Olivier Père

Le Mystère du triangle des Bermudes de René Cardona Jr

Dans le cadre de ses doubles séances « Cinéma bis » la Cinémathèque française rend ce soir un hommage inattendu à René Cardona Jr avec la projection de deux films.

Comme les Bava, les Becker et quelques autres les Cardona vont par trois. Cependant, faute de pièces à convictions en ce qui concerne le petit dernier – René Cardona III (acteur et réalisateur prolifique connu sous le pseudo Al Castor), c’est du père et du fils, René Senior et René Junior, dont nous pouvons parler.

René Cardona Sr (1906-1988) est un des incontournables piliers du cinéma populaire mexicain. Acteur, producteur, scénariste, réalisateur de 145 films, tournés entre 1925 et 1982, Cardona a tout fait : mélo, westerns, films pour enfants… mais c’est pour ces incursions dans le cinéma fantastique et de science-fiction, souvent à l’occasion des aventures du catcheur masqué Santo, qu’il a acquis une réputation internationale : Santo contre le trésor de Dracula, Night of the Bloody Apes ou La Vengeance de la momie comptent parmi ses principaux titres de gloire. Ce dernier film est un petit bijou du cinéma pop mexicain, avec ses femmes catcheuses sexy et sa momie en lambeaux. Le dernier film important de Cardona Sr est Survivre (1976), reconstitution impressionnante de l’accident d’avion dans la Cordillère des Andes qui dans les années 70 avait défrayé la chronique en raison d’actes de cannibalisme perpétrés par les survivants du crash, une équipe de football…

Ce film inspiré d’un fait-divers macabre nous amène à évoquer la carrière de René Jr (1939-2003), tout aussi longue et bien remplie que celle de son père, et qui est la vedette d’un soir de la Cinémathèque. René Cardona Jr travaille avec Sr avant de passer à la mise en scène en 1964. S’ensuit une filmographie placée sous le signe du bis pur et dur, qui culmine à l’orée des années 80 par une série de films au casting international. Cyclone (1978) projeté en première partie de soirée à 20h (pas vu) sur un accident d’avion et le calvaire des survivants victimes des requins et de la famine (un petit air de famille avec Survivre) ou Guyana, la secte de l’enfer (1979), sans doute son film le plus ambitieux et représentatif de son style : un sujet choc qui aborde à chaud un événement d’actualité tragiques aux ramifications politiques évidentes (le suicide collectif de la secte du révérend Jim Jones, qui défraya la chronique.)

Une affiche paroxystique pour Cyclone de René Cardona Jr, le premier film de la soirée à la Cinémathèque française

Une affiche paroxystique pour Cyclone de René Cardona Jr, le premier film de la soirée à la Cinémathèque française

Faut-il réhabiliter René Cardona Jr ? Rien n’est moins sûr si l’on étudie de près la filmographie d’un cinéaste qui choisira la voie peu recommandable du sensationnalisme à tout prix et des imitations des succès américains, avec une prédilection pour les films catastrophes avec des requins mangeurs d’hommes (Cyclone), des playboys psychopathes qui donnent des jeunes femmes en pâture à des chats affamés (Cats) ou des terroristes sanguinaires (La Rage de tuer) pour ne citer que ses films les plus fameux en dehors du Mexique. Cardona Jr perpétue donc la tradition familiale du cinéma d’exploitation sans complexes avec des œuvres aberrantes (Le Gorille et l’Enfant, troublante histoire d’amitié particulière entre un gorille et un enfant) ou purement racoleuses (Tintorera/Les Dents d’acier, plagiat des Dents de la mer agrémenté de beaucoup plus d’érotisme – grâce à la généreuse Susan George – que dans la filmographie intégrale de Spielberg.

John Huston et Marina Vlady dans Le Mystère du triangle des Bermudes

John Huston et Marina Vlady dans Le Mystère du triangle des Bermudes

Si le film fantastique maritime n’est pas un genre en soi, les vieilles légendes de la côte ont inspiré plus d’un scénariste. Toujours dans l’air du temps, René Junior propose en 1977 sa version des disparitions mystérieuses au large du triangle des Bermudes avec Le Mystère du triangle des Bermudes (El Triangulo de Las Bermudas) projeté à 22h. C’est l’occasion pour une poignée d’acteurs invités de payer leurs impôts et de s’offrir une croisière : John Huston, Claudine Auger et Marina Vlady n’en font pas trop. L’aguichante starlette italienne Gloria Guida (L’Infirmière de nuit, À nous les lycéennes) et le bellâtre Andrés García (acteur fétiche de Cardona) leur volent la vedette, sous le regard inquiet du peu charismatique Hugo Stiglitz (Cats, Tintorera, L’Avion de l’apocalypse, prochainement à la Cinémathèque) dans le rôle du capitaine barbu. Bénéficiant d’une petite réputation chez les amateurs de cinéma trash, Le Mystère du triangle des Bermudes se révèle un angoissant suspense et un huis-clos en mer dans lequel un navire hanté par le fantôme d’une petite fille noyée il y a plus d’un siècle verra la disparition progressive de son équipage. Au fil du film, le mystère s’épaissit. L’intérêt du scénario est de s’orienter vers le fantastique pur – qui réserve quelques bons moments d’effroi – plutôt que des spéculations sur le fameux triangle. A ce propos les auteurs ne se mouillent pas trop et attendent le carton final pour hasarder quelques hypothèses farfelues : phénomène météorologique, malédiction ancestrale, kidnapping extra-terrestre, requins mangeurs d’hommes (une obsession chez Cardona Jr), fugue extraconjugale. Au public de juger.

