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Suehiro Maruo, l’homme qui rit

Fascinant, offensant, sublime et obscène, le travail de Suehiro Maruo défie toute mesure et semble épuiser tous les qualificatifs. Cet autodidacte apparu sur la scène BD à l’aube des années 80 est le père d’une œuvre «monstre» –au sens littéral du terme— portée par la puissance d’un imaginaire vénéneux et viscéral. De DDT à New National Kid, de Yume no Q SAKU à La Jeune fille aux camélias, ses histoires s’affirment comme des modèles de lyrisme morbide et d’amoralité, abattant un à un tous les tabous. Sans guère d’équivalent en Occident hormis peut-être chez les scandaleux Bataille ou Sade, son univers puise sa source dans le Surréalisme, le Décadentisme, le Grand-Guignol, l’expressionnisme européens, mais aussi dans l’outrance du théâtre d’avant-garde de Shuji Terayama et de «l’ero-guro», l’érotique-grotesque, un mouvement typiquement japonais mêlant esthétisation de la violence et érotisme déviant. Rebelle sans cause qui ose représenter l’irreprésentable, il avoue ne s’être jamais préoccupé de la réception de ses créations racontant même qu’un jour un imprimeur japonais refusa net de l’éditer. Son nom a pourtant depuis longtemps quitté l’obscurité de l’underground. Illustrateur très prisé,  il s’attèle même depuis quelques années à l’adaptation de classiques troubles de la littérature japonaise comme ceux de Edogawa Ranpo (La Chenille, l’Ile Panorama) ou Yumeno Kyusaku (L’Enfer en bouteille). A près de soixante ans, l’artiste a accepté de faire le déplacement dans la Mecque de la BD, à Angoulême. Au moment de se prêter aux rituels de l’interview, c’est derrière des lunettes stylées et sa veste treillis qu’on le découvre, affichant un visage tout aussi impavide qu’énigmatique. Vaguement fébrile, Mang’Arte n’a pas manqué l’occasion de lui tendre le micro, bien décidé à percer l’origine de ses sulfureuses obsessions. Tout du moins, essayer…

(c) photo Nicolas Trespallé

Suehiro Maruo « l’étoile noire du manga » à Angoulême! (c) photo Nicolas Trespallé

Vous avez quitté l’école très jeune vers la fin des années 70. Pourquoi ce départ si jeune de Nagasaki pour partir vivre à Tokyo?

A l’âge de 15 ans, j’ai décidé d’arrêter le collège. Les gens sont souvent surpris de ce départ pour Tokyo mais il était assez courant que l’on parte à la capitale à cet âge-là.

Vous étiez pourtant un bon élève, je crois…

J’étais un élève sérieux. Si j’ai poursuivi les études au collège c’est parce qu’elles sont obligatoires jusque-là. A partir du lycée, on est libre de les continuer, mais je n’étais tout simplement pas intéressé. J’avais plutôt envie de me rendre à Tokyo.

Vous vouliez vous lancer dans la vie active ?

En effet.

Désiriez-vous déjà être mangaka ou juste gagner votre vie ?

Au début, je ne me prédestinais pas à être artiste. Tant que je pouvais gagner de l’argent, n’importe quel travail pouvait me convenir…

Vous proposez quand même une histoire au magazine Shônen Jump assez vite, à 17 ans…

Oui, c’était ma première tentative de publication.

Quel était le projet que vous avez alors présenté mais qui a été refusé ?

(rires) J’ai tellement honte que je ne veux pas vous dire ce que c’était. C’était vraiment nul, ridicule.

C’était sous l’influence d’auteurs classiques comme Tezuka ?

J’appréciais son œuvre mais ce n’était pas ce que je recherchais.

Un illustration de Maruo dans une veine shônen (DR)

Un illustration inattendue de Maruo dans la veine shônen (DR)

Pourquoi avoir proposé alors quelque chose à Shônen Jump plutôt qu’à des titres plus underground qui existaient déjà à cette époque et auraient pu vous permettre de vous exprimer ?

