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Le Bureau des Légendes, identité contrôlée

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Avec Le Bureau des Légendes, Canal+ entend nous plonger dans l’univers des services secrets français. Portée par Mathieu Kassovitz, Sara Giraudeau, Jean-Pierre Darroussin et Florence Loiret Caille, elle souhaite décrire le monde de l’espionnage sous des contours plus minimalistes, à la limite d’un froid et laborieux travail bureaucratique. Ambitieux et casse-gueule à la fois, je me suis plongé dedans sans filet.

L’histoire. Malotru, nom de code de l’agent interprété par Mathieu Kassovitz, rentre de mission après 6 ans passés en Syrie. Mais son intégration au sein du service des clandestins pourrait être remise en cause ; l’identité fictive qu’il a forgée et qui l’a forgé continue d’avoir une emprise sur lui. Il ne parvient pas à s’en détacher complètement.

La dernière fois que Canal+ a voulu mettre en scène une unité policière secrète opérant sur des histoires de terrorisme notamment, c’était en 2007, ça s’appelait Sécurité Intérieure et il n’y avait pas grand chose de bon à en retirer. Heureusement pour elle, peu de gens l’ont vu et personne ne s’en souvient. J’ai pour ma part gardé cet échec en tête puisqu’il incarne le pire de ce que la chaîne cryptée a pu produire. Mais je ne vais pas vous faire languir plus longtemps : Le Bureau des Légendes, c’est bien mieux.

La série a été prise en main par Eric Rochant, qui n’est pas un bleu en la matière. Il avait déjà contribué à relancer la franchise Mafiosa diffusée sur Canal+. Au cinéma, son film Les Patriotes (1994) est souvent considéré comme une référence dans le domaine de l’espionnage. Mais Le Bureau des Légendes inaugurait pour lui de nouvelles responsabilités : la chaîne met particulièrement en avant son rôle de « showrunner » sur la série. Ainsi, il serait tout autant décisionnaire artistiquement de l’écriture, du tournage jusqu’au montage final, des choix de casting, de musique, etc. Le Bureau des Légendes fait la promesse, donc, d’être l’incarnation de la série d’espionnage parfaite imaginée par Eric Rochant. Ce n’est pas moche comme ambition.

 

Un grand potentiel

Et le résultat n’est pas non plus laid, tout au contraire. L’angle choisi pour aborder le domaine de l’espionnage (et du terrorisme pour une part) prend le contre-pied des séries les plus connues, comme Homeland et même 24 Heures Chrono, qui ont souhaité le décrire à grand renfort d’intrigues, de rebondissements et d’action. Si je reste toujours sceptique sur le choix du titre de la série, qui la fait passer pour un programme fantastique diffusé sur M6 au moment de Noël, je comprends cependant la nécessité d’un terme : Bureau. Une bonne partie de la création d’Eric Rochant s’attache à décrire en réalité le travail presque administratif veillant à encadrer les missions du service des clandestins.

Ces « clandés », comme ils sont surnommés régulièrement, sont moins d’une dizaine au total. La France y investit beaucoup d’argent mais leur job est primordial : sous une fausse identité, ils s’installent à des postes stratégiques de façon à obtenir des informations délicates pour nourrir les services de renseignements généraux.

La saison 1 du Bureau des Légendes ne montre quasiment pas l’exercice de ces « clandés » en mission : son job, qui semble avoir été clairement défini, c’est de montrer comment ils sont accompagnés et par qui. Ainsi, la série fait le pari d’une logique d’humilité : plutôt que de tout montrer d’un coup, elle préfère nous montrer étape par étape les coulisses du monde de l’espionnage.

C’est malin, en particulier pour les prochaines saisons car elles portent en elles le potentiel de décrire de nouveaux mécanismes, qui sont déjà à l’oeuvre en saison 1 mais que les auteurs ont choisi de ne pas montrer. C’est notamment le cas des relations avec le pouvoir politique, quasiment absent, ou bien les relations entre les différents services de renseignement.

 

Univers minimaliste et féminin

Maintenant que l’on sait ce que ne développe pas la série, abordons son contenu propre. Le Bureau des Légendes se décompose en 3 intrigues majeures : celle de Malotru qui revient au service mais ne parvient pas à s’affranchir de son identité de clandestin ; celle de Marina, recrue formée pour devenir une nouvelle clandestine ; celle de Cyclone, clandestin algérien qui disparaît des écrans radar.

La saison 1 du Bureau des Légendes apporte ainsi un traitement presque didactique pour expliquer ce qu’est un clandestin : avec Malotru, elle développe les interconnexions psychologiques entre un agent et son identité fictive ; avec Marina, elle montre le parcours initiatique qui conduit un agent à devenir clandestin ; et avec Cyclone, elle met en germe une histoire porteuse d’action et de thriller impliquant un niveau hiérarchique du service plus important. Psychologie, empathie et thriller sont ainsi les trois noms qui peuvent au mieux définir cette saison.

