Albator; Harlock; interview, Leiji; Matsumoto; angouleme 2013

Leiji Matsumoto, le mangaka pirate

De son célébrissime corsaire de l’espace Albator à Galaxy Express en passant par Interstella 5555, Leiji Matsumoto s’est imposé comme un maître de la science-fiction. Son univers porté par un souffle lyrique et mélancolique peuplé de héros torturés et de femmes élégiaques a bercé l’imaginaire de toute une génération. Rencontre avec un géant.

Jeune, Matsumoto s’imaginait vivre sur Mars aujourd’hui. A Angoulême, l’immense mangaka prouve qu’il a plus que jamais la tête tournée vers les étoiles…

Invité à Angoulême pour fêter ses soixante ans de carrière, le septuagénaire a des allures de vieux sage. A l’instar de Tezuka et de son béret, son accessoire fétiche et discrètement excentrique tient dans un petit bonnet au motif de pirate à tête de mort qui ne le quitte jamais. Au-delà du clin d’œil à Albator, l’emblème marque là la philosophie de toute une vie : un symbole de la liberté, de la détermination, cette idée de «combattre jusqu’au bout, [jusqu’à en devenir] un squelette » explique le mangaka qui a choisi très tôt de vivre sans regret et d’accomplir ses rêves. «Tout personnage de l’Histoire se trouve confronté à des situations difficiles et par delà l’amertume, il est important de poursuivre et de garder courage»  témoigne cet enfant de la guerre qui, né en 1938, sait de quoi il parle. Fils d’une institutrice à fort caractère et d’un père pilote officier de l’armée impériale, Matsumoto a souvent traité de la guerre de façon allégorique ou réaliste dans ses créations et lui n’a jamais oublié le traumatisme des bombardements, le bruit des mitraillettes et l’ambiance de déréliction du Japon impérial après la défaite. Si son père a réchappé aux combats, celui-ci ne se remit jamais réellement du conflit, nourrissant un profond sentiment de culpabilité et refusant même de piloter à nouveau. «Il perdit des hommes, des camarades»  maudissant cette guerre, poursuit le mangaka, cette « tempête» qui pousse des hommes qui ne se connaissent pas et qui ont aussi des proches, une famille, à s’affronter alors que personnellement rien ne les oppose; un thème récurrent dans ses oeuvres à venir.

Même si sa carrière se déploie dans de multiples genres, Leiji Matsumoto traite souvent du thème de la guerre dans ses oeuvres. Qu’elle soit imaginaire comme dans Harlock ou réelle comme dans son manga Le Cockpit (ci-dessus), sur l’histoire d’un pilote japonais pendant la Seconde Guerre mondiale.

Pour faire face à la dureté du quotidien, Matsumoto tente alors d’oublier. A défaut de fuir, il se défoule, se décrit comme un garnement foncièrement casse-cou et turbulent. «Je partais à l’aventure dans les bois, me bagarrais, pêchais même les poissons à mains nues dans les rivières, ou nageais dans des endroits dangereux aujourd’hui interdits d’accès» confie-t-il. Bien plus tard devenu professionnel, il s’essaiera à l’escalade, et voyagera un peu partout dans le monde, jugeant ces expériences rétrospectivement fondatrices dans un métier où il est important de ressentir, de vivre des choses, de « palper la réalité ». Enfant rêveur, il se tourne naturellement vers le dessin et le manga. Il trouve, par chance, une institutrice stricte mais étonnamment compréhensive qui l’encourage à dessiner, même pendant les cours… Au collège, il s’attèle en particulier à la réalisation d’un manga historique se déroulant dans un royaume d’Espagne d’opérette avec une reine nommée Marie Bonaparte (sic) et, déjà, un bateau pirate.  Dans la foulée, il esquisse les traits d’un personnage ressemblant fortement à son futur Albator, alias Harlock en V.O..  Le mot « Harlock » n’a d’ailleurs pas de signification précise mais lui est venu naturellement, avoue-t-il. Récité comme un mantra dans sa tête, « Har-Lock, Har-Lock ! »,  était un simple moyen de s’encourager sur le chemin de l’école.

Captain Harlock, Albator en français, un héros misanthrope et apatride que l’on retrouvera dans de nombreuses oeuvres de Matsumoto.

