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Plus Belle La Vie, l’arbre qui cache l’audiovisuel français

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Séisme dans l’audiovisuel français. Le groupe TF1 veut mettre la main au porte-feuille pour s’offrir Newen, un géant. C’est à l’une de ses filiales, Telfrance, que l’on doit Plus Belle La Vie. Mais si, ne vous cachez pas les yeux. Vous savez. C’est ce contrat qui vaut chaque année à France Télévisions – et donc votre argent – de débourser entre 30 et 35 millions d’euros. Un contrat majeur. Sûrement le plus gros investissement du groupe public, et de loin, dans la création.

Un succès et des envieux

En plus de représenter un effort financier conséquent, Plus Belle La Vie est surtout un pivot stratégique de tout un diffuseur, France 3. Tenez-vous bien : en 2014, elle représentait 53,8% de son volume horaire commandé en fiction. De l’access au prime, la chaîne a bâti intégralement sa programmation autour de cette série qui narre les aventures quotidiennes et néanmoins extraordinaires du Mistral, un quartier imaginaire de Marseille.

Et c’est peu dire qu’elle l’a bâti. Elle lui a donné sa chance. Longtemps. Avant que la mayonnaise ne prenne véritablement. L’un des chefs d’orchestre de ce succès (1), c’est Olivier Szulzynger. C’est à lui que l’on doit cet assemblage étrange entre des histoires parfois rocambolesques, des personnages forts et un nez creux pour les questions sociétales traitées, certes, à la manière d’une série quotidienne. Plus Belle La Vie captive chaque soir entre 4 et 4,5 millions de téléspectateurs. Quasi-systématiquement la meilleure audience de France 3.

On peut rigoler de ce que la série évoque pour tout-un-chacun mais c’est un fait : la série rassemble massivement. Logique que ce succès suscite la jalousie. TF1, M6, tous s’y sont cassés les dents en voulant le reproduire. Seconde Chance, Paris 16, et d’autres… Des projets « concurrents » de séries quotidiennes, il y en a eu. Personne d’autre n’a trouvé la bonne recette. Forcément, ce rapprochement intrigue. TF1 récuse toute volonté de récupérer Plus Belle La vie sur son antenne, mais…

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… et si c’était pourtant l’étape suivante ? Après tout, il existe des précédents. Rappelons-nous du déménagement de Touche pas à mon poste sur D8, émission qui n’aurait peut-être jamais existé si France 4 n’avait pas financé le concept et plusieurs saisons entières, là aussi en lui donnant le temps de s’installer. Selon un fin connaisseur du PAF, il n’y a pas de place au doute. « TF1 ne veut que Plus Belle La Vie. »

Surprise chez France Télévisions

Cela fait depuis quelque temps que le secteur audiovisuel sait une chose : Newen, ce géant de l’audiovisuel français, était à la recherche de partenaires. Mais personne ne s’était préparé à cette annonce. « TF1 et le groupe Newen entrent en négociation exclusive » énonçait sommairement jeudi matin un communiqué de la première chaîne privée française. Précisant : « TF1 pourrait prendre une participation majoritaire dans Newen. » Autrement dit, ce n’est pas un simple placement : c’est une prise de contrôle, à-la-Bolloré (bon, au moins, c’est consenti). Par un diffuseur qui est plus est. Surtout par un diffuseur.

A l’image de nombreux professionnels du secteur, du côté de France Télévisions, c’est la « surprise » qui prédomine. Une première dans l’histoire de l’audiovisuel français, qui s’appuyait jusque-là sur un équilibre instable – mais un équilibre quand même. Certes, la réglementation n’a jamais protégé France Télévisions, mais France Télévisions n’a jamais eu à subir – trop (2) – d’attaques directes sur la question du contrôle de ses programmes. Il faut aussi admettre qu’il était plus facile pour le groupe public de se défendre auparavant : France Télévisions pouvait se permettre de faire appel à une myriade de producteurs. Diluant le risque d’un retournement de veste, forcément.

Mais le succès durable de Plus Belle La Vie était un élément qui ne pouvait que renforcer son producteur, Telfrance. Un argument de poids qui devient diplomatique voire politique quand il s’agit, dès lors, de vendre d’autres projets à France Télévisions. En plus de la série quotidienne sur France 3, Newen c’est aussi Candice Renoir ou Nina sur France 2 mais également des magazines, des documentaires… Selon les dires de France Télévisions, Newen réalise deux tiers de son chiffre d’affaires, estimé entre 150 et 200 millions d’euros, chez eux. Le lien de dépendance entre les deux entités ne peut être ignoré. A deux doigts de parler d’inceste…

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In-dépendance, l’exemple anglais

Ce lien, justement, c’est certainement le nœud du problème. Il convient de s’arrêter à nouveau sur le cas de Plus Belle La Vie, le gros poisson de l’histoire. Ce cas français est une absurdité… à la mesure de l’absurdité de la réglementation française en vigueur aujourd’hui. La loi a quasiment interdit à France Télévisions de fabriquer des programmes en interne. Enfin, si, elle le peut mais à hauteur de 5%, ce qu’elle n’exploite même pas entièrement ! Plus Belle La Vie, seule, est de toute façon incapable de rentrer dans ce moule si étroit. Elle représente entre 7,5% à 8,5% des quotas de production du groupe.

