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Les éditions FEI

20075 jours…

L »histoire tient du conte de fée et pourrait démarrer par « Il était une fois ». Il était une fois, donc, une chinoise pauvre venue d »une région reculée de la Chine continentale pour réaliser son rêve et devenir éditrice de bande dessinée en France…

Son nom, c »est Fei, plus exactement Xu Ge Fei, une jeune femme qui a raconté sa belle aventure dans un livre témoignage La petite fleur de Mandchourie (éd. XO).

Quand on lui demande de revenir une nouvelle fois sur sa destinée peu commune, elle s »en étonne presque mais se plie poliment à l »exercice. Elle évoque son parcours d »autodidacte, sa jeunesse passée dans une petite ville de Chine près de la Mandchourie, son tour du  monde entamé en 2003 avant de poser ses bagages en France. Elle enchaîne alors les petits boulots pour survivre, jusqu »à décrocher un poste important comme directrice générale marketing pour une multinationale française. Pas de quoi pourtant l »enthousiasmer. 2008 marque une profonde remise en question personnelle. Elle se remémore encore ce moment charnière de son existence, un instant de révélation comme hors du temps. « J »étais dans mon bureau à Shanghai avec un client allemand pour lui présenter un logiciel mais mon esprit était totalement ailleurs. Je me suis dit : « Qu »est ce que je fais ici en train de vendre un énième programme informatique ? Je vais mourir un jour, la vie est si courte ». Avec une logique et pragmatisme étonnant, elle fait même le décompte : « Il me reste à peu près 55 ans à vivre, soit 20075 jours. Ce chiffre 20 000, c »est rien, mais c »est aussi un énorme chiffre ». C »est surtout celui du déclic. Elle plaque tout avec une seule envie : faire des livres. Car le livre, c »est le savoir, et devenir éditrice, c »est pouvoir toucher les petites filles qui comme elle, enfant, n »ont pas eu facilement accès à la culture. « Travailler dans l »édition, c »est presque impossible en Chine, car c »est vraiment l »Etat qui gère tout, mais je pouvais le faire à Paris, avec la force de la volonté ». Pourquoi donc s »être tournée plus spécifiquement vers la bande dessinée ? « Je ne connaissais pas la richesse de la BD en France avant de venir ici. Enfant, j »adorais la bande dessinée traditionnelle chinoise, le lianhuanhua. Arrivée à Paris, je n »ai rien trouvé en librairie sur la BD chinoise, et ça m »a inspirée ». L »envie est aussi de présenter la Chine autrement, au-delà des stéréotypes véhiculés trop souvent dans les médias occidentaux : « On a souvent peur de ce qu »on connait mal. Par le biais de la BD, nous cherchons à mieux faire connaitre la Chine, à combattre les préjugés. Tous les jours, j »entends des clichés sur la Chine. Les gens ont un regard assez cynique. Si vous regardez la presse en Chine, il n »y a que des bonnes nouvelles, et si on regarde la TV française parlant de la Chine, il n »y a presque que des mauvaises nouvelles ! »

Pour Fei, la BD, notamment historique, se pose comme un outil idoine de compréhension entre les peuples. Ce crédo forge l »identité de la maison d »édition qui met en chantier des albums, nés d »une collaboration entre des auteurs chinois et français, comme Le Juge Bao et plus récemment la série jeunesse La Ballade de Yaya.

ci dessous, une statuette des héros de La Ballade de Yaya

Le Juge Bao, un idéal universel

Emblème de la jeune maison d »édition, le Juge Bao brille d »une aura intacte dans l »Empire du milieu, l »homme restant pour tous les Chinois un symbole de justice et de droiture. Le récit de ses exploits est le fruit d »une collaboration entre le « raconteur d »histoires »Patrick Marty et l »illustrateur Chongrui Nie. Nourri à l »art occidental, Chongrui Nie travaille dans un style hachuré un dessin réaliste et hiératique tout en clair-obscur qui évoque un Gustave Doré asiatique, idéal pour évoquer la magnificence de ce personnage. Patrick Marty explique qu » »il n »a pas fallu plus de trois minutes pour prendre la décision d »impliquer le dessinateur dans ce projet de biographie dessinée sur Bao. Il fallait quelqu »un capable de retranscrire l »époque de l »an 1000 en Chine avec précision pour coller à l »ambition de véracité de la série.

