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La place de la fiction française en Europe

Europe

Alors que le territoire américain vit une nouvelle crise de sa fiction, c’est en direction du vieux continent qu’une partie des regards se portent. Cela faisait un moment que je n’étais pas venu vous embêter avec des graphiques et des chiffres qui nous permettent d’établir un diagnostic clair et précis d’une situation. Et ça tombe bien, l’Observatoire européen de l’audiovisuel a publié jeudi 26 février un rapport sur la fiction diffusée par les principales chaînes de 17 pays européens entre 2006 et 2013.

Ces précieuses données sont une source inestimable de compréhension dans la lente mondialisation des contenus de fiction, et en particulier des séries. L’occasion de découvrir la place qu’occupe nos chaînes françaises en Europe.

 

Méthodologie

Ce rapport est considérable car, sur des mots, des impressions et des pratiques culturelles différentes, il permet de mettre des chiffres sans équivoque dont le plus intéressant reste de les analyser. Parce que de trop nombreuses chaînes étaient concernées par ce rapport, j’ai réduit le périmètre d’étude des séries et soaps (1) aux deux diffuseurs réunissant les plus fortes audiences de 10 pays : Allemagne, Danemark, Espagne, Finlande, France, Italie, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni et Suède (2).

Les données du rapport sont valables pour l’ensemble de la journée. Si l’on peut regretter qu’il ne propose pas celles associées uniquement à la case du primetime (délimitée par les instances régulatrices généralement entre 18h et 22h… même si ça peut changer légèrement d’un pays à l’autre), c’est déjà un état des lieux vital pour bien comprendre comment la fiction européenne s’en sort dans l’ensemble de ces pays.

Dernière précision : les données sont valables pour l’année 2013. On peut donc regretter qu’elles ne soient pas complètement récentes, d’autant qu’en deux ans, certains marchés audiovisuels ont tout de même un peu évolué. C’est le cas de la France notamment.

* Cela inclut les soaps.

* Cela inclut les soaps.

Premier graphique, une vue d’ensemble. Ces 19 chaînes ont diffusé en 2013 exactement 25 202 heures de séries et soaps. Elles ont consacré 41% de ce volume à la fiction nationale (fiction française en France, fiction anglaise au Royaume-Uni, etc). Si on lui ajoute la fiction européenne non-nationale, ces 19 chaînes ont diffusé 15 602 heures de fictions européennes soit 62% du volume horaire de fiction diffusée. Le premier pays non-européen représenté, ce sont évidemment les États-Unis, représentant à lui seul 28% du volume total.

Les plus gros diffuseurs de la fiction US sont TV2 (Danemark) à 1 154 heures, MTV3 (Finlande) à 1 145 heures et TF1 (France) à 1 029 heures. Ces 3 diffuseurs représentaient à eux seuls 43,7% du volume de la fiction US diffusé en 2013 sur l’ensemble des 19 chaînes étudiées.

 

Allemagne, championne européenne du volume

Mais il n’y a pas que la fiction américaine qui compte. Car en faisant l’acquisition de programmes étrangers, les diffuseurs alimentent économiquement ces marchés étrangers. Ce n’est donc pas forcément le meilleur (ou le seul) indicateur pour jauger de la vitalité d’un paysage audiovisuel. Un autre indicateur, que je privilégie, c’est celui de la fiction nationale, lequel doit être toutefois nuancé car les données de ce rapport intègrent les séries quotidiennes. Il donne une idée de la puissance de création audiovisuelle d’un pays ; aussi bien politiquement (pour les régulations mises en place) qu’économiquement (eh ouais, si l’argent de la fiction US allait dans la fiction FR par exemple, ça donnerait un coup de boost aux scénaristes et producteurs français… !).

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Tri effectué par ordre décroissant du volume horaire des séries nationales. * Cela inclut les soaps

En volume horaire de fiction nationale produite, l’Allemagne écrase tout le monde avec 2 871 heures diffusées sur ARD et ZDF. Les deux chaînes anglaises, BBC One et ITV1 font pâle figure avec leurs 1 282 heures, plus de deux fois moins. Et que dire des françaises, TF1 et France 2, avec seulement 686 heures au total, plus de quatre fois moins ?

On remarque une chose en particulier à leur sujet : elles appartiennent au petit groupe constitué par les duos finlandais et danois, celui des pays préférant davantage diffuser de la fiction US que de la fiction nationale. C’est étonnant car il ne s’agit pas vraiment de pays comparables. La France compte beaucoup plus d’habitants et nos chaînes disposent naturellement de ressources bien plus importantes que nos voisines finlandaises et danoises.

Pour être plus précis, d’après l’annuaire 2014 publié à la mi-janvier par l’Observatoire européen de l’audiovisuel, cet écart est assez immense : le chiffre d’affaires de TF1 en 2013 était de 1,424 milliards d’euros… contre moins de 400 millions d’euros pour la chaîne hybride publique/privée (uniquement financée par la publicité) TV2 danoise. On peut comprendre le choix des petits diffuseurs européens de s’alimenter en programmes en provenance des pays étrangers ; ils n’ont pas les moyens de produire un grand volume horaire de fiction nationale. Mais de la part d’un pays comme la France dont les moyens sont autrement différents… ce n’est pas exactement la même chose !