Je me trouvais trop jeune pour aller voir des revues plus underground, Jump me semblait plus approprié.

Qu’avez-vous ressenti suite à cet échec ?

Je me suis dit que je n’étais pas fait pour ça et j’ai abandonné l’idée d’être auteur de manga à ce moment-là.

Vous avez ensuite enchainé tout un tas de petits boulots et travaillé dans une imprimerie…

Effectivement, c’était une grande imprimerie. Je me disais un peu naïvement que si j’intégrais ce type d’entreprise, j’allais pouvoir lire des livres gratuitement. C’était quand même lié à mes intérêts artistiques…

Qu’avez-vous retiré de cette expérience ?

Ca n’a pas eu d’influences directes sur mon dessin. Par contre, je me suis dit que plus jamais je ne travaillerais dans une imprimerie ! C’était très très dur. C’est un peu un travail d’automate, il s’agit de faire sans arrêt les mêmes gestes. Ce n’était pas du tout intéressant. Un peu comme les Temps modernes de Chaplin !

Ca a été une motivation supplémentaire pour vous remettre à créer ?

Effectivement.

L’un de vos éditeurs japonais, Iwai Yoshinori m’a raconté qu’à cette période vous avez rejoint un cercle de pickpockets. Etait-ce un moyen de débrouille financière ou l’envie de fréquenter les marges ?

Quand il parle de cette anecdote, c’est un peu exagéré par rapport à la réalité. Si j’ai fréquenté ce cercle hors-la-loi, c’est parce que j’avais cette attirance pour tout ce qui est antisocial.

Vous avez fait ça longtemps ?

Moi-même, je n’ai jamais volé, je les ai fréquentés juste quelques mois…

Vous aviez un peu la même démarche que le cinéaste Kôji Wakamatsu qui fréquentait le monde yakusa à ses débuts dans les années 60…

Il était déjà là avant que je débute. Il y a eu une période où je regardais beaucoup de ses films et forcément je pense avoir été influencé par son travail.

Est-ce à cette période que vous avez commencé à fréquenter la scène alternative punk ?

J’étais particulièrement proche de The Stalin, le seul groupe punk à avoir véritablement eu du succès au Japon. Je m’entendais bien avec eux et j’ai eu l’occasion de dessiner des pochettes d’album dont une qui représente un ninja. Elle a eu énormément de succès, jusqu’aux Etats-Unis. Pour revenir au Japon, la plupart des autres groupes sont restés confidentiels.

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Dans Le Messager de la Lune (une histoire éditée dans le recueil DDT, ndlr), vous dites être membre du groupe rock RC Succession…

Je n’ai aucun rapport avec eux…

C’était donc une blague ?

C’est ça.

Détail extrait de DDT (éd. Le Lézard noir)

Détail extrait de DDT (éd. Le Lézard noir)

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Vous publiez vos premières histoires à 24 ans au début des années 1980. Votre approche radicale est déjà en place, croisant l’érotique-grotesque et le surréalisme. Avez-vous été le premier à mélanger ces deux genres et d’où vient cette fascination pour ces courants artistiques ?

Oui, je pense avoir été le premier. J’ai tendance à intégrer tous les mouvements qui m’intéressent dans mes créations. Concernant le surréalisme, en tant qu’auteur de manga, on est amené à regarder beaucoup d’images et des artistes comme Dali, Max Ernst, Paul Delvaux ou Bellmer m’ont particulièrement touché.

es motifs surréalistes sont régulièrement réinterprétés par Maruo (DR)

Les motifs surréalistes sont régulièrement réinterprétés par Maruo (DR)

La plupart de vos travaux réalisés au cours des années 80, sont alors édités dans des magazines érotiques ou pornos. Etait-ce pour avoir plus de liberté que sur le marché du manga traditionnel?

