Olivier Père

Panic sur Florida Beach : entretien avec Joe Dante

ARTE diffuse lundi 28 avril à 22h35 Panic sur Florida Beach (Matinee, 1992) de Joe Dante. Le film sera aussi disponible en Replay sur ARTE+7. Key West, Floride, 1962. Sur fond de crise des missiles cubain, la petite ville et sa base militaire sont en état d’alerte, mais un adolescent et ses amis ont d’autres préoccupations : les filles et le cinéma. Surtout que Lawrence Woosley, le roi de la série B, vient présenter en personne son nouveau film sur un homme qui se transforme peu à peu en fourmi, victime de radiations, Mant! Les spectateurs de l’avant-première s’apprêtent à vivre un samedi après-midi qu’ils n’oublieront pas. A l’occasion de la diffusion de ce film nostalgique et référentiel, déclaration d’amour à la science-fiction américaine des années 50, ancrée dans le contexte de la Guerre Froide, nous avons souhaité poser cinq questions à Joe Dante, réalisateur issu de l’écurie Roger Corman et sa compagnie New World puis produit par Steven Spielberg, auteur de films fantastiques dans tous les sens du terme (Hurlements, Gremlins, Explorers, L’Aventure intérieure…) et qui prépare actuellement un film consacré à Roger Corman à l’époque de son film psychédélique The Trip, The Man with Kaleidoscope Eyes.

Considérez-vous Panic sur Florida Beach, où l’on retrouve vos deux thèmes de prédilection, la satire de l’American Way of Life et la passion du cinéma, comme votre film le plus personnel ?

Panic sur Florida Beach condense en effet de nombreux thèmes qui traversent mon travail. Même si ce n’est pas moi qui ai initialement développé le projet, il est devenu très personnel à partir du moment où le personnage principal et son frère avaient à peu près le même âge que mon frère et moi au moment de la crise des missiles en 1962. Moi aussi j’étais convaincu que la fin du monde était proche, qu’il n’y aurait pas école lundi – ni rien d’autre d’ailleurs – mais je n’étais pas assez chanceux pour qu’un producteur organise une projection test de son nouveau film d’horreur dans le cinéma près de chez moi.

Cathy Moriarty et John Goodman dans Panic sur Florida Beach

Cathy Moriarty et John Goodman dans Panic sur Florida Beach

Le personnage de Lawrence Woolsey interprété par John Goodman est directement inspiré par William Castle : quelle est votre relation avec les films de Castle, aujourd’hui et quand vous étiez enfant ?

William Castle sur une photo publicitaire

William Castle sur une photo publicitaire

Comme tous les gamins de mon âge je savais très bien qui était William Castle, qui s’était astucieusement autoproclamé le « Hitchcock à petit budget. » Après une longue carrière de réalisateur employé par Universal et Columbia, il parvint finalement à toucher le gros lot avec le succès de sa production indépendante Macabre (1958) et ses trucs à sensations, qui le fit entrer dans la légende. Il avait développé des gadgets interactifs (« gimmicks ») pour accompagner ses films qui leur donnaient un parfum unique en face de la concurrence. C’étaient des films faits pour s’amuser, à ne pas prendre trop au sérieux, mais cela les rendait très populaires. Le plus grand titre de gloire de Castle reste Rosemary’s Baby, dont il avait acquis les droits du roman mais qu’il n’a pas été autorisé à mettre en scène.

 

 

Comme Gremlins le film contient une grande scène de chaos et de destruction qui se situe dans une salle de cinéma. Vous aimez particulièrement tourner ce genre de séquence ?

On m’a déjà fait remarquer qu’il y a de nombreux thèmes et événements apocalyptiques dans mes films, mais je ne peux pas dire que cela soit intentionnel. Peut-être que j’ai vraiment été terrifié par l’omniprésence menaçante de la bombe H quand j’étais gosse !

Quel âge aviez-vous et où étiez-vous à l’époque des événements relatés dans Panic sur Florida Beach et quels souvenirs en gardez-vous ?

En 1962 j’étais lycéen dans le New Jersey, et le portrait de cette période qui est dressé dans Panic sur Florida Beach est très fidèle. C’est difficile pour quelqu’un de plus jeune qui n’a pas connu cette période d’imaginer la tension qui régnait. Chaque avion qui survolait notre salle de classe était susceptible de nous larguer une bombe atomique sur la tête. Les réservistes de la défense civile étaient en état d’alerte permanent, et chaque fois que le carton « Communiqué » apparaissait sur les écrans de télévision, tous les estomacs se retournaient. D’ailleurs ils ont été obligés de remplacer ce carton par « bulletin spécial » simplement parce que les gens avaient trop la trouille du précédent.

Mant! le film dans Panic sur Florida Beach

Mant! le film dans Panic sur Florida Beach

Le film dans le film, Mant! est formidable et ressemble à ce que tournait Jack Arnold quand il faisait de la science-fiction. En existe-t-il une version plus longue que ce que l’on peut voir à l’écran ?