Quand je radote le fait qu’il est absolument nécessaire d’inciter les chaînes françaises à produire davantage de séries originales, ce n’est pas un hasard. On est battu par l’Italie, le Royaume-Uni, l’Espagne, la Pologne et les Pays-Bas… Comment espère-t-on faire rayonner (et, par « rayonner », j’entends aussi « vendre ») les séries françaises sur de si faibles bases ? D’autant que, faut-il encore le rappeler, ce volume ne signifie pas forcément « production inédite et originale » dans le cas français – alors que c’est déjà plus vrai au Royaume-Uni qui dispose d’une régulation beaucoup plus stricte sur ce plan.

 

BBC1, presque 100% british

Ceci nous amène à la part qu’occupe la fiction nationale et celle qu’occupe la fiction US dans le volume total de fiction diffusée par ces chaînes. J’ai pris le soin de séparer les chaînes publiques, dans le premier groupe, des chaînes privées dans le second. Globalement, les deux premières places sont occupées dans chaque pays par un diffuseur public et un diffuseur privé. Ceci dit, c’est différent dans le cas de l’Allemagne où ce sont deux diffuseurs publics qui sont en tête des audiences, et deux diffuseurs privés en Espagne. Ces deux situations particulières disposent d’un point commun : la concurrence y est très rude et aucun diffuseur n’atteint 15% d’audience. Le premier diffuseur privé en Allemagne est donc naturellement très proche ; même chose pour la première chaîne publique en Espagne… !

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Tri effectué par ordre décroissant de la part des séries nationales. * Cela inclut les soaps

Dans les chaînes publiques, France 2 est à mettre aux côtés de TVP1 (Pologne), SVT1 (Suède) ou DR1 (Danemark). Dans ce groupe, France 2 est celle qui dispose du plus gros trésor de guerre, mais qu’elle ne semble pas convertir en création originale… Les chaînes publiques allemandes sont elles davantage proche de BBC1 (Royaume-Uni), la championne de sa catégorie et de RAI1 (Italie), à la troisième place du podium.

Au sein des chaînes privées, TF1 est également à la traîne, le podium des diffuseurs consacrant le plus de temps d’antenne à sa fiction nationale étant occupé par Antena 3 (Espagne), TVN (Pologne) et ITV1 (Royaume-Uni). La fiction outre-Manche est ainsi la seule à placer ses deux chaînes sur leurs podiums respectifs.

 

Diffusion en Europe

Si ce rapport est nécessaire, il dispose d’un gros défaut, celui de ne pas détailler le type des fictions, mettant dans le même bateau des formats différents qui répondent à des besoins différents : comédie de 26 minutes, drama de 52 minutes, mini-séries ou encore séries quotidiennes, ce n’est pas la même chose. Les chaînes ne programment pas tout de la même manière à la même heure.

Mais le rapport propose en revanche un indicateur économique qui permet de jauger de l’efficacité industrielle d’un pays à produire de la fiction qu’il est possible ensuite de vendre. Pour chaque chaîne étudiée, qu’elle soit polonaise ou danoise, il recense les programmes allemands, anglais, espagnols, italiens ou français achetés. Ce qui nous permet de savoir quel pays européen vend le mieux ses programmes en Europe.

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Sans grande surprise, c’est le Royaume-Uni qui s’impose largement en tête devant ses concurrentes européennes.

Pour être compris, il faut mettre en perspective ces chiffres avec ceux des séries nationales diffusées au sein de leurs propres territoires. Ainsi, les 20 chaînes françaises étudiées dans le rapport ont diffusé 12 930 heures de séries nationales – mais seulement 2 695 heures, comme indiqué sur le graphique ci-dessus, étaient diffusées dans d’autres pays européens. De son côté, les 30 chaînes anglaises ont diffusé 18 584 heures de séries nationales – et 14 622 heures ont trouvé preneurs en Europe. C’est encore plus étonnant sur le cas Allemand pour qui, sur les 15 chaînes étudiées, ont diffusé 5 800 heures de séries nationales – à comparer aux 8 159 heures diffusées dans d’autres pays européens.

Autrement dit : les chaînes françaises diffusent un volume horaire très important par rapport à ce qu’elles arrivent à vendre à l’étranger. Donc quand vous entendez des spécialistes dire que la circulation des œuvres au sein des chaînes françaises est un problème, rappelez-vous de ces données car elles démontrent que ce n’est pas la problématique principale, très clairement. La France produit trop peu de fiction inédite mais ce qu’elle produit, elle circule énormément. Le chiffre anglais ne peut être interprété de la même façon car le volume horaire inédit produit chaque année est bien plus important (ce qui explique aussi pourquoi le volume de diffusion de ces séries-là est mécaniquement plus important).