Je n’avais pas le choix. Mes tentatives s’étaient arrêtées avec Jump, et je suis donc allé voir ces magazines.

Vous aimez mettre en scène des solitaires, des monstres, des exclus de la société. La société pour vous, semble synonyme de «mal» absolu, un instrument d’aliénation de l’individu…

C’est une thématique parmi d’autres dans mon œuvre. Mais il n’y a pas de volonté de dénoncer la société japonaise, ce genre de choses…

La pauvre Midori dans La Jeune fille aux camélias

La pauvre petite Midori dans La Jeune fille aux camélias

Extrait de La Jeune fille aux camélias (éd. IMHO)

Extrait de La Jeune fille aux camélias (éd. IMHO)

Même si vous ne le faites pas consciemment, on sent tout de même un côté sinon contestataire, véhément dans votre œuvre… En 1983, vous signez «Les joies secrètes du prolétariat» (dans DDT, ndlr) par exemple.

Cette histoire fait référence à l’un des films de Buñuel, Los Olvidados.

affiche_LOS OLVIDADOS

Ce qui est déstabilisant quand on vous lit, c’est qu’il n’y a jamais d’empathie pour vos personnages, même pour les marginaux. La cruauté est partout chez les puissants comme chez les faibles…

J’aime mettre en scène des situations désespérantes. D’ailleurs, dans ce film de Buñuel, le personnage principal se fait jeter comme une ordure… Même pour moi, c’était choquant, d’ordinaire un héros ne se fait jamais traiter de cette manière !

Planche extraite de DDT (ed. Le Lézard noir)

Planche extraite de DDT (éd. Le Lézard noir)

Vous avez participé dès 1983 au prestigieux Garo, le laboratoire historique du manga d’auteur. Que représentez pour vous cette revue?

A l’époque, j’étais encore un auteur de mangas pornos quand j’ai reçu une proposition de la rédaction de Garo de dessiner pour eux. Au départ, j’ai trouvé cela étrange et ensuite, ce fut une grande joie d’y participer. Concernant l’ambiance, l’effervescence était retombée à cette période, c’était un moment plus calme.

Vous avez adapté des récits de Edogawa Ranpo, comme La Chenille ou l’Ile Panorama, ainsi que Yumeno Kyusaku avec L’arbre à bouteille. Qu’est-ce qui vous intéresse chez ces auteurs ?

Ce sont des auteurs que j’admire depuis très longtemps. Ca faisait plusieurs années que j’avais envie de les adapter en manga sans pouvoir y parvenir, jusqu’au moment où je me suis senti enfin prêt pour le faire.

Est-ce l’histoire en général qui vous plait chez eux ou l’ambiance et les images qu’ils parviennent à faire naître dans leurs romans ?

C’est un peu les deux.

Dessin extrait de L'Arbre à bouteille (ed. Casterman Sakka)

La relation incestueuse d’un frère et d’une soeur piégés sur une île déserte. Dessin extrait de L’Enfer en bouteille (éd. Casterman Sakka)

Vous avez des motifs récurrents dans votre œuvre, comme l’œil, référence explicite aux premiers films surréalistes. Il y a aussi chez vous une esthétique de la ruine et des terrains vagues. Est-ce que le fait d’être né à Nagasaki a joué dans cette vision funèbre du monde ?

Ca a du avoir une influence…

Il y aussi un côté poétique…

Je ne suis pas très doué pour dire ça…

Dans le Tokyo ravagé d’après-guerre, errent les monstres… planche extraite de Lunatic Lover’s (éd. Le Lézard noir)

Le dessinateur Robert Crumb affirme que s’il n’avait pas dessiné, il serait devenu fou. Vous partagez cette impression ?

Tout à l’heure, un autre journaliste m’a demandé ce que je serais devenu si je n’étais pas auteur de manga. J’ai répondu que je serais devenu un criminel, un meurtrier ou quelque chose comme ça. Je ne rigolais pas trop en le disant!

Et vous dites quand-même ne pas avoir une dent contre la société ?

C’est surtout que je me sens vraiment incapable de faire un métier ordinaire. Je serais viré dès les premiers jours !

Finalement, c’était une bonne chose de ne pas avoir été accepté dans Shônen Jump, à faire face aux contraintes de publication hebdomadaire ?

Effectivement !

Vous avez dit lors de la conférence ce matin ne pas vous préoccuper de la censure. Vous cherchiez juste à montrer ce que l’on ne montre pas, en le faisant de la manière la plus honnête possible. Avez-vous cependant des tabous ?

Du point de vue des éditeurs, le sexe n’est pas du tout un tabou. En revanche, les violences cruelles envers les enfants restent plus problématiques et limite. D’un point de vue personnel, ce qui serait tabou, c’est de dire du mal des étrangers, des Coréens, ou des Chinois, c’est quelque chose que je ne me permettrais pas.

extrait de Yume No Q Saku

La tentation malsaine d’un maître d’école… Une histoire de jeunesse de Maruo publiée dans Yume No Q Saku (éd. Le Lézard noir)

Y-a-t-il des choses qui vous choquent ?

Je ne sais pas si vous connaissez le tableau La leçon de guitare de Balthus. Une petite fille se fait sévèrement frapper par sa mère, c’est une image très impressionnante qui m’a marqué.

(DR)

(La leçon de guitare de Balthus. DR)

Quand avez-vous découvert ce tableau ?

Je devais avoir vingt ans. Je n’avais pas encore commencé à faire du manga mais j’avais tellement aimé cette œuvre que du coup je l’ai introduite dans mon premier manga.

J’ai l’impression que vous avez engrangé toute la culture qui fonde votre univers assez tardivement finalement ?

Oui, c’est plus vers la vingtaine que j’ai découvert tous ces artistes. A l’adolescence, je connaissais déjà Magritte ou Dali, mais en ce qui concerne des noms comme Balthus ou Paul Delvaux, c’est venu plus tard.

Dans l’histoire Une saison en enfer issue de Yume no Q saku, un personnage dit «personne ne me comprend c’est cela mon unique fierté». Ca a longtemps été votre sentiment ?

Je pense que mes lecteurs me comprennent. Dès le début de ma carrière, mes livres se sont d’ailleurs bien vendus.

J’ai l’impression qu’il y a davantage d’humour dans vos créations récentes comme dans la Tentation de Saint-Antoine (dans L’Enfer en bouteille, ndlr). Est-ce juste une impression?

Il y a toujours eu une part d’humour…

Propos recueillis par Nicolas Trespallé, à Angoulême le 31 janvier 2014

Traduction Miyako Slocombe (Merci !)

[texte et photos © Mangarte blog/Nicolas Trespallé- sauf mention contraire]

A lire :

Aux éditions du Lézard Noir

La Chenille : lire notre chronique ici.

Vampyre t.1 et 2 : notre chronique ici.

Yume no Q SAKU : notre chronique ici.

DDT : Du Maruo premier âge, expérimental, énervé, glaçant. A lire au compte-goutte.

New National Kid : Un Maruo, violent et éprouvant, le mangaka n’est pas content et vous le dit.

Panorama Maruo : un sublime recueil d’illustrations.

Aux éditions IMHO

La Jeune fille aux camélias, IMHO : l’un des sommets artistiques du maître. A lire ici.

Deux histoires plus accessibles chez Casterman SAKKA: 

L’Ile Panorama : superbe adaptation de la nouvelle éponyme de Edogawa Ranpo

L’arbre à bouteille : recueil d’histoires courtes dont l’une s’inspire d’un écrit de Yumeno Kyusaku.

Le site de l’auteur :

http://www.maruojigoku.com/

Spécial dédicace :

Dédicace de Maruo: "Ma pauvre grande soeur"

Dédicace de Maruo: « Ma pauvre grande soeur »

 

 

Catégories : Interview mangaka · Portrait

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