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Daisuke Igarashi en interview

Daisuké Igarashi compte parmi ces rares mangakas pour qui le dessin s’apparente à un choix philosophique, presque vital, un moyen de sublimer par la geste poétique son rapport au monde. A l’égal de Miyazaki, son maître, Igarashi n’a pas son pareil pour insuffler de la beauté dans toute chose transcendant un paysage urbain ou sauvage d’une plume funambule pour en restituer toute la beauté et le mystère. Sensitifs et contemplatifs, les dessins de Igarashi sont comme des respirations invitant le lecteur à rêver le monde à travers des histoires où le merveilleux et le fantastique s’immiscent dans le quotidien jusqu’à s’y confondre, un thème central que l »on retrouve décliné dans tous ses mangas, du fabuleux Hanashippanashi, au mystérieux Sorcières jusqu’au bucolique et gustatif Petite Forêt. Rencontre avec un authentique poète du manga que Fabrice Neaud, lui-même, n’hésite pas à ériger en génie.

On vous dit plutôt secret. Quel chemin vous a conduit à devenir auteur de manga ?

Dès l’université avant de commencer dans le métier, j’avais déjà envie de dessiner des mangas. Je voulais en écrire, mais je ne le faisais pas. J’étais plutôt dans une démarche réflexive. Avant de me mettre à dessiner, je me demandais ce que je devais dessiner, ce que j’aimerais dessiner. Après l’obtention de mon diplôme à l’université d’Arts plastiques, je ne me suis pas mis à travailler tout de suite, j’ai eu du temps pour moi et j »ai commencé à faire des mangas. J’avais dans l’idée de continuer à créer comme ça tranquillement en faisant à côté un petit boulot à temps partiel jusqu »à ce que j’envoie une histoire au magazine Afternoon et que je reçoive un prix. C »est comme ça que j’ai fait mes débuts professionnels. C »était en 1993.

Dès le départ, vous installez les bases de votre univers avec ce trait commun à vos histoires, cette faculté de vos personnages à « ressentir » le monde, à voir ce que les autres ne voient pas…

A mon sens, il s’agit moins de personnes qui ont un don ou sont dans un état particulier que de gens comme vous ou moi, des gens normaux qui peuvent voir ces choses invisibles.

Cette capacité à voir ces forces invisibles n »exprime-t-elle pas une forme de religiosité, du moins quelque chose de l »ordre du sacré ?

Hanashippanashi est né d’abord de l »envie de dessiner des paysages dans lesquelles je m’étais rendu longuement et que j’aimais. Outre le plaisir de les dessiner, ce que j’ai voulu faire partager, c »est ce que j’avais moi-même ressenti au contact de ces paysages. Et les formes surnaturelles ou invisibles qui apparaissent étaient une manière de traduire les émotions ressenties à la vue de ces paysages, de les incarner pour les rendre palpables aux yeux du lecteur. Quant au rapport à la religion, ce n’est pas vraiment volontaire, on peut en trouver un ou pas, ça dépend de chacun. Je me souviens qu’il y avait une forêt que je voulais absolument dessiner pour une histoire, je m’y rendais tous les jours et plus j’y allais, plus je sentais une présence imposante et majestueuse. C’est peut-être à ce niveau-là que l »on peut voir effectivement une dimension religieuse.

Comme en écho à votre œuvre, vous avez décidé de quitter votre ville natale Tokyo et de vous installer à la campagne au nord du Japon durant six ans et de vous nourrir de ce que vous cultiviez. Qu »avez-vous retiré de cette expérience et pourquoi y avoir mis un terme ?

Je suis un citadin. Je suis né et j’ai été élevé en ville. Quand j »ai eu l’occasion d’aller à la campagne de voir la façon dont les gens vivaient au milieu de la nature, au fur et à mesure de mes excursions, je me suis mis à envier les gens qui vivaient là-bas. Moi qui alors me contentait d’entrer dans un magasin pour me procurer ce dont j’avais besoin, je voyais là certaines personnes fabriquer elles-mêmes les objets dont elles avaient l’utilité. Cela m’a intrigué et quelque part j’ai eu un peu honte de n »avoir aucune de ces compétences et ça a été une des motivations pour partir m’installer à la campagne.

Si je suis revenu à Tokyo, ce n’est vraiment pas pour m’éloigner de la campagne, mais je voulais en appréhender d’autres aspects en me rendant cette fois-ci dans différents endroits et pour des durées plus courtes, ainsi rencontrer d’autres personnes, multiplier les expériences…

On cite souvent Hayao Miyazaki ou le poète Kenji Miyazawa pour parler de votre travail. Ce sont des influences que vous revendiquez ?

Je suis très influencé par Miyazaki. J »ai été très marqué la première fois que j »ai vu Nausicaa au point de me procurer le story-board du film. Sa lecture m’a beaucoup appris à bien des niveaux, on voyait comment Miyazaki dessinait les paysages comment il positionnait les personnages dans leur environnement, dans l’espace. Son travail m’a également beaucoup aidé en terme de rendu des expressions, pour communiquer les émotions des personnages… Certes, Miyazaki est d’abord un réalisateur de films d’animation, mais son oeuvre m’a énormément apporté pour mes mangas. Je peux dire qu »elles ont été à la base de la création de Hanashippanashi. J »ai été aussi très sensible à un film comme Laputa, Le château dans le ciel. C »est de là par exemple que j’ai voulu raconter cette histoire autour d »une maison japonaise surélevée en montrant ce qui se pouvait se passer sous la maison. Quant à Miyazawa Kenji, c’est un auteur que j’affectionne particulièrement bien sûr, mais si j’ai été influencé par lui, ce dont je ne suis pas sûr, c »est peut-être d’une manière beaucoup moins délibérée.

D’où viennent les étranges créatures que l »on croise dans vos mangas ?

Je les crée de toutes pièces, pour la simple raison que je les considère comme l’essence des émotions que j »ai ressenties à la vue de certains paysages. C »est ma manière d »exprimer mes sentiments.

Avec Sorcières, le dessin est plus lâché et énergique, le récit beaucoup plus long, vous cherchiez à aller vers une autre direction ?

Quand j’ai écrit Hanashippanashi, j’avais dans la tête de concevoir mes histoires comme des haïkus, avec un même concentré d »émotions. C’est pour cela que le manga a pris cette forme-là. Après cela, j’ai voulu changer, avoir différentes approches, multiplier d’autres expériences de dessin et me lancer d »autres défis à moi-même.

On aimerait continuer cette discussion malheureusement le temps nous manque. Pour conclure, pouvez-vous nous dire un mot sur vos travaux en cours ?

Je suis sur plusieurs projets. Le manga sur lequel je travaille actuellement est prépublié dans le mensuel Ikki. Cela s’appelle « L »enfant du monstre marin » (cf. images ci-dessous).

Propos recueillis par Nicolas Trespallé (Angoulême, janvier 2008)

Remerciements à Wladimir Labaere

 

Catégories : Interview mangaka · Portrait

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