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Les trois hommes dans la tête d’Intrusion

Intrusion

Hier soir, Arte diffusait une nouvelles mini-série, Intrusion (à revoir ici sur Arte+7). Nous plongeant dans les tréfonds de l’âme d’un pianiste surdoué soudainement touché par un mal qui le hante, cette mini-série fantastique a pu provoquer aussi bien l’extase de certains téléspectateurs qu’une possible incompréhension. Son récit tortueux jouait de nous et nous devions jouer avec lui – c’est pour ma part ce qui a retenu mon attention, car attendre du téléspectateur qu’il soit plus actif qu’il ne l’est habituellement, ça fait un bien fou.

J’ai voulu essayer de tirer tout ça un peu plus au clair lors d’une interview avec ses trois scénaristes-créateurs, Quoc Dang Tran, Florent Meyer et Frédéric Azémar. La deuxième partie de l’interview est à ne surtout pas lire si vous n’avez pas vu Intrusion.

 

Dimension Séries : La première fois que nous avons entendu parler d’Intrusion, le projet s’appelait encore Un Echo. Qu’est-ce qui a motivé ce changement de nom ?

Quoc Dang Tran : Arte. La chaîne trouvait Un Echo trop « poétique », pas assez précis en termes de promesse. Nous aimions beaucoup Un Echo, qui évoquait à la fois l’écho du passé dans le présent, et l’univers musical, mais une fois que nous nous sommes fixés sur Intrusion, le deuil s’est fait facilement.

Quels ont été les critères qui vous ont amené à choisir Jonathan Zaccaï pour le rôle principal ? Sa performance a été particulièrement relevée sur les réseaux sociaux…

Florent Meyer : Son talent avant tout. C’est un comédien-caméléon, dont on peut apercevoir plusieurs facettes dans Le Bureau des Légendes (Canal+) et Hôtel de la plage (France 2) en ce moment. Pour Intrusion, nous avons particulièrement été sensibles à sa capacité de porter l’angoisse sur son visage, dans son regard. Il incarne parfaitement le sentiment d’inquiétante étrangeté qui était au cœur du projet. Et puis Jonathan s’est lancé à corps perdu dans la préparation et le tournage. Nous avons été enchantés par son implication sa capacité d’abnégation et sa volonté de se mettre en danger. C’est tout ça que l’on retrouve à l’écran, et qui rend son interprétation mémorable.

Le genre n’a quasiment jamais sa place à la télévision française. Avez-vous été étonné qu’Arte soit intéressée par votre projet ?

Frédéric Azémar : Pas tellement. Depuis quelques années, Arte met en place une politique audacieuse en termes de séries, et n’hésite pas à prendre de vrais risques. N’oublions pas qu’Ainsi Soient-ils est un pur drama comme il n’en existe quasiment pas en France (mais représenté par des séries comme Mad Men ou The Affair aux États-Unis). Le drama fait peur aux chaînes, parce qu’il repose uniquement sur les personnages, sur des thématiques et des enjeux du quotidien, et pas sur des questions de vie ou de mort. P’tit Quiquin était un ovni. Odysseus, tragédie antique, était aussi une vraie prise de risque. Et Arte proposera bientôt Trepalium, qui sera la première proposition de série télé française dans le genre de la science-ficiton dystopique. En termes de fiction, Arte se construit progressivement une identité d’ambition et de bienveillance envers les auteurs. Quand la chaîne a décidé de se lancer dans Intrusion, nous étions à la fois reconnaissants et confiants.

Comment avez-vous appréhendé l’écriture sur un format que vous ne maîtrisiez pas jusqu’alors ? Est-ce que la mini-série finalement, ce ne serait pas un terme marketing désignant un long-métrage découpable ? (Interview des scénaristes en 2013 sur le format des mini-séries par ici)

Florent Meyer : La mini-série est un moyen terme entre le film, une seule histoire qui progresse vers une résolution significative prévue à l’avance, et une série qui peut s’élaborer uniquement sur un concept, des personnages et un propos, sans pour autant que ses auteurs n’aient une connaissance précise de comment elle va se terminer – et qui utilise des codes caractéristiques (éléments de récurrence, franchise, cliffhangers, teasers, etc). Intrusion n’est pas un film découpé en morceaux: c’est une série qui se termine au bout de trois épisodes. Nous avons dû concevoir toute l’histoire jusqu’à la fin avant de l’écrire, certes, mais nous avons été scrupuleux sur le fait que la série devait respecter les codes du format. Chaque épisode a sa propre unité d’action, de ton et de propos. Nous avons abordé ce travail très sereinement.

Pouvez-vous nous parler de la création du générique et de la musique, deux autres réussites d’Intrusion ?

Quoc Dang Tran : Moins facilement que Xavier Palud, le réalisateur, ou François-Eudes Chanfrault, le compositeur, ne le feraient ! Ce que nous pouvons dire, c’est que leur influences hitchcockiennes de Xavier et François-Eudes, et leur volonté de déconstruire à la fois la narration et la musique à mesure que l’on progresse dans les épisodes, nous ont immédiatement parlé.

SUITE DE L’INTERVIEW A NE PAS LIRE SI VOUS N’AVEZ PAS VU INTRUSION

Devant les nombreux retournements de situation, le téléspectateur n’a pas d’autres choix que d’être véritablement actif pour amener à s’interroger sur les raisons qui poussent le héros à agir – s’il est fou ou s’il dit vrai. Comment avez-vous intégré cette problématique pendant l’écriture ?

