J.-M. Ken Niimura

Publié en Espagne, aux Etats-Unis, récemment en France et bientôt au Japon, J.-M. Ken Niimura a tout de l’auteur international. Il faut dire que ce jeune dessinateur fort de sa double culture nippone et espagnole a su naturellement puiser dans les traditions locales du 9è Art pour tracer son sillon hors de toute école. Mêlant une approche très graphique à une narration fluide manga, l’auteur débarque en France avec le mi-réaliste et mi-délirant Je tue des géants (Quadrants) donnant corps à une intrigue sur le papier hautement iconoclaste de l’américain Joe Kelly autour d’une ado mal dans sa peau qui voit des géants partout…  Rencontre avec un auteur plein d’avenir, pionnier de la « globale BD » de demain.  

 

Pouvez-vous présenter en quelques mots ?

 

Je suis un dessinateur hispano-japonais. J’ai grandi en Espagne et fait mes études aux Beaux-arts là-bas puis en Belgique. J’ai toujours fait de la BD. A l’école primaire, j’éditais déjà mon propre fanzine. Même si aux Beaux-arts la formation était un peu généraliste, la BD a toujours eu mes faveurs. C’est un art assez complet.

 

Ce goût pour la BD venait-il de votre entourage familial?

 

En partie. Ma famille a toujours beaucoup lu et petit, je lisais naturellement tout ce qui me tombait sous la main…

 

Par exemple ?

 

Beaucoup de BD franco-belge, AstérixTintinIznogoud… Pas mal de BD espagnoles pour les enfants et aussi du manga.

 

S’agissait-il alors de mangas traduits en espagnol ou directement importés du Japon ?

 

Du Japon. Ma famille nous en envoyait en Espagne. J’allais aussi dans une école japonaise le week-end où la petite communauté japonaise pouvait se retrouver. Le manga était très présent et ça faisait partie de ce que l’on partageait entre-nous. On lisait Les Chevaliers du Zodiaque, les Kitarô de Shigeru Mizuki…

 

L’Espagne connaissait-elle alors une vague de dessins animés japonais comme en France dans les années 80?

 

Ca a commencé dès la fin des années 70, avec GoldorakHeidi… Moi je n’ai pas connu tout ça car je suis né en 81, mais c’était un peu pareil qu’ici finalement. La France a servi, je pense, de porte d’entrée pour les autres pays.

 

D’où vient ce désir de mixer la BD indépendante, le comics et le manga ? Etait-ce présent dès l’origine dans votre travail ?

 

Quand je faisais mon fanzine, mon style était proche du « gros nez ». Puis, il y a une période où je me suis mis à lire beaucoup de mangas à la Dragon Ball et j’ai absorbé tout ça sans trop me poser de questions. Au début, on a toujours tendance à copier, pour voir ce que ça peut donner…

Mais je n’ai jamais vraiment réfléchi à mon style, à la façon dont je travaille. Si une chose me plait, pourquoi alors ne pas l’intégrer ?

 

Chaque type de BD repose sur ses propres codes et traditions en fonction de ses origines. Qu’avez-vous cherché à garder dans le manga, les comics et la BD franco-belge?

 

Dans la BD européenne, j’aime beaucoup tout ce qu’on appelle « la nouvelle BD », Joann Sfar, Trondheim, Blutch… Cette idée qu’ont ces auteurs de réintégrer le dessin avec le texte, de faire que le dessin soit aussi une écriture. Evidemment, je ne suis pas à la hauteur, mais c’est quelque chose qui m’intéresse. Ils ont une façon de s’exprimer qui n’était pas habituelle il y a encore vingt ans. J’aime aussi leur travail sur la matière, leur dessin est très « physique ». Le Journal de Joann Sfar est hallucinant. On dirait qu’il a une faculté de travailler sans se poser de questions. Ca m’a aidé, avant je passais énormément de temps avant de me lancer sur une planche !

En ce qui concerne la BD américaine, si on prend des gens comme Chris Ware ou Dave McKean, c’est l’idée qu’ils ont de créer des « objets-livres ». Le dessin, le texte et le design sont pensés comme un ensemble, ce que je tente de faire à mon niveau. Pour la version américaine, de Pourquoi j’ai tué les géants, j’avais tout fait. J’aime garder cet esprit-là, rendre un produit entier, de A à Z.

