Olivier Père

Conversation avec Alain Cavalier

A la Cinémathèque française, du 26 avril au 9 mai, la rétrospective de l’œuvre complète du grand cinéaste français prendra la forme d’une conversation avec le public, puisqu’Alain Cavalier sera là tous les soirs pour présenter et parler de ses films. Une décision à l’image d’une filmographie qui a décidé d’engager le dialogue, avec les spectateurs, mais aussi avec le médium cinéma lui-même : les acteurs (parfois co-auteur du film comme dans Le Plein de super), l’outil technique (comment Cavalier fut l’un des premiers cinéastes à abandonner l’argentique pour le numérique, les tournages classiques pour une nouvelle façon, libre, solitaire et autonome de faire des films grâce aux petites caméras), les amis cinéastes et l’auteur de film lui-même (sans jamais aborder frontalement l’autoportrait, Cavalier parle de lui et se met en scène dans ses derniers films, d’une manière ou d’une autre : Le Filmeur, Irène, Pater…)

J’aime beaucoup les films d’Alain Cavalier, toutes périodes confondues : Le Combat dans l’île, L’Insoumis, La Chamade, rares héritiers probants du classicisme bressonnien, avec les plus beaux purs sang du star system français (Jean-Louis Trintignant, Romy Schneider, Alain Delon, Catherine Deneuve) sont aussi beaux que Thérèse (film de l’ascèse, où décors, vedettes et signes extérieurs de richesse ont disparu) ou Irène, expérience de film à la première personne, où l’esthétique du retranchement chère à Cavalier atteint son paroxysme : disparition de l’équipe (derrière la caméra il n’y a plus que le cinéaste – ou le filmeur – sans aucun intermédiaire entre lui et son film, lui et ses spectateurs), disparition de la figure humaine (à l’exception d’une photo de Sophie Marceau, au présent, et de l’image de la femme aimée, au passé), disparition du scénario classique (le film appartient à la catégorie de l’essai cinématographique dans laquelle Cavalier est passé maître.)

En 2007 Alain Cavalier recevait le Carrosse d’Or pour l’ensemble de son œuvre, remis par les cinéastes de la SRF lors de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes. A cette occasion, j’avais demandé à mon ami Albert Serra d’écrire un texte pour le catalogue de la manifestation cannoise, car je savais que le jeune cinéaste catalan, découvert lors de l’édition précédente de la Quinzaine des Réalisateurs avec son premier long métrage Honor de Cavalleria, vouait une admiration fervente au cinéaste catholique français et en particulier à Thérèse. Je remercie Albert Serra de me permettre de reproduire ce beau texte d’admiration.

 

Thérèse par Albert Serra

« Depuis le jour où je l’ai vu pour la première fois Thérèse est mon film religieux préféré. À l’époque j’étudiais l’œuvre du grand critique et théoricien d’art italien Roberto Longhi.

Tout ce qu’il m’était difficile de percevoir dans les grandes peintures de la Renaissance Italienne – avec l’œil peu habitué à l’effort qu’était le mien – tout l’univers plastique dont la vertu esthétique consiste à restituer le contact de notre esprit avec une réalité corporelle que la routine du quotidien finit par faire oublier, je l’ai trouvé dans ce film merveilleux.

La joie que cette révélation a éveillée en moi fut immense. Avec le temps j’ai fini par comprendre qu’il s’agissait de la même joie qui envahit Thérèse elle-même tout au long du film : elle est transformée par la grâce divine comme nous l’avons été par cette expérience esthétique qui nous permet de transcender le monde.

Suivant la tradition catholique, nous redécouvrons l’univers à travers les objets et le contact physique que nous avons avec eux.

Aucun autre cinéaste n’a montré avec autant de sensibilité et de lyrisme le monde des objets et surtout la matière organique : les fleurs, les herbes, la glace, le sang, la salive, la statue du divin enfant (qui pleure!) ainsi qu’un excentrique vêtement de papier argenté, les lunettes, les pots de confiture et l’huile, les jarres ornées de fleurs peintes, etc. Dans Thérèse comme dans le catholicisme, le spirituel est dans le physique, sans sensualité ni sacrilège, c’est-à-dire sans le côté psychologique.

Avec quelle belle simplicité elle crache l’hostie consacrée (un bout de pain d’ange contenant Dieu, le transcendant à travers le matériel encore une fois).

Alain Cavalier est un cinéaste pur et ne sera jamais « un vulgaire illustrateur graphique d’idéaux de vie » comme dirait Longhi. Merci du fond du cœur. »

(Traduction de l’espagnol par Paul Grivas)

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