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Riyoko Ikeda, la rose du manga

Invitée d »honneur du dernier festival d »Angoulême, Riyoko Ikeda a participé à une conférence publique animée par l »historien Pascal Ory. Une occasion exceptionnelle d »en savoir plus sur cette mangaka passionnée d »histoire et nourrie de culture classique qui a redéfini les territoires normés du manga pour adolescentes dans les années 70 en témoignant d »une ambition inédite dans son travail. Récemment réédité chez Kana, son « grand œuvre » La Rose de Versailles se pose encore aujourd »hui comme un jalon incontournable du genre.

Dans cette fresque magistrale s »étalant sur près de 1700 pages découpée en trois gros volumes, Ikeda imagine dans le contexte tendu de la France pré-Révolutionnaire, l »histoire du capitaine de garde de Marie-Antoinette, Oscar de Jarjayes, un être à la beauté trouble cachant en réalité une femme travestie en homme par la volonté paternelle.  Prétexte à explorer les intrigues de cour et de cœur, ce personnage androgyne complexe, confident de la reine, est le pivot de cette tragédie romantique mémorable. Creusant les codes narratifs du manga de manière innovante, la mangaka joue d »un découpage audacieux et d »une utilisation subtile de motifs abstraits pour dépeindre les tourments contradictoires de personnages passionnés, façon habile de transfigurer sur le papier les états d’âmes de son  lectorat faisant face aux affres de l »adolescence.

Le retentissement de cette œuvre parue entre 1972 et 74 dans le magazine Margaret fut tel qu »au Japon le manga a généré de multiples déclinaisons : pièces radiophoniques, dessin animé (diffusé sous le nom de Lady Oscar en France dès 1986), adaptation cinématographique -injustement mésestimée– du réalisateur français Jacques Demy en 1978 et comédie musicale jouée par la célèbre troupe Takarazuka en guise d »ultime consécration. Grâce à elle, une génération de Japonais s »est prise de passion pour la France, son Histoire et sa culture, ce qui lui a valu en 2009 de recevoir les insignes de chevalier dans l »ordre national de la Légion d »Honneur. Bien que d »ordinaire peu portée par les récompenses, elle reconnaît avoir été très touchée de recevoir la distinction. Aujourd »hui, si Riyoko Ikeda continue de faire du manga sporadiquement, elle occupe l »essentiel de son temps à son autre passion, la musique, privilégiant sa nouvelle carrière de cantatrice soprano débutée sur le tard à l’âge de 48 ans. Visiblement très honorée de son invitation à Angoulême, l »élégante sexagénaire se félicite d »être accueillie dans la ville ayant célébré le mariage de la fille de Marie-Antoinette et du duc d »Angoulême. Retour sur les moments forts de cette rencontre.

Les débuts

Etre dessinatrice de manga n »était pas une vocation. Petite, Riyoko Ikeda s »adonnait indistinctement au dessin et à la musique appréciant de jouer du piano ou du koto, un instrument traditionnel japonais.

Au tournant des années 60 et 70, Ikeda alors étudiante baigne dans un contexte général de remise en cause de toutes les formes d »autorité, un climat qui va précipiter son entrée dans le manga : « J »appartenais à cette mouvance contestataire s »opposant aux valeurs traditionnelles professées par la famille, les enseignants et la société en générale. Encore chez mes parents, j’ai décidé de vivre par mes propres moyens et le milieu du manga a bien voulu de moi ». Elle se tourne vers le shôjo, œuvrant alors en pionnière dans un genre jusque-là dominé par les hommes. Comme les auteurs femmes qui émergeront avec elle dans les années 70, elle rappelle avoir grandi en lisant les shôjos de Tezuka comme Princesse Saphir ou de Tetsuya Chiba, avant de découvrir plus tard une œuvre plus engagée comme Kamui den de Sempei Shirato.

Les Fleurs de l »an 24

Au début des années 70, l »émergence de plusieurs auteurs femmes talentueuses et populaires nées aux alentours de 1948, soit l »an 24 de l’ère Showa, amènent les journalistes à désigner ce groupe informel sous le nom des « Fleurs de l »an 24 ». Figure de proue de ce mouvement Riyoko Ikeda en compagnie d »autres dessinatrices comme Moto Hagio, Yumiko Oshima Keiko Takeyima, participent à redéfinir les contours du genre shôjo. Ikeda explique que l »idée est alors de « créer un manga qui reste dans la durée au même titre qu’une œuvre littéraire ». Une ambition radicale à une époque où le manga était jugé non comme un produit culturel à part entière mais comme « une sous-culture, un poison pour les enfants dont parents et professeurs déconseillaient la lecture ».