De l’autre côté de la Manche, les anglais doivent bien se marrer. La BBC, groupe public audiovisuel le plus puissant au monde, est soutenue par une réglementation qui ne la fragilise pas face au secteur privé, bien au contraire. C’est simple : 50% des programmes de la BBC doivent être produits en interne, 25% par le secteur indépendant et les derniers 25% sont une mise en concurrence de ces deux parties. Qui profite notamment de cette production interne ? Les « continuing drama« . Soit ces séries ayant un gros volume horaire annuel : 40 épisodes pour Casualty, 50 pour Holby City, plus de 200 pour EastEnders et Doctors

Pour faire simple : les programmes stratégiques de la BBC sont produits forcément en interne… histoire d’éviter des désagréments que France Télévisions risquerait de connaître avec Plus Belle La Vie. Les programmes davantage événementiels se partagent entre l’interne et l’externe. Ainsi, la BBC, maitre de la majorité de ses programmes, ne craint rien ni personne. Elle s’appuie également, il est vrai, sur une culture d’entreprise publique éprouvée par le temps et les générations depuis des décennies. Le pays tout entier est attaché à la “Beeb” qui a eu la chance de grandir dans une grande indépendance politique et économique. Pas de publicité, une redevance récoltée à son initiative et non par l’État, et des budgets votés sur 10 ans… quand France Télévisions doit négocier en rampant chaque année pour obtenir son chèque.

Alors qu’une partie des experts s’échine à poser l’exemple américain en modèle, un autre, plus accessible et surtout rationnellement beaucoup plus proche du notre ne parvient pas à s’imposer à nous. C’est quoi ? Une vieille rivalité franco-anglaise qu’on ne parvient pas à avaler ? Sans aller jusqu’au plagiat, il y a pourtant la place pour trouver un juste milieu qui ferait la synthèse entre les particularités du secteur français et les quelques bonnes idées anglaises…

Le contrat Plus Belle La Vie

Plus Belle La Vie a fêté ses 10 ans l’année dernière. Et, du coup, va-t-elle en durer 10 de plus sur France 3 ? Suspense ! Il serait légitime que l’équipe qui fabrique chaque jour Plus Belle La Vie se pose également la question. Aux dernières nouvelles, le contrat d’exclusivité doit s’étaler jusqu’au mois de mai 2016. Ni Newen, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, ni France Télévisions n’a été en mesure de confirmer que cette date était encore en vigueur.

Appuyons-nous cependant sur cette hypothèse. On se trouve donc à quelques mois de la renégociation des contrats. Newen – enfin, Telfrance donc -, qui a déjà tiré la langue à France Télévisions lors de négociations précédentes, joue ici également son va-tout : avec cette opération, ils mettent forcément, qu’ils le veuillent ou non, la pression sur les épaules du groupe public afin de rehausser la valeur du contrat… et si ça ne fonctionne pas, le producteur aura toujours un diffuseur sur lequel se rabattre, TF1. On peut retourner les choses dans tous les sens mais il est compliqué de trouver une position dans laquelle le groupe public serait dominant.

C’est dans ce contexte que la réaction de France Télévisions, dos au mur, peut être analysée. Jeudi soir, suite à ce projet d’acquisition, le groupe public a publié un communiqué cinglant. Il réfute que ses programmes, financés par la redevance, puissent « faire l’objet d’une telle tractation commerciale« . Et il va plus loin : « Le groupe suspend les développements et les projets avec le groupe Newen et réserve tous ses droits à agir. » Enfin, le communiqué s’achève en réclamant un débat sur l’équilibre « entre France Télévisions et les producteurs« .

La défense, c’est l’attaque

C’est un coup de bluff et en même temps une affirmation politique, de la part de Delphine Ernotte et de son équipe. En réalisant une telle déclaration, France Télévisions raye Newen de sa liste des producteurs à qui faire appel dans le futur. De quoi affaiblir l’attractivité, sur le long terme, du groupe – et donc repousser potentiellement TF1 dans cette entreprise. Et c’est une affirmation politique car il y a bien longtemps que France Télévisions n’avait pas donné l’impression qu’elle n’était pas là pour qu’on lui marche sur les pieds.

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Mais ce coup de bluff pourrait faire un peu plouf. Certes, TF1, affirme qu’il n’est pas question d’imposer à Newen d’arrêter de produire pour ses concurrents. Mais en l’absence de précisions, et en se projetant d’ici 5 à 10 ans quand le marché aura certainement évolué, est-ce raisonnable de croire à une telle prédiction ? France Télévisions n’en veut pas, Nicolas de Tavernost, de M6, indique que ce deal remet aussi en question leur collaboration avec Newen… et qu’en sera-t-il de Canal+ ?

D’ailleurs, contrairement à ce qui peut être dit un peu trop rapidement, TF1 peut diffuser, légalement, des contenus dits « dépendants » – et donc des contenus de Newen. La seule obligation qu’elle doit tenir, c’est de produire au moins 75% de production indépendante, ce qui en creux lui réserve le droit de commander 25% de production dépendante. Dans les faits, en 2011, en 2012 et en 2013, elle produisait 23,7%, 24.8% et 24.6% de production dépendante – soit 48, 47,2 et 46,5 millions d’euros. En définitive, bien plus que les petits 5% de France Télévisions.

A ce titre, une réflexion engagée déjà depuis plusieurs années porte justement sur la réforme de ces quotas de production indépendante. Le rapport Schwarz, qui a tant fait parler de lui en mars dernier, préconisait comme un précédent rapport du sénateur Plancade en 2013 (et d’autres rapports à vrai dire…) une révision de ces quotas de production en les réduisant. L’idée étant d’accompagner cette transformation par une concentration des acteurs de l’audiovisuel. En renforçant les groupes. Faire ce que Newen, et d’autres, sont en train de devenir afin de créer des “champions français”. La formule est de Fleur Pellerin, ministre de la Culture, qui décrit d’ailleurs le rapprochement entre Newen et TF1 dans Le Monde comme un “beau projet”.

Un équilibre délicat à trouver

Cette envie de rupture avec le dogme de la production indépendante n’est pas partagée par tous. En avril dernier, d’autres très importants producteurs signaient une tribune dans Le Monde intitulée « Il faut défendre la fiction indépendante française ! » Et ils relevaient avec justesse la nécessaire mesure avec laquelle il faut aussi aborder cette idée du « tout industriel« , qualifiée de « leurre dangereux » dans leur bouche. Peut-être, sans doute même, ont-ils effectivement un train d’avance et anticipent-ils les risques d’une telle évolution du marché à plus long terme.

Mais le débat se situe aujourd’hui dans une autre urgence : il n’est pas question de remettre à plat tout un secteur mais d’obtenir pour France Télévisions un cadre réglementaire qui protège les investissements du groupe. L’argent du contribuable a-t-il vocation à placer sur orbite des programmes qui, après avoir acquis de la valeur, sont récupérés par des diffuseurs privés ? La production dépendante est un des outils qui peut soulager France Télévisions de ces problématiques comme elle pérennise les marques de la BBC. Et qui permettrait de réinvestir cette valeur, acquise grâce à l’argent de la redevance au profit, seule, de la création, et non d’actionnaires dont l’intérêt privé ne rejoint pas toujours l’intérêt général.

Ce déplacement de TF1 sur le marché de la production se fait donc en deux temps : l’intérêt à court-terme, et donc celui de Newen en prise directe avec ses clients actuels que sont France Télévisions mais aussi Canal+ notamment, mais surtout l’intérêt sur le long terme dans un cadre où la chaîne pourrait davantage produire de programmes dépendants. Dans le fond, TF1 est dans son bon droit d’anticiper les évolutions du marché. Bien heureusement ! Mais en s’alliant à Newen, ils ont conjointement, volontairement ou non, souligné une faille majeure de l’audiovisuel français. Il en va de l’affaiblissement de France Télévisions si les choses en restent où elles sont, ou de son renforcement… à condition de mieux armer le groupe public français face aux mouvements perpétuels, et parfois agressifs, du secteur privé.

Etape

Manuel Raynaud

 

(1) Olivier Szulzynger a été propulsé à la relance de l’écriture par le duo Emmanuel Daucé et Jean-François Boyer, à l’époque chez Telfrance et aujourd’hui chez Tetramedia.
(2) Encore que… Faut-il rappeler le cas Un Gars, Une Fille passé pendant un temps chez M6 ? Et faut-il rappeler que TF1 a déclaré en 2011, au titre de ses obligations, La Crim, la série de France 2 qu’elle n’a jamais pourtant diffusée ?

Merci à la série The Grinder, de la Fox. En plus d’être une excellente comédie, elle est devenue le nouveau vecteur promotionnel du format gif sur Internet.

 

Pour aller plus loin, découvrez mon enquête en deux parties intitulée « La télé française peut-elle être davantage créative ?« … ainsi qu’une autre enquête, en trois parties, qui cherche à décoder la diversité, ou non, des programmes français.

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