Mais ces trois faces scénaristiques ne sont cependant pas toutes réussies. La série semble avoir fait le choix, conscient ou inconscient, de personnages masculins tous négatifs ou assez neutres (1). Henri Duflot qui supervise les clandestins est interprété par un Darroussin qui fait du Bacri – il ronchonne sans arrêt ; son patron, Mag alias « Moule à gaufres », est tout le temps préoccupé par sa hiérarchie ; et Malotru, le personnage joué par Mathieu Kassovitz, vit d’une froideur jamais entravée (2). C’est un problème car les dilemmes qui se dressent sur son chemin ne produisent rien d’autre qu’une certaine indifférence.

A l’inverse, la plupart des personnages féminins sont traités de manière positive et originale. La psychologue, interprétée avec une grande justesse par Léa Drucker, nous amuse par sa naïveté de « civile » ; Nadia, compagne de Malotru lorsqu’il était en Syrie, nous touche par sa candeur puis par son aplomb ; Marie-Jeanne, l’analyste qui cherche à allier humanité et responsabilité tente de rassembler les morceaux en même temps que le téléspectateur ; et Marina, nouvelle clandestine, cache sa très grande intelligence sous les traits, fragile d’apparence, de Sara Giraudeau – le vrai premier rôle de la série en réalité.

Cela fait du Bureau des Légendes une série très féministe mais aussi un peu maladroite. Car, presque comme un mouvement de balancier, la série ne parvient pas malheureusement à rendre les rôles masculins très intéressants, enfermés dans leurs errements qui ne tirent pas le téléspectateur à eux. Et comme ils disposent d’un temps d’intrigue assez important, Mathieu Kassovitz en tête, cela peut devenir un soucis (3).

 

Conflit global

Jusque-là, donc, la série s’équilibre assez bien entre ce que j’ai aimé (les personnages féminins) et ce qui m’a déplu (les personnages masculins). Mais il manque la face « thriller » du Bureau des Légendes pour que le tableau soit complet. Et il se trouve que, là aussi, mon diagnostic est plutôt équilibré.

Depuis qu’il a été intercepté par la police suite à une conduite en état d’ivresse, Cyclone, un clandestin vivant en Algérie, ne donne plus de nouvelles. Cette intrigue sera le fil conducteur de la série permettant de montrer l’importance des services de renseignement au sein de la bataille internationale qui voit s’affronter les services secrets de chaque pays, y compris entre alliés. Les rebondissements sont au final surprenants et l’aboutissement de cette intrigue est assez satisfaisante. Elle parvient clairement à montrer son sujet : l’ennemi est partout.

Mais les auteurs ont décidé, au milieu de la saison, d’y ajouter une autre couche un peu mystérieuse. Là encore, elle concerne le personnage de Malotru. Sans rien révéler, ce choix artistique les conduit à faire des erreurs de casting, d’écriture et d’interprétation hallucinantes qui envoient la série dans des contrées ridicules pour ne pas dire kitsch. Alors que la série se faisait jusque-là le porte-étendard d’un minimalisme appréciable, elle finit, sur cette intrigue, par produire tout l’inverse et à ressembler aux pires minutes de 24 Heures Chrono. Dommage.

 

Pour l’heure, je considère qu’il s’agit d’erreurs de jeunesse et comme la série porte en elle de nombreuses qualités et un grand potentiel, difficile de ne pas être enthousiaste au final. Le Bureau des Légendes m’a tenu en haleine jusqu’au bout et ses personnages féminins ont su me surprendre. Malgré quelques déceptions, sa description du monde des services de renseignement est inédite, nuancée et d’une belle humanité. A voir pour une saison 2 que l’on espérera un cran au-dessus.

(1) Il y a tout de même une exception notable, le personnage de Sisteron, analyste éternel angoissé. Les auteurs parviennent à le rendre humain au fur et à mesure de la saison sans qu’il ne devienne antipathique. Mais la présence de son intrigue est mince sur l’ensemble de la série.

(2) Enfin, presque. Les scènes avec sa fille, Prune, interprétée par l’excellente Alba Gaïa Bellugi que l’on a connu dans 3 X Manon, sont une vraie bouffée d’air !

(3) Regarder l’évolution de personnages pour qui vous n’avez aucune espèce d’empathie et donc d’intérêt… ce n’est pas particulièrement passionnant. On se raccroche donc aux actions que ce personnage produit, débloquant la suite de l’histoire.

Catégories : Critique · Drama · Série française