Nous avons volontairement fait en sorte que Mant! ressemble à un film Universal ou Columbia de la fin des années 50, et nous l’avons tourné en noir et blanc au tout début du tournage de Panic sur Florida Beach, afin que nous puissions ensuite le projeter lors des scènes du cinéma. Il comporte de nombreuses expressions et dialogues qu’on pouvait entendre dans ces films, en particulier ceux de Bert I. Gordon qui s’adressaient à un public jeune. Nous avons aussi fait attention à ce que les effets de maquillage du gros insecte ressemblent vraiment à ceux de cette période, afin que l’humour provienne davantage de l’absurdité de l’histoire que de la ringardise des trucages. Bien sûr William Castle s’était spécialisé dans l’horreur, pas dans la science-fiction, mais nous nous sommes permis cette licence par rapport à la réalité. Nous avons tourné environ une vingtaine de minutes de Mant! dans les studios Universal Florida mais on n’en voit qu’une portion dans le film. La version intégrale de ce que nous avons tourné, ainsi que la bande-annonce de Mant! est disponible sur le blu-ray de Panic sur Florida Beach édité en France par Carlotta.

Joe Dante

Joe Dante

Propos recueillis le 16 avril 2014. Remerciements à Joe Dante.

Catégories : Rencontres · Sur ARTE

5 commentaires

  1. Jean-Pascal Mattei dit :

    Dans « Anatomie de l’horreur », Stephen King situe, pour lui-même, l’acte de naissance de la terreur un 4 octobre 1957, lors de la projection interrompue de « Les soucoupes volantes attaquent » : en pleine guerre froide, le gérant d’un ciné du Connecticut, envahi de gosses comme celui de « Panic sur Florida Beach », vient leur apprendre la mise orbite du premier Spoutnik…
    Du sympathique et encyclopédique Dante, faux jumeau de Landis et présenté naguère comme la mauvaise conscience de Spielberg (si « Piranhas » relit « Les Dents de la mer », « Gremlins » renverse « La vie est belle » de Capra), on retiendra surtout le final mélodramatique de « Hurlements », et l’épisode célèbre de son titre de gloire où l’héroïne raconte la mort de son père déguisé en Père Noël… dans une cheminée ! « Florida Beach » représente une somme et un point de non-retour : on ne s’étendra pas sur ce qui suivit, cette trilogie sur les petits soldats, les dessins animés « dans la vraie vie » et les ados chutant dans un trou (pour la TV, les deux segments de « Masters of Horror » n’apportent pas grand-chose à sa filmographie). Conseil de lecture : un ouvrage collectif coédité en 1999 par les Cahiers du cinéma et le festival de Locarno, joliment intitulé « Joe Dante et les Gremlins de Hollywood ».

    • olivierpere dit :

      Oui, c’est un excellent livre! J’aime beaucoup « L’Aventure intérieure » qui reprend sur un mode humoristique le postulat du « Voyage fantastique » de Richard Fleischer. Voici ce que j’écrivais sur Gremlins qui est effectivement une relecture de « La vie est belle » : http://wp.arte.tv/olivierpe

    • Gregoire Dubost dit :

      Je vous trouve bien sévère avec « Small Soldiers » qui – bien que se plaçant dans le registre plus policé et calibré que la plupart de ses films antérieurs- reste largement visible et fidèle à son monde – on n’est en effet pas loin du remake de « Gremlins ».
      Même « Les Looney Tunes », peu intéressants dès le pitch, restaient cohérent avec son univers, et plutôt plus agréable que la majorité des « comédies familiales US ».
      Je n’ai pas vu « The Hole » (et pour cause) mais je préfèrerais mille fois revoir l’ami Dante à l’affiche avec l’un des deux films précédemment cités que de m’apercevoir qu’il doit tourner des épisodes des Experts ou d’Hawaï 5-0 !

      Ceci dit, ce fut un plaisir de revoir « Matinee » hier soir.

      • olivierpere dit :

        En effet je trouve « Small Soldiers » plutôt réussi. Jamais vu « Les looney Tunes » ni « The Hole » jusqu’à la cause d’un incident qui interrompit la projection lors du festival de Toronto, mais cela avait l’air faible (le film est depuis sorti en DVD en France, mais sans la 3D.)

      • Jean-Pascal Mattei dit :

        Bonjour Grégoire,
        Ma très relative sévérité (un reproche courant) à l’égard des derniers films de « l’ami Dante » – que je qualifiais quant à moi de « sympathique » – se mesure à leur déception… Sans revenir sur le merchandising des studios, qui en paraît l’unique justification, on se contentera de voir dans « The Hole » une fable psy tournant bien vite à vide sur le passage à l’âge adulte et les démons intérieurs : « Planète interdite » dans une cave, si vous voulez, où Dante rend hommage, une fois de trop, à ses pères de cinéma (Caligari et Corman, parmi d’autres ; en cinéphile pervers, je pencherai plus vers Gregory Dark, et pas seulement pour le titre ou le clown maléfique…), avec Bruce Dern en guest star et l’inévitable Dick Miller en signature. Concernant « Les Experts » ou « Hawaï 5-0 », bien médiocres franchises, en effet, on peut toutefois y croiser des cinéastes (Friedkin) ou des actrices (Rebecca De Mornay) avec un plaisir nostalgique inhérent à l’univers de l’auteur de « Gremlins », dont l’anecdote d’Olivier Père semble tout droit sortie !

        Ci-après, le réalisateur vous rejoint, en faisant de ces trois œuvres des déclinaisons de son plus grand succès, vante la 3D tel le personnage de John Goodman ses ‘Atomovision’ et ‘Sismorama’ et confie, au détour d’une question, l’une de ses peurs : ne plus travailler…
        Cordialement.

        https://www.youtube.com/wat

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