Pour le Japon, c’est surtout le mode de narration, cette maîtrise dans l’art narratif, même si la narration me plaît finalement partout. Il y a une place pour chaque façon de raconter…

 

Dans le manga on a aussi cet attachement au personnage, à sa psychologie, qui nous est dévoilée peu à peu au fil de chapitres…

 

Oui, c’est un élément que l’on a pas mal perdu ailleurs. Sur les comics, on a des personnages qui évoluent peu. Dans la BD européenne, on travaille album par album et on ne peut pas faire trop de développements. Au Japon, on a beaucoup plus de place pour creuser les personnages.

 

Parlez nous de votre rencontre avec Joe Kelly, un scénariste jusque-là davantage connu pour travailler sur les comics de superhéros.

 

On était tous les deux à un festival de la BD à Bilbao et à la fin d’une séance de dédicace, on s’est échangé nos bouquins. Quelques temps après, il m’a contacté pour me dire qu’il avait un scénario susceptible de m’intéresser.

 

Il voulait montrer qu’il était capable de faire des scénarios différents?

 

Il a écrit des choses très diverses mais ce qui l’a rendu le plus connu, c’est son travail sur les super-héros ainsi que sur une série diffusée sur Cartoon Network.Pourquoi j’ai tué des géants était déjà écrit depuis quelques temps mais il n’arrivait pas à trouver un dessinateur ce qui m’a étonné car je trouvais le scénario bon. Dernièrement, c’est vrai que Joe travaille moins pour lemainstream, il commence à faire des projets qui lui tiennent à cœur et c’est peut-être maintenant qu’il peut faire un travail un peu plus personnel.

 

Qu’est-ce qui vous a plu dans le personnage de Barbara, l’héroïne centrale de Je tue des géants ?

 

Sa psychologie. Joe Kelly a écrit cette histoire en pensant à sa petite fille en imaginant comment elle serait plus tard. Quand on a commencé a travaillé, l’aspect visuel du personnage n’était pas défini. Barbara était assez différente au niveau physique. Comme c’est une fille bizarre, un peu décalée, je l’ai affublé d’oreilles d’animaux pour lui donner plus d’expressivité et Joe n’a pas dit non.

 

C’est lui qui a voulu ce dessin jeté?

 

Ca vient de moi. Auparavant, j’avais travaillé essentiellement sur des récits courts en couleur et je souhaitais me plonger dans quelque-chose en noir et blanc, de plus long, de plus primaire. J’ai passé presque toute l’année 2007 à faire des essais car je ne trouvais pas la bonne façon de travailler. Je savais que le noir et blanc pouvait apporter une autre ambiance, et à la vue des premières planches, Joe m’a soutenu dans cette voie. C’était comme un apprentissage.

 

Le rêve ultime pour vous serait de faire une BD lisible par tous, universelle ?

 

Ce serait génial, n’importe qui aimerait ça ! Mais il ne faut pas non plus que ce soit l’objectif. Si une BD est bonne, on arrive toujours à trouver des lecteurs.Persépolis par exemple a été traduit en japonais. Dans mon cas, il y a des affinités, ça peut-être à mon avantage, comme en ma défaveur. A vrai dire je ne sais pas trop, je n’ai pas beaucoup de recul pour mesurer tout ça. On dessine, on propose, ensuite les gens choisissent !

 

Si un éditeur japonais vous propose de signer quelque chose pour lui…

 

Je travaille justement sur une histoire pour une revue japonaise annuelleMandala qui publie des histoires courtes d’auteurs étrangers et japonais. Ils m’ont proposé de faire une histoire en couleur cette fois-ci. Ca fait plaisir d’autant qu’il y a des grands noms au sommaire!

 

Le public japonais a la réputation d’être très dur à satisfaire, dès lors qu’on s’éloigne des canons du manga…

 

Je crois que cela tient surtout au rythme des histoires. Les Japonais ont une certaine habitude de lecture, mais un lecteur qui ne lit que du franco-belge éprouve de la même manière des difficultés à lire un manga. C’est trop étrange pour lui… La semaine passée, il y a eu un article dans un journal japonais surJ’ai tué des géants, expliquant que ce n’était pas vraiment du manga mais reconnaissant qu’il y avait une touche japonaise. C’est réconfortant ! Au Japon, il n’y pas forcément de place pour une BD qui ne ressemble pas au manga, et s’il y a une petite chance de rentrer là-dedans, c’est bien sûr intéressant. Mais j’ai la chance d’avoir pas mal de latitude en travaillant au Etats-Unis et si je fais ma place un jour au Japon, je veux que ce soit dans les mêmes conditions. Je n’ai pas envie de sacrifier ma liberté !

 

Propos recueillis par Nicolas Trespallé

Angoulême, janvier 09

Catégories : Ambiance

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