Catégories : Non classé

12 commentaires

  1. ballantrae dit :

    Là par contre je ne comprends pas les enjeux de programmation de la cinémathèque.
    Rollin, Jess Franco ou Mattéi ne me semblent pas très intéressants à voir, tout juste bons pour une poilade entre potes (et encore , à force de nullité,cela devient un peu soporifique sur la durée).
    Il y a à faire en programmant de grands films, des films oubliés (la retrospective Epstein sera à coup sûr un événement de taille ce printemps par exemple) alors pourquoi appliquer de manière jusqu’auboutiste ce principe de Langlois de TOUT montrer.
    Je suis plus inquiet en matière de conservation de certains films dont les copies rares s’abiment.Quelques exemples parmi tant d’autres:
    -les Sjostrom diffusés par Bac films sont en mauvais état, même chose pour The crowd de Vidor ou Greed de Von Stroheim
    -Dersou Ouzala est diffusé au ciné ou en DVD ds des copies délavées ne rendant pas justice à la copie vue au début des 80′ dont je conserve un souvenir ému
    -on ne peut voir le Napoléon restauré par Kevin Brownlow
    -exemple plus local ( je parle d’un cinéaste voisin et ami) les premiers films de Jean Pierre Denis ne sont plus aisément visibles
    Et pendant ce temps, René Cardona Jr a droit à un cycle à la cinémathèque!!!J’y perds mon latin…

    • olivierpere dit :

      D’accord avec vous sur le constat de certains grands films disponibles
      dans des copies de mauvaises qualité ou même invisibles en DVD (souvent
      pour des questions de droits davantage qu’à cause du désintérêt des
      éditeurs…) Mais chaque nouvelle année permet l’exhumation de chefs-d’oeuvre (bientôt Manille de Lino Brocka) qu’on croyait perdus à tout jamais… grâce au travail des archives et des cinémathèques.
      Ceci dit je ne mettrais pas dans le même panier Jess Franco
      (cinéaste singulier et souvent inspiré), Jean Rollin (naïf et maladroit) et
      Bruno Mattei (responsable de nanars hilarants de nullité et
      d’opportunisme) même si ces trois réalisateurs appartiennent à la
      galaxie du « cinéma bis » dont on peut voir régulièrement certaines perles
      à la Cinémathèque française, en accord avec la philosophie de Langlois
      (« tout conserver, tout montrer ») Evidemment cela ne veut pas dire que
      tout se vaut dans la production cinématographique, et la Cinémathèque
      entretient une hiérarchie parmi les films du patrimoine mondial. Tout
      montrer, mais pas de manière indifférenciée. Les sympathiques
      rendez-vous du « cinéma bis » dont on rend parfois compte ici pour y avoir
      longtemps participé ne prennent pas la place des grandes rétrospectives
      organisées par la Cinémathèque et dédiée à des auteurs plus importants :
      Monteiro, Hathaway, Epstein… Donc il est abusif de parler de cycle
      Cardona à la Cinémathèque : une soirée seulement, dans des copies
      d’époque déposées dans les archives de la Cinémathèque depuis des
      lustres… La curiosité de les projeter n’inclut en rien un travail ou
      un devoir de restauration (il y en en effet des causes plus
      prioritaires) au détriment d’autres films mais les amateurs de cinéma de quartier pourront y trouver
      leur plaisir (Jean-François Rauger m’a signalé que le final de
      « Cyclone » était démentiel, à vérifier sur le DVD italien du film, pour
      ceux qui comme moi n’ont pas assisté à ce double programme.)

  2. theylive dit :

    Quand on emprunte, c’est bien de citer ses sources, non ? http://www.nanarland.com/ac… A moins que vous ne sévissiez aussi sous le pseudo de John Nada 🙂

    • olivierpere dit :

      Désolé de vous contredire mais je n’ai pas emprunté à ce texte que je ne
      connaissais pas – même si je connais la signature notoirement célèbre
      de John Nada – qui est bien sûr sur le même sujet mais dont les
      formulations sont différentes. Peut-être que nos deux textes ont des
      sources communes, outre le corpus des films. Ce post reprend en fait
      certains passages de deux « flyers » distribués lors de précédentes
      séances cinéma bis de la Cinémathèque française consacrés aux Cardona
      père et fils et écrits par… moi. Un salut amical au site nanarland et
      à son travail sur « les mauvais films sympathiques. »

      • theylive dit :

        Je précise que je n’ai rien à voir avec Nanarland. Je suis juste tombé sur leur site après avoir fait une recherche suite à votre texte sur Cardona. Je vous remercie donc de votre mise au point. Vous pouvez bien évidemment effacer mon message erroné si vous le souhaitez.