Sa vocation, il la doit surtout à la découverte d’un film magnifique, La tulipe et l’araignée de Kenzo Masaoka.

[youtube]http://youtu.be/EH1v4vkUBt8[/youtube]

 

Sorti en 1943, ce moyen-métrage d’animation échappa miraculeusement à la propagande guerrière et patriote de l’époque et marqua également Tezuka au même moment. Dix ans plus tard, quand Matsumoto remportera le prix de nouveau talent Manga Shônen pour L’aventure d’une abeille, une histoire très influencée par ce dessin animé, le Dieu du manga en personne sera impressionné par le talent du jeune artiste jusqu’à le contacter pour l’aider à finaliser ses planches. Même si rétrospectivement, il se demande plutôt s’il ne le ralentissait pas en lui posant un peu trop de questions sur son travail, Matsumoto intègre dès lors le milieu professionnel et commence à gagner sa vie dans le manga, à un moment providentiel alors que sa famille manque de sombrer dans la pauvreté. Le manga n’était pourtant qu’une passion parmi d’autres pour le jeune Matsumoto qui se rêve un temps ingénieur[i]. Insatiable curieux, et encouragé par ses professeurs, il découvre la calligraphie –un art qu’il maîtrisait mal avant de se rendre compte qu’il s’agissait aussi là de dessin-, la littérature ancienne -il se passionne pour les histoires de samouraïs irréductibles luttant en pure perte pour le maintien du Japon féodal-, l’architecture…  « Je dévorais des livres sur l’astronomie, l’ingénierie mécanique, toutes sortes d’ouvrages réputés inaccessibles pour un collégien», précise-t-il. De fait, au fil de son œuvre dont on ne connaît finalement en France qu’une partie minime, il n’aura de cesse de chercher à «assembler toutes ces disciplines, représenter le monde, le cosmos». Même si sa tête a souvent été tournée vers les étoiles, Matsumoto ne se spécialisera qu’à la fin des années 60 dans la science-fiction délaissant son vrai prénom d’Akira pour adopter le pseudo de Leiji, après avoir œuvré dans de multiples genres, en particulier le shôjo.

 

Dès son plus jeune âge, Akira Matsumoto (il prendra le nom de Leiji bien plus tard) s’essaie au manga. « Je faisais tout, tout seul, les dessins, la couleur, l’histoire » aime-t-il encore à raconter.

A ses débuts, s’il apprécie le trait énergique de Ryuichi Yokoyama, qui semble alors faire du cinéma d’animation sur papier, il développe rapidement un graphisme propre, qui tient dans des silhouettes graciles et vaporeuses, où se dégage peu à peu une vision de la femme idéale. A la fois maternelle, amante et amie, elle s’incarne notamment dans les inoubliables héroïnes, Emeraldas ou Maetel. L’origine de ces personnages est multiple et tient pour beaucoup dans la fascination du jeune Matsumoto pour une très grande actrice japonaise, dont il gardait la photo sur l’envers de sa carte étudiant, de crainte de se «faire tabasser», ainsi que pour Marianne Hold, beauté diaphane de Marianne de ma jeunesse, un film de Julien Duvivier sur un étudiant obsédé par une femme fatale.

Grand amateur de culture européenne, Leiji Matsumoto a été profondément marqué par ce film méconnu de Julien Duvivier

Son entourage familial a joué aussi un grand rôle dans l’élaboration de ses personnages féminins de caractère qui puisent chez sa femme, elle-même mangaka célèbre, Miyako Maki, belle est gentille mais dont « il y a tout à redouter si on la met en colère », de sa mère qui maniait le sabre japonais ou encore de sa grand-mère, qu’il décrit comme «un véritable samouraï !! » Surtout depuis cet épisode de 1945, jour précis de la défaite, où il rentra précipitamment chez lui : « Chez moi, tout était fermé, les volets clos. Ma grand-mère était à l’intérieur à l’entrée, elle a dégainé le sabre transmis par nos ancêtres, elle a dit : «je compte me suicider quand nos ennemis viendront. Tiens-toi prêt !». Ca ne s’est pas passé comme ça, mais elle fait partie d’une lignée au tempérament très fort » constate-t-il encore admiratif.