Frédéric Azémar : C’était un des périls de l’écriture : comment doser ce que l’on révèle et ce que l’on cache, à chaque instant, pour à la fois faire progresser le récit et satisfaire l’envie de comprendre du spectateur, et en même maintenir son niveau de frustration. Il y a eu énormément de discussions entre nous pour calibrer la narration, mais nous sommes heureux, finalement, de n’avoir pas trop tenu la main du spectateur, de l’avoir laissé se débrouiller avec des pistes parfois contradictoires, de lui avoir permis d’échafauder des théories qu’il devait nécessairement remettre en question quand tel ou tel élément nouveau se présentait. Mais il est vrai que, dans une version précédente, nous sommes allés trop loin : notre épisode 3 était probablement trop bizarre, trop abscons, et le travail avec Xavier a été bénéfique, en le recentrant sur quelque chose de plus « thriller », plus enlevé, que ce que nous avions initialement conçu.

Détail que je n’ai pas réellement saisi : pourquoi Philippe/Marc a-t-il assemblé les photos de fleurs, des edelweiss, du magazine ? Et que vient faire finalement son faux enfant dans l’équation ? Est-ce simplement des résurgences de ce qu’il vit, dans la réalité, dans la chambre d’hôpital après son AVC ?

Quoc Dang Tran : Le Philippe que l’on découvre dans l’épisode 1 s’appelle en fait Marc. Il a usurpé la place de son frère Philippe, au moment de sa mort, pour obtenir l’amour de sa mère, qui préférait Philippe. Et puis il a tout refoulé, jusqu’à oublier qu’il s’appelait Marc. Dans l’épisode 1, les premiers signes du dérèglement sont les symptômes des efforts de Philippe, mort et coincé dans ce que l’on peut appeler, au choix, les limbes, le purgatoire, le monde-tombe, pour attirer son frère dans cet univers, dans le but de réintégrer la vie qu’il aurait dû avoir. La présence de Léo, le fils de Philippe/Marc dans l’épisode 1, indique le « frottement » entre ces deux mondes. Au moment où Philippe/Marc s’effondre et bascule dans le monde-tombe, Philippe a réussi son coup. Maintenant, il s’amuse de le voir se débattre dans cette réalité, et joue avec lui comme un chat avec une souris avant de reprendre la place qu’il estime être la sienne dans la réalité. Les edelweiss sont un exemple de ce jeu pervers : Philippe, maître du monde-tombe, s’arrange pour mettre Philippe/Marc sur la piste du chalet, où aura lieu la scène d’anamnèse (perte de l’oubli) qui permet à Philippe/Marc de ramener à sa conscience la tragédie de la mort de son frère, et l’usurpation de son identité.

A la manière de la toupie dans Inception par exemple, vous semblez laisser planer une ambiguïté à la fin d’Intrusion. Sans l’expliquer pour l’instant, ce choix de l’ambiguïté vous a paru tout de suite une évidence ou cette fin s’est imposée à vous durant le processus d’écriture ?

Florent Meyer : Nous sommes passés par plusieurs fins possibles. Ce qui est amusant c’est que, pour nous, la fin n’est pas ambiguë, elle est au contraire très claire : Philippe est revenu du monde-tombe et a récupéré la vie qui aurait dû être la sienne. Philippe/Marc (né Marc) est maintenant coincé dans le monde-tombe. Il serait intéressant de savoir ce que ferait Philippe/Marc pour revenir dans la vie qu’il s’est construite pendant 30 ans…

A la toute fin, l’œil du héros révèle un voile noir. Que signifie-t-il ? Philippe l’a emporté ?

Frédéric Azémar : Ce que l’on voit dans Intrusion n’est pas un rêve, ou les délires d’un comateux. C’est effectivement Philippe qui se réveille, et non Philippe/Marc. Même si elle préférait Philippe, la mère s’est progressivement habituée à Philippe/Marc, qui est après tout son seul enfant encore vivant, et qui est devenu « son fils ». Ce qui l’horrifie, c’est de réaliser que son fils a été remplacé par quelque chose d’autre. Peut-être qu’elle sait que c’est Philippe, peut-être pas. Mais elle voit bien que tout cela n’est pas naturel, et l’angoisse la submerge. C’est le sens de « Je ne sais pas qui vous êtes, mais vous n’êtes pas mon fils« .

Quels sont vos futurs projets ?

Quoc Dang Tran : Je co-écris une mini-série polar/thriller 6×52′ avec Fred Cavayé et Jérôme Fansten pour Canal+, et je développe un concept de mini-série fantastique/horreur avec Marina de Van et Clémence Madeleine-Perdrillat.

Florent Meyer : Je co-écris une série 8×52′ polar créée par Mathieu Missoffe, écrite avec Mathieu Missoffe et Antonin Martin-Hilbert, pour France 2.

Frédéric Azémar : J’écris La Corde, une mini-série fantastique 3×52′ pour Arte, réalisée par Dominique Rocher, et je développe une mini-série de science-fiction avec Nyima Cartier.

 

Intrusion, en VOD ou en DVD dans la boutique d’Arte.

Catégories : Drama · Interview · Série française