  3. Jean-Pascal Mattei dit :

    Diptyque (assez) sympathique, porté par les compositions sentimentales de Riz Ortolani et Stelvio Cipriani, dérivant – très loin, on l’admet, par l’ambition et les moyens – quelque part entre « Lifeboat » et « Au-delà » d’Eastwood pour « Cyclone », « Pandora » et « Triangle », justement, pour les « Bermudes ». Cannibalisme et attaque de requin pour le premier ; renversement temporel pour le second : les épilogues de ces survivals marins n’incitent guère à prendre la mer…

    Pour ceux qui veulent toutefois monter à bord :

    http://www.youtube.com/watc
    http://www.youtube.com/watc

    • olivierpere dit :

      Cela nous offre l’occasion de rendre hommage à Riz Ortolani compositeur italien décédé le 23 janvier à Rome à l’âge de 82 ans. On lui doit les suaves mélopées contrastant avec les images horribles du « Dernier Monde Cannibale » et de Cannibal Holocaust » les chansons lyriques des documentaires « mondo » de Jacopetti (« More » chanté par Sinatra ou « Oh my Love » repris dans « Drive » de NWR), une multitude de thèmes de westerns italiens tonitruants (« Les Derniers Jours de la colère » par exemple) et aussi celui, plus mélancolique et poignant, des « Charognards » de Don Medford avec Oliver Reed et Gene Hackman, western trop méconnu. Un bref aperçu d’une carrière presque aussi riche que Morricone, et tout aussi productive…

      • Jean-Pascal Mattei dit :

        Et voici Katyna Ranieri, madame Ortolani à la ville, dans le suave « Oh My Love » :

        http://www.youtube.com/watc

        • olivierpere dit :

          Superbe chanson qui avant d’être reprise par NWR dans « Drive » accompagnait l’impressionnant « Addio Zio Tom » (« Les Négriers ») fresque sur l’histoire de l’esclavagisme aux Etats-Unis signée Jacopetti et Prosperi, peu avare en scènes choc et provocatrices et l’une des nombreuses influences de Tarantino pour « Django Unchained. »

          • Jean-Pascal Mattei dit :

            Et du dernier McQueen (qu’en pensez-vous ?). Bien du mal à prendre au sérieux les duettistes italiens – « Mondo cane » nommé à Cannes en 62, pour la Palme : autres temps, autres mœurs… – presque autant que Tarantino (comparer son usage des playlists avec celui de Scorsese). Le cinéma italien de ces années (avec Deodato ou Lenzi) renverse le tiers-mondisme bienveillant alors à la mode en cartographies outrancières de ‘l’Afrique intérieure’ chère à Conrad, réactivant la figure du Noir qui hante le cinéma hollywoodien depuis Griffith jusqu’à ses récents avatars, avec la même dialectique attraction/répulsion.

            Autre beaux exemples du contraste musique/images, le thème d’amour du « Fantôme de l’opéra » de Morricone, ou la berceuse de Komeda qui ouvre « Rosemary’s Baby », d’ailleurs remaké à la TV par Agnieszka Holland avec Zoe Saldana, traînant dans son sillage la suite de « La Bible » intitulée « A.D. » Le Diable (blond ou le Dieu noir) demeure une valeur sûre dans la cité des anges déchus…

            http://www.youtube.com/watc
            http://www.youtube.com/watc

          • olivierpere dit :

            J’avoue mon manque d’intérêt pour les films de l’ex artiste plasticien Steve McQueen, son sadisme et son dolorisme systématiques. Difficile en effet de prendre au sérieux (tant mieux) les films du duo Prosperi / Jacopetti, produits monstrueux ancrés dans une époque – et une idéologie néocolonialiste – révolues, encore objets d’un petit culte déviant.

          • Jean-Pascal Mattei dit :

            Révolues, peut-être, au cinéma (à voir certaines bandes écrites et produites par le sinologue Besson, on peut en douter) mais sans doute pas à la TV (cf. article ci-après). Kiarostami confessait naguère ne plus la regarder parce qu’elle le méprisait trop – en effet, et le cinéma contemporain, largement formaté par celle-ci, l’imite bien souvent. Sans verser dans la flagornerie, Arte respecte encore son spectateur, malgré de rarissimes recadrages, comme celui de « La Légende du scorpion noir », à partir du 2.35 présent dans les génériques de début et de fin, ou du « Dernier train de Gun Hill », qui perdit, semble-t-il, son 1.85…

            http://rue89.nouvelobs.com/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *