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Là où les tigres sont chez eux, Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma

J’ai fermé ce matin la dernière page de Là où les tigres sont chez eux de Jean-Marie Blas de Roblès, prix Médicis 2008 … quelle somme ! … un livre-monde si vous me permettez ce néologisme … un concentré d’histoire humaine sous forme encyclopédique …

Après avoir goûté avec délice les 766 pages écrites par Jean-Marie Blas de Roblès, je mesure l’ineptie de certains critiques qui prétendent ne pas pouvoir résumer l’histoire … si, d’ailleurs, effrayés par l’épaisseur du livre, ils n’en ont trouvé qu’une c’était mal parti …

Car ici on croise quantité de personnages et autant d’itinéraires .. ici, Eléazard von Wogau et la belle Loredana … là, Elaine et Mauro, Petersen et Yurupig, Detlev … plus loin Moéma, Thaïs et Roetgen … sans oublier Caspar Schott et Athanase Kircher … ce dernier va donner du fil à retordre à Eléazard …

Von Wogau est correspondant de presse au fin fond du Brésil … il reçoit un manuscrit sur la vie de ce père jésuite, homme qui prétend, entre autre, avoir percé le secret des hiéroglyphes … l’ouvrage est signé Schott, « ami » et fidèle serviteur …

« Cet homme dont les œuvres édifiantes ont marqué notre histoire au sceau de l’intelligence, s’est effacé modestement derrière ses livres : on me saura gré, j’y aspire en mon âme, de soulever légèrement ce voile et d’éclairer avec pudeur une destinée que la gloire a d’ores et déjà rendu immortelle »

Mais le récit qu’a entre les mains von Wogau est-il exact ? La vérité est selon moi la question centrale de cette œuvre … et Jean-Marie Blas de Roblès choisit d’aborder ce thème en choisissant un journaliste habitué à travailler sur des faits … problème : quelle valeur ont les faits lorsqu’ils sont racontés par une tierce personne ?

« Le reflet l’emporte toujours sur l’objet reflété, l’anamorphose surpasse en puissance de vérité ce qu’elle a, à première vue, distordu et métamorphosé. »

Plus loin :

« Une vision du monde fausse a l’avantage d’être précise, de faire image dans la tête des gens. »

J’y vois aussi un questionnement sur la vérité dans les formes littéraires puisqu’ici sont confrontés les points de vue d’un narrateur – Blas de Roblès -, celui d’un journaliste – Eléazard – dans ses carnets de note et d’un « biographe » – Caspar – …

Ajoutons à cela les multiples références :

  • à l’Histoire – oui, avec une majuscule –

  • à la philosophie – « Kircher ne pense que par images interposées, ce qui revient à dire qu’il ne pense pas. C’est un méditatif, au sens où l’entendait Walter Benjamin : il est chez lui parmi les allégories. » –

  • à la théologie – « Savez-vous le terme employé par les jésuites pour exprimer qu’un des leurs s’est défroqué ? Ils disent qu’il s’est « satellisé », voulant faire entendre par là qu’il reste malgré lui en orbite autour de la Compagnie, sur cette trajectoire où les forces de répulsion s’équilibrent avec une attirance qu’il ne parviendra jamais à utiliser. » –

  • aux mathématiques – un des personnage s’appelle le docteur Euclides – …

Sans oublier, bien sûr, l’anthropologie …

D’ailleurs, je vous renvoie vers le supplément du Monde du 27 novembre où Jean-Marie Blas de Roblès rend hommage à Claude Lévi-Strauss :

« C’est le côté explorateur et aventurier de Lévi-Strauss qui m’a servi dans ma recherche documentaire. Avant même les tentatives d’interprétation, cette façon de décrire la réalité crue des choses vues pour la première fois. Ce qu’il y a d’émouvant, c’est de sentir qu’il était réellement amoureux de ces tribus isolées. Il s’effaçait devant ce réel qui lui échappait. Il essayait d’y pénétrer avec le plus de respect possible, ce que montrent non seulement ses écrits, mais l’ensemble de ses images, qui révèlent un grand talent de photographe. »

Mais je m’égare …

En fait, les critiques ont peut-être raison après tout : on ne peut pas en résumer l’histoire … alors je vais tâcher d’en montrer ce qui en fait, pour moi, la richesse …

J’ai beaucoup aimé cet enchevêtrement d’histoires qui débouchera sur des rencontres aussi brèves – Nelson et Moreira – qu’inattendues – Nelson, encore lui, et Moéma – … il ne faut pas négliger ici ce que vous pourriez assimiler à des détails … car Jean-Marie Blas de Roblès a, en plus du reste, un vrai talent pour rapprocher les mondes …

Un monde où le lecteur, à mon sens, doit accepter d’errer impuissant face aux événements … n’essayez pas de contrôler, vous ne pourrez rien au crash d’un Boeing 727 de la VASP … laissez-vous dérouter par les personnages de chaman, par Sinibaldus ou encore l’oncle Zé … ils sont, eux aussi des errants dont l’itinéraire est sans cesse changeant … ce dont nous prévient d’ailleurs cette citation de Geothe dans les Affinités électives sur laquelle s’ouvre le livre :

« Ce n’est pas impunément qu »on erre sous les palmiers, et les idées changent nécessairement dans un pays où les éléphants et tigres sont chez eux. »

Le questionnement sur la vérité se double d’une interrogation sur la croyance … croyance en Dieu que Kircher semble parfois relativiser – selon Caspar – lorsqu’il manifeste une adoration pour Dionysos par exemple …

J’ai également vu une interrogation sur le destin … et le hasard – Eléazard – qui amène von Wogau à être là, dans la poumon vert brésilien … est-ce le fruit du hasard s’il a vu tout ce qu’il vu jusqu’ici au point d’en porter la trace semble-t-il indélébile …

« Je porte le deuil de mon amour, de ma jeunesse, d’un monde inadéquat. Je porte le deuil pour le deuil lui-même, pour son clair-obscur et la tiédeur apaisante de ses lamentations … »

Et c’est cette lucidité qui fait de von Wogau un anti-Athanase Kircher si l’on a pour référence, encore une fois, la « description » qu’en fait Caspar Schott …

« Ce qui me fascine chez lui – je veux dire chez un homme qui côtoyait des Leibniz, des Galillée, des Huygens, et qui était bien plus célèbre qu’eux -, c’est qu’il se soit trompé résolument sur tout. »

En lisant les critiques formulées par Eléazard von Wogau à l’endroit de Kircher – jusqu’à ce qu’il comprenne son « erreur » – , j’ai vu une dénonciation de la fausse universalité …

Car si Kircher invente un dictionnaire universel, s’il veut créer une machine à penser c’est qu’il veut harmoniser le monde – tel Bouvard et Pécuchet – selon ses propres modèles, en le contrôlant … pas dans l’acceptation de la diversité …

Il est maintenant 22 heures passées … je pourrais parler encore longtemps de ce livre … au risque, sans doute, de le déflorer … j’ai bien trop de respect pour Là où les tigres sont chez eux …

Je n’ai plus qu’à vous laisser entrer dans cette aventure humaine, cette extraordinaire somme de connaissances en tous genres … profitez bien … je vous envie, vous qui n’avez pas encore lu cette merveille littéraire signée Jean-Marie Blas de Roblès …

 

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