Pour imaginer ses mémorables héroïnes, Leiji Matsumoto s’est inspiré des fortes personnalités de sa famille (son arrière grand-mère à gauche) et de la beauté froide de l’actrice Marianne Hold (à droite). (c) Nicolas Trespallé

 

Aujourd’hui, à 75 ans, Matsumoto conserve toujours la flamme de ses débuts et se montre toujours aussi curieux. Il s’enthousiasme des potentialités offertes par les nouvelles technologies qui lui rappellent la créativité bouillonnante d’après-guerre, quand tout restait encore à inventer. La sortie du nouveau long-métrage d’Albator en 3D s’annonce donc comme un nouveau défi particulièrement excitant pour lui, même s’il reconnaît qu’il n’est pas toujours évident de faire passer ses idées à la nouvelle génération. Par le passé, il lui est d’ailleurs arrivé d’être déçu par les adaptations de ces mangas, mais il comprend qu’il est difficile de toujours remettre en cause le travail d’une équipe de 140 personnes qui alignent parfois des nuits blanches pour le satisfaire, comme en ce moment au sujet du design modernisé (et controversé) de l’Arcadia, le vaisseau mythique d’Albator.

Image officielle du prochain long-métrage d’Albator en 3D prévu pour la fin d’année

Dans un milieu du manga et de l’animation qu’il décrit comme difficile et précaire, Matsumoto se sent toujours comme un débutant, constamment au bord du précipice «conscient que tout pourrait se terminer». Impensable pour Matsumoto, qui  ne songe pas encore à la retraite. Pour lui, chacune de ses créations vient se positionner dans un ensemble plus vaste, comme un nouveau maillon d’une grande chaîne. S’il avoue avoir réfléchi à l’ultime histoire chargée d’unifier toutes les autres, il se refuse à  la réaliser : «ce serait comme tomber le rideau», confie cet amateur de symbole. Le titre de son manga fleuve Galaxy Express 999 porte d’ailleurs la trace de cet esprit superstitieux : « Quand on possède une collection de sabres, 1000 est la perfection, 999 marque l’inachevé, c’est la jeunesse ».

Couverture japonaise de « Galaxy express 999 »

Une jeunesse qui se rappelle à lui étonnamment dans le cadre feutré du salon de l’Hôtel de ville d’Angoulême, avec ses hauts plafonds et ses dorures. Un décor qu’il se souvient pourtant avoir déjà imaginé dans ses mangas, quand il avait 18 ans, dans Marie de la vallée d’argent, ou Le Chat de la forêt ensoleillée, à une époque où il était encore cet étudiant fauché jamais sorti du Japon. A ce moment précis, il a la sensation bizarre de faire un voyage dans le temps ou de voir se réaliser ses prémonitions, comme dans un rêve.  Avant que cet insatiable raconteur d’histoires ne vienne glisser qu’il y aurait sans doute là le « thème d’une histoire à faire ».

 

« Quand j’étais au lycée, j’ai pu dessiner des gratte-ciel comme on les voit aujourd’hui. J’ai dessiné Mars, la pollution nucléaire… C’était des thématiques de mes mangas quand j’étais jeune. Tout ce que j’ai dessiné quand j’étais jeune s’est réalisé. » confie Leiji Matsumoto (c) photo N. Trespallé

 

[texte et photos © Mangarte blog/Nicolas Trespallé]

 

Découvrir Leiji Matsumoto en manga :

Albator, 5 tomes chez Kana

L’Anneau des Niebelungen, 8 tomes chez Kana

Galaxy Express 999, 21 tomes chez Kana

Site officiel de Leiji Matsumoto

http://www.leiji-matsumoto.ne.jp/


[i]  Son frère cadet embrasse pour sa part une brillante carrière d’ingénieur. Comme le rappelle Leiji Matsumoto, il s’est imposé comme l’un des meilleurs spécialistes du lancement de fusée, parvenant même à « stopper la vibration des écrous, un problème alors jamais résolu depuis cent ans ». A noter que les deux frères travailleront ensemble pour la réalisation de navettes fluviales, Leiji Matsumoto se chargeant du design, tandis que son frère a pris en charge la partie réalisation. On peut y embarquer à Tokyo !

Catégories : Ambiance · Interview mangaka

Comments