D »où vient l »intérêt pour ce juge héroïque ? Le scénariste avoue avoir fait sa connaissance presque par hasard. « Avec Fei, on cherchait un personnage assez emblématique, assez fort pour pouvoir attirer l »attention, mais je ne voulais pas faire un plagiat du juge Ti de Van Gulik d »autant qu »il y a suffisamment de personnages historiques ou romanesques dans la culture chinoise. Je suis tombé sur une étude française d »un sinologue qui parlait de Bao. Ce personnage m »a accroché, de suite, j »ai trouvé là quelqu »un qui a marqué son époque à un point tel que mille ans après, on en parle encore ». Patrick Marty confie être impressionné par le parcours de cet homme de loi inflexible : « C »est une personnalité hors du commun qui a lutté contre toutes les injustices, la corruption. On peut y voir des correspondances avec la société actuelle » même s »il tient à préciser dans son élan que la Chine n »a pas le triste monopole de la corruption. « La force de Bao est d »être un personnage universel, intemporel, il vaut pour toutes les civilisations, toutes les cultures de la planète ».

Au fil de la série, on découvre l »exigence d »un homme dont le combat est soutenu et légitimé par l »Etat. Bao fonctionne en véritable binôme avec l »Empereur, l »un a un rôle politique, l »autre applique, avec dureté et intransigeance, et ne fait aucune distinction entre le paysan et le prince.

Dans un prochain tome, le scénariste compte d »ailleurs exploiter un épisode tout sauf anecdotique de la vie du super-ministre de la justice : « Bao est l »un des rares personnages historiques qui a pu tenir tête à l »Empereur. Un jour, le juge a mené une enquête qui l’a conduit sur les traces de politiciens très proches du souverain. Celui-ci a émis l »hypothèse que l »on pourrait transiger un peu. Bao dit alors à l »Empereur : « Vous m »avez investi d »une mission pour rendre la justice et si vous me demandez l »inverse aujourd »hui je vous rends mon costume » Il est rentré chez lui et expliqua à sa femme : « Je pense que demain nous seront tous morts ». Au  petit matin, les troupes d »élites de l »empereur se sont présentées à la modeste maison du juge Bao, non pas pour les suivre et avoir la tête tranchée, mais simplement pour reprendre son habit à la demande de l »Empereur et continuer son travail ».  

On touche du doigt l »intérêt de cette série dont la qualité repose outre la minutie graphique sur l »utilisation habile de sources historiques méconnues – avec les difficultés que l »on peut imaginer pour les collecter. « Beaucoup de choses existent en chinois évidemment. Le personnage a survécu d »abord  à travers la tradition orale jusqu »au 16e, 17e siècle, pour être ensuite repris dans des romans. Son parcours a été enjolivé pour en faire un personnage de légende, mais on dispose de  choses très précises » se rejouit Patrick Marty. Celui-ci compte d »ailleurs mettre à contribution un assistant pour défricher la partie proprement documentaire, aidé de Fei pour la traduction.

N »est-ce pas tout de même intimidant de s »attaquer à un monument national de la sorte lorsque l »on est Français ? « Quand on a commencé, j »étais dans mes petits souliers. En prenant Bao, je me disais que j »allais prendre un personnage chinois à qui l »on consacre des temples ou des statues de 4.50 m de haut,  et donc encore très ancré dans l »inconscient collectif chinois ». Le défi est de taille mais se montre déjà une réussite. Lors de leur première venue à Angoulême en 2010, Chongrui Nie a tombé 650 dédicaces en 4 jours et était sur la même lancée en 2011. Pas mal pour un éditeur jusqu »alors complètement inconnu qui creuse discrètement son sillon dans le paysage pourtant bien encombré de la bd francophone. On pourrait appeler ça, un conte de « Fei ».

 

Chongui Nie en dédicace

De gauche à droite: Patrick Marty, Chongrui Nie, Fei

 [photos + texte ©Nicolas Trespallé – Mang »Arte blog]

Catégories : Portrait

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