a discuté, j’ai écouté ses critiques sur mon travail. Tezuka faisait alors des mangas pour les librairies de prêt. Quand il a commencé à travailler pour les magazines mensuels pour garçons, il a quitté Osaka pour se faire connaître à Tokyo. Le contact s’est alors rompu. Par la suite, j’ai débuté mon travail de mangaka dans les librairies de prêt à Osaka. J’ai cessé de lire ces œuvres. A partir de ce moment, je ne pense pas avoir été influencé par son travail. En fait, Tezuka n’aimait pas trop le style gekiga. Quand le marché des librairies de prêts a eu moins de succès, j’ai déménagé à Tokyo où j’ai rencontré à nouveau monsieur Tezuka. Mais il a dénigré ce que je faisais, il désapprouvait ma démarche.

 

Nicolas Trespallé : Pour vous quel mangaka incarne le mieux l’esprit du gekiga aujourd’hui ?

Yoshihiro Tatsumi : Je ne pourrai pas le dire mais le style du gekiga est présent un peu partout actuellement. C’est le manga dans son ensemble qui l’a absorbé.

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Propos recueillis par Nicolas Trespallé, Angoulême, janvier 2005
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A voir:

La bande annonce du film de Eric Khoo, Tatsumi inspiré de l’autobiographie Une vie dans les marges (Cornélius)

 

Catégories : Interview mangaka · Portrait

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