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The Affair, l’autre histoire

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Le 12 octobre 2014, la chaîne américaine Showtime a diffusé une nouvelle série particulièrement marquante. Intitulée The Affair, elle racontait les affres de deux couples en proie aux doutes et à l’infidélité. Un synopsis banal, pour ne pas dire quelconque. Jusqu’à ce que le voile se lève, mettant en lumière toute la puissance de cette nouvelle production. Sa saison 2 arrive à partir du 4 octobre aux États-Unis et le 11 octobre en France sur Canal+. Retour sur la saison 1.

L’histoire. Helen gère un magasin qui présente des articles eco-friendly, Noah est instit’ et a écrit un premier bouquin à succès. Sans pour autant verser dans l’exagération, le tout ressemble à une petite famille parfaite. Avec leur quatre enfants, ils partent en vacances à Montauk sur Long Island, un paradis un peu hippie situé juste à côté de New York, difficilement préservable des envies touristiques qu’il suscite.

En arrivant le midi, les Solloway s’arrêtent pour manger tous ensemble. Noah fait alors la rencontre d’Alison, une serveuse qui lui tape dans l’oeil et avec qui il va entamer une liaison. Mais il ignore encore toute la complexité de sa vie : avec Cole, son mari, néé d’une famille installée dans la localité depuis toujours, ils ont perdu leur enfant quand il avait 4 ans. Depuis ce deuil, le couple tente de se reconstruire tant bien que mal.

Mais ce n’est pas tout. Car le récit dispose d’au moins deux narrateurs. Alternativement, un épisode présente d’abord la version de Noah puis celle d’Alison (on aimerait qu’un inversement de cet ordre ait lieu, d’ailleurs !). Et pour cause : ils sont tous les deux interrogés par un policier, séparément. Il est probablement question de la mort d’une personne. Mais la situation est compliqué pour Noah et Alison qui semblent être un peu différents. Une longue période s’est déroulée entre ce qu’ils racontent et cet interrogatoire. Ils doivent faire appel à leurs souvenirs, aussi imparfaits qu’ils soient.

Déchirure narrative

L’ingéniosité de The Affair, ce n’est pas d’avoir décidé de raconter cette histoire des années après au travers d’un interrogatoire qui, passé ce constat, s’avère bien moins maniéré que dans True Detective. Cette fois-ci, il n’y a pas une multitude d’aller-retour entre le passé et le présent. Quand Noah et Alison nous propulse dans leurs histoires, cela dure presque 30 minutes sans temps mort. On vit le point de vue de chaque personnage. Et il diffère.

Cette jolie trouvaille, qui s’inspire de Rashomon, un film de Kurosawa (que je n’ai pas vu), représente l’innovation narrative principale de la série qui va lui permettre de faire varier son récit au gré du narrateur. Quand Noah rencontre Alison, il découvre une femme volage qui n’hésite pas à l’inviter sous sa douche. Quand Alison rencontre Noah, elle découvre un homme bien curieux du fonctionnement de sa douche extérieure…

Si les lieux et les événements sont similaires, leur déroulement et l’attitude de chacun changent. Du regard qui veut dire tout et son contraire à la manière de s’habiller. Alison porte toujours des robes ou des petites jupes dans les yeux de Noah ; elle est en short ou en pantalon dans les siens. Tous les détails semblent compter mais la signification de cette altérité n’est pas encore claire.

Troisième narrateur

Enfin, pas claire, pas tout à fait. Les différents entretiens du scénariste-créateur Hagai Levi (créateur de la série israélienne, Betipul, adaptée aux États-Unis sous le titre In Treatment, racontant le quotidien du cabinet d’un psychologue) nous mettent sur une première piste. « Vous n’êtes pas censé penser qu’ils mentent, mais juste que leurs souvenirs divergent » a-t-il dit à Télérama. De ce fait, je reste tout de même un peu déçu car cette déclaration a tendance à réduire le champ des possibles. D’autant que nos souvenirs mentent en permanence. Ils mentent aux autres et ils mentent à nous-même.

Ceci dit, l’interprétation que l’on peut légitimement faire de The Affair reste saisissante car son récit est multiple. D’abord, vous vous interrogez sur les motivations des personnages. Que gagnent-ils en racontant une version forcément biaisée de l’histoire ? Et puis vous vous demandez si les souvenirs même des personnages sont encore fiables. Après tout, la mémoire est altérable, non ? Enfin, vous vous demandez si tous les détails, si tous les éléments, si toutes le scènes, sont véritablement décrits aux policiers. Et pourquoi les auteurs nous mettraient ainsi dans la confidence ? Qu’espèrent-ils nous dire ? Que révèlent-ils de l’inconscient des personnages ?

La série s’affranchit de son cadre mélodramatique classique et prend ainsi une dimension complètement différente. C’est au téléspectateur, non seulement d’assembler les morceaux du puzzle, mais c’est également à lui de créer les pièces, les fondations et le ciment, à partir de deux points de vue d’où surgira une vérité probablement jamais complètement approchée ou révélée. Le téléspectateur devient ainsi le troisième narrateur de cette histoire, la pierre angulaire. Chacun vit sa propre fiction, nous rappelle The Affair avec clairvoyance.

The Affair est la plus grosse baffe que la télévision américaine m’a infligé depuis Breaking Bad. Venant d’une chaîne comme Showtime est d’autant plus étonnant qu’elle n’a pas suscité d’intérêt chez moi depuis les deux premières saison de Dexter. The Affair est en plus une leçon scénaristique et démontre que le traitement d’une histoire simple permet de lui offrir une complexité rarement égalée si elle est considérée avec attention. Salvatrice et rafraîchissante.

Créée par Hagai Levi et Sarah Treem. La saison 1 se compose de 10 épisodes et a été diffusée à partir d’octobre 2014 sur Showtime. La saison 2 sera diffusée à partir du 4 octobre 2015.

Cette saison 2 sera diffusée en France à partir du 11 octobre sur Canal+ Séries.

Catégories : Critique · Drama · Série américaine