Les dessinatrices étaient des bonnes amies. Mais rappelant la vie sociale « pitoyable » des mangakas déjà pressurés par les délais de publication, Ikeda avoue avoir eu peu de contacts avec les dessinatrices avec qui les relations se limitaient surtout à des conversations téléphoniques.

Etre une femme mangaka dans le Japon des années 70

Le succès d »Ikeda n »allait pas de soit. Vivre du manga était difficile. A plus forte raison quand on est une femme. Dans le Japon de l »époque, le statut social de Riyoko Ikeda choque. Une femme indépendante qui travaillait était mal perçue et courait le risque d »être rejetée par les hommes. Ikeda explique qu »une femme qui faisait son choix de vie n »était pas sur un même pied d »égalité dans une société qui ne jugeait la femme accomplie que dans le mariage et l »éducation des enfants. D »autant qu »il était inconcevable qu »une femme puisse gagner plus qu »un homme racontant cette étonnante anecdote : « Très tôt j »ai pu m’acheter une maison. Un jour, j’ai reçu un appel téléphonique de quelqu’un que je ne connaissais pas qui m’a dit : « Tu te prends pour qui ? » »

Le défi de Lady Oscar

Avant de faire cette œuvre qui lui tenait à cœur, Ikeda a signé d’autres récits pour se faire un nom et devenir un auteur populaire auprès des lectrices et ainsi avoir une marge de manœuvre vis-à-vis des responsables éditoriaux du magazine. Sur sa liberté créatrice, elle rappelle que Margaret était un magazine commercial, et il fallait que ca se vende et donc captiver le public de lectrices de 12/13 ans à qui se destinait la revue. « Chaque semaine, je devais livrer 24 pages avec un climax en fin de chapitre et j’étais soumise au vote des lecteurs qui classaient leurs histoires de 1 à 10 en fonction de leur préférence. Pour ne pas voir mon histoire arrêtée, il fallait que je reste la première ».

La complexité était donc de traiter d »un sujet exigeant en restant attractif et à la portée du public. Elle précise : « Pendant sept ans, Louis XVI n »a pas consommé son mariage avec Marie-Antoinette ce qui a eu une influence sur la psychologie de la reine. Il fallait se documenter, savoir comment les hommes et femmes se mariaient à l »époque, traiter des difficultés socio-économiques et des finances publiques françaises…  Je ne m »étais alors jamais rendue en France. Je n’en avais pas les moyens. J’ai utilisé toute la documentation possible, les livres d »histoire, j’ai interviewé des historiens. Pour 100 documents récoltés, je ne pouvais en retenir que 10. Le plus difficile a été d’éliminer ».

De l »influence de Zweig sur La Rose de Versailles

Ikeda met en lumière la genèse ancienne de La Rose de Versailles. « A l’école, on apprenait que Louis XIV avait bâti Versailles, que Marie-Antoinette aimait le luxe et que les finances françaises étaient dans le rouge. En première, j’ai lu la biographie Marie Antoinette de Stephan Zweig et j’ai découvert la dimension plus humaine de la reine. C’était une femme pas nécessairement talentueuse, ni intelligente presque bébête, mais elle a été happée par la Révolution, et a gagné en maturité. C »est ce qui m’a fasciné et m’a donné envie d’en faire une œuvre, même si dix ans ont passé avant le début de La Rose de Versailles ».              

Du travestissement d’Oscar de Jarjayes

En reprenant le thème du travestissement de Princesse Saphir, Ikeda rend un hommage implicite à Tezuka et au shôjo de sa jeunesse mais le choix de mettre en scène ce héros androgyne répond tout autant à des traditions culturelles de l »archipel qu »à des commodités scénaristiques. Ikeda analyse que le Japon n »a pas les mêmes restrictions que les Occidentaux autour de ce sujet. Dans le théâtre kabuki, les hommes interprètent indifféremment les rôles d »hommes et de femmes, de même que dans la troupe Takarazuka, ce sont les femmes qui se travestissent en hommes.  Or, en Europe, la morale chrétienne fait que le travestissement est réprouvé ou interdit.  Ikeda suggère même que Jeanne d »Arc a peut-être été brûlée sur le bûcher pour s »être habillée en homme. Toutefois, elle nuance dans le même temps son propos en rappelant la figure du diplomate Chevalier d »Eon qui s »habillait en femme. Elle évoque aussi l »histoire de la reine Christina en Suède dont le père décida à son décès qu »elle devait s »habiller en homme ou encore celle de la reine Catherine qui lors de son coup d »état s’est habillée en homme pour diriger l »armée. Le fait d’habiller Oscar en homme était donc naturel pour elle, eu égard au contexte de l »époque. C »était par ailleurs un moyen plus aisé de s »immerger dans la psychologie de son personnage. «  J’étais une femme de 24 ans. Il fallait que j »imagine un militaire qui change de camp le 14 juillet 1789 et deviner quel type de mentalité il pouvait avoir ».

Les adaptations

Ikeda précise qu’elle n »a joué aucun rôle dans les adaptations, trop prise par son métier de mangaka.

Cependant, elle a vu la version cinématographique de Jacques Demy qu »elle aime beaucoup. « J »ai rencontré en France le réalisateur et sa femme Agnès Varda pour discuter du casting. Quand j’ai vu l’acteur extravagant arrivé, j’ai dit qu »il fallait le prendre pour jouer Lady Oscar. L »ambiance était conviviale ».

Sur le spectacle de la troupe Takarazuka, le projet est né dès la fin du manga. Les fans de la première heure voulaient voir prolonger le manga. « Les premières réunions étaient un peu houleuses, Takarazuka était une institution et le manga n »était pas encore une forme artistique reconnu. Aujourd »hui, Lady Oscar fait partie du répertoire de la troupe et c’est un grand succès ».

Le macho Napoléon vu par la féministe Ikeda

Outre Marie-Antoinette, Riyoko Ikeda s’est passionnée pour d »autres grandes figures de l »histoire de France comme Napoléon, grand phallocrate devant l »éternel, qui fut le héros d »un autre de ses mangas. Un paradoxe pour cette mangaka féministe ? « Napoléon est un personnage complexe, controversé, difficile à comprendre… Plein de préjugés sur les femmes qui devaient faire le ménage, s »occuper des enfants. Mais c’est un homme fascinant ». Elle a pu travailler autrement sur cette série que l »on espère un jour lire en français. « A la différence de Lady Oscar, j »ai enquêté sur place, je suis allée sur les champs de bataille, voir quel chemin il avait emprunté, lors de son évasion de l’Ile d »Elbe vers Paris. J »ai vu que l »armée française progressait à vive allure, le parcours difficile dans le col du Saint-Bernard lors de la deuxième campagne d »Italie. Elle ajoute : « Chaque fois que je viens en France, je fais un pèlerinage aux Invalides. Beaucoup de noms de rues  sont ceux des maréchaux de Napoléon. Ils protègent encore Paris ! » Lors de la remise de sa décoration de la légion d »honneur, distinction créée par Napoléon, elle revient sur l »anecdote de l »ambassadeur du Japon qui lui a glissé : « C »est une réponse de Napoléon à vous »

Sur sa deuxième carrière de chanteuse

Aujourd »hui soprano, Riyoko dit se préparer comme une athlète de haut-niveau pour ses concerts mais il lui est difficile désormais de se produire seule sur scène. « Il me faut un long temps de préparation. Quand je suis rentrée à l »université de musique à 47 ans, je me suis rendu compte qu »on n »apprenait plus comme quand on est jeune. On a du mal à garder la mémoire. Pour une pièce, il me faut deux ans de préparation. Avant, j’assurais deux heures de récital seule. Maintenant, je suis accompagnée d »un baryton, Monsieur Murata. C »est difficile de vivre du chant au Japon, et j »essaye d »aider les jeunes chanteurs».

Censure

Invitée l’an dernier en Italie, Riyoko Ikeda a découvert que l’on a censuré le passage du mariage entre Lady Oscar et son amoureux André, se souvenant aussi que les scènes intimes ont été victime de réticences lors de leur publication au Japon. « Mais c »est indispensable ». Si l’on supprime cela, on vide l »œuvre de sa substance. A la fin de la rencontre, elle réagit à la menace récente qui pèse sur le manga suite à une proposition du gouvernement métropolitain de Tokyo de censurer la représentation du sexe dans le manga. Par principe, Ikeda se positionne clairement contre tout ce qui porte atteinte à la liberté d »expression et lance en guise de mot de la fin : « Quand un mangaka ne peut pas s »exprimer, il lui faut se battre. Peut-être qu »un jour Lady Oscar sera interdit. Mais si c’est le cas, j’en serai honorée ! »

Propos recueillis lors de la conférence publique et lors de la conférence de presse à l »hôtel de ville d »Angoulême du 28/01/11.

[photos + texte ©Nicolas Trespallé – Mang’Arte blog]

Remerciements à Julie Rhéaume du FIBD

 

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