La problématique que ces données met en évidence, encore une fois, est un point subtile à assimiler : une œuvre doit se conformer, en ton, en format et en qualité à un marché (4), mais ce n’est en aucun cas une entrave à la liberté de création de le reconnaître – ce doit davantage être une opportunité de proposer des séries bien écrites, bien produites, bien jouées et originales, car l’originalité et l’audace est souvent payant dans ce marché (on l’a vu récemment avec Les Revenants notamment, mais n’oublions pas le cas des pays nordiques qui, avec bien moins de moyens qu’en France, ont su rendre leurs fictions universelles et les vendre à l’étranger).

 

« Rallumer la télévision »

Il y a seulement quelques jours, l’Institut Montaigne a publié un rapport de 87 pages établissant le diagnostic du rayonnement de la fiction française. Il en tirait 10 propositions pour « lui donner les moyens de se projeter sur le marché mondial« . Son bilan ne concernait pas uniquement la fiction. Il soulevait également la juste question du divertissement dans lequel les producteurs français ont grandement déserté la production inédite.

Ce qu’il reproche sur ce sujet (et vous allez comprendre pourquoi j’en parle), c’est que la réglementation, via les aides, n’a pas pris en charge ce secteur de l’économie de l’audiovisuel. Presque abandonné, la plupart des producteurs français se sont contentés de racheter des formats étrangers et de les importer en France. Ce qui explique notamment pourquoi il a fallu attendre que d’autres pays s’intéressent à la gastronomie ou à la mode (ce ne sont que 2 exemples) pour que la télévision du pays connu notamment pour sa gastronomie et sa mode s’y intéresse. Le rapport préconise donc que les émissions de divertissement profitent également des aides du CNC.

Si c’est un bon point pour ce rapport, il fait entorse à cette logique en réalisant un contresens malheureux sur le sujet de la fiction. Selon lui, la fiction française souffre d’abord d’une régulation qu’il considère comme un frein. Ce qu’il pointe dans sa proposition N°3, c’est la définition même des œuvres qui sont concernées par cette obligation. Théoriquement, il s’agit d’œuvres « d’expression originale française« . Autrement dit, exprimées et dialoguées en français. Le rapport préconise, lui, de remplacer ce critère par le « made in France » qui permettrait, pour faire simple, de produire des œuvres en anglais impliquant « une localisation de la production en France et des auteurs et producteurs exerçant en France« . Toute la difficulté revient à interpréter cette phrase, car des auteurs étrangers, s’il suffit de les faire venir un jour en France pour considérer qu’ils exercent dans notre pays… Hum.

A côté des pays comme le Danemark ou la Suède qui vont continuer à produire des œuvres dans leurs langues, et les exporter avec succès, le rapport insisterait ainsi pour que la France ouvre ses obligations patrimoniales à différentes langues (l’anglais est visé, évidemment) – et donc à des acteurs économiques non-Français qui viendraient faire concurrence à ceux qui profitaient jusqu’ici de ces obligations. Mais ces obligations, qui restent pour l’instant très faibles, permettaient de faire survivre justement à minima la production TV française patrimoniale. En réalité, il faudrait renforcer ces obligations à un niveau similaire au Royaume-Uni (5) – autant s’inspirer des meilleurs, non ?

 

La proposition N°6 n’est pas non plus exempte de défauts mais elle part d’une idée intéressante. Les chaînes françaises ont une obligation à l’heure actuelle de diffuser chaque année, entre 20h et 21h, 120 heures de productions patrimoniales inédites. Le rapport préconise d’élargir la fourchette horaire de 18h à 22h30. Mais l’élargissement de cette plage horaire (multipliée par 5,5) ne s’accompagne pas d’une augmentation drastique de l’obligation qui passe seulement à 240 heures (multipliée par 2).

Sur le principe, c’est une bonne idée car les diffuseurs concentrent du coup tous leurs efforts économiques sur une minuscule plage horaire. Comme j’ai essayé de le démontrer dans une précédente enquête (6), c’est la diversité des créneaux horaires qui engendrent la diversité des fictions et des formats. En élargissant ce créneau, il y a donc une chance que les diffuseurs profitent de ce nouvel air. Mais il faut prendre en compte un élément essentiel : 120 ou même 240 heures inédites, c’est RI-DI-CU-LE !

Dans mon enquête comparative avec le système réglementaire britannique, j’avais démontré qu’une chaîne anglaise comme BBC One ou ITV1 remplissait l’obligation des 120 heures inédites en 4 mois… et pourtant cette obligation concerne une année entière pour les chaînes françaises. Et encore, en 2012 par exemple, TF1 n’avait même pas su atteindre ce chiffre avec seulement 116 heures inédites. Elle a rectifié le tir en 2013 avec 150 heures inédites. Mais dans tous les cas, cela reste pour l’instant trop faible.

Cette modification réglementaire produit même un nouveau risque : si les chaînes se mettent à remplir largement ce quota sur la plage 18h-20h, elles auront tout le loisir d’acheter encore plus de fiction étrangère (et donc de ne pas financer la fiction française) pour la diffuser sur la case 21h-22h30, la plus stratégique. Au final, le rapport aura eu l’effet inverse : il ne fera pas davantage rayonner la fiction française mais il permettra en revanche à ce que les chaînes deviennent encore davantage des tubes à rediffusions de productions étrangères. Au lieu d’