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Kamishibai: le manga de la rue

Manga Kamishibai

Du théâtre de papier à la BD japonaise
Eric P. Nash
La Martinière

Somptueux ouvrage retraçant en détail l »histoire d »un divertissement populaire tombé aujourd »hui complètement en désuétude au Japon, Manga kamishibai explore ce qui pourrait bien être un ancêtre possible du manga moderne, le kamishibai, une forme artistique originale consistant à raconter des histoires dans la rue à l »aide d »une série de cartons peints placés sur un petit pupitre itinérant.

Né au début des années 30, sans qu »on n »en sache beaucoup plus sur son origine, le kamishibai évoque un peu notre théâtre de guignol à la différence notable que les marionnettes sont ici remplacées par des illustrations. Succès massif auprès des jeunes japonais, son développement a permis l »éclosion d »une industrie culturelle à part entière avec son économie propre, ses maisons de production dédiées et l »émergence d »artistes vedettes et de héros charismatiques tel le grotesque Golden Bat dont les enfants suivent alors quotidiennement les exploits à la sortie de l »école. Très bien documenté, Eric P. Nash met en avant les racines du succès de ce théâtre de papier reposant d »abord sur l »art oratoire du conteur, le « kamishibaia » qui tel un acteur se charge de donner vie à des histoires construites comme des serials avec un suspense insoutenable en fin d »épisode anticipant ainsi sur le rythme feuilletonesque haletant du story manga.

Il met en avant aussi la faculté du kamishibai à  coller au goût du public en abordant sans complexe tous les genres, aventure, science-fiction, mélodrame, comédie, super-héros tout en usant d’un graphisme spectaculaire qui tourne le dos aux traditions de l »estampe pour adopter le modelé occidental dans l »esprit des affiches chatoyantes et percutantes du cinéma hollywoodien.

Touchant les jeunes comme les adultes venus accompagnés les enfants, le kamishibai couvre bientôt tout le territoire japonais des grandes villes aux villages reculés de l »archipel. Se muant en media de masse, il devient logiquement un vecteur essentiel pendant la guerre pour soutenir l »effort impérial tandis que sous l »Occupation américaine, il se pose comme l »instrument de choix pour promouvoir la démocratie naissante.

Si son apport quantitatif sur le manga fut somme toute mineure  puisqu »à peine 5% des kamishibaia devinrent mangaka,  il n »en reste pas moins que certains des plus illustres ont éprouvé leur art narratif dans cette école de la rue que ce soit Shigeru Mizuki Sempei Shirato ou Kazuo Koike et qu »il a pu faire germer des vocations tout en prouvant la viabilité d »une industrie du divertissement original.

Avec l »élévation du niveau de vie des Japonais et l »essor industriel de l »après-guerre, l »âge d »or s »achèvera pourtant brutalement à la fin des années 50 et l »avènement d »un concurrent redoutable poétiquement surnommé de « kamishibai électrique » : la télévision.

La moindre qualité de cet essai passionnant d »Eric Nash est qu »il nous rend presque nostalgique de cette époque révolue et à le lire, l »on se prendrait à regretter de ne pas avoir été un petit tokyoïte dans les années 30 assistant les yeux grands ouverts au spectacle d »un kamishibai…

Sous la couv’, le flamboyant quoiqu’un peu louche Golden Bat.

Catégories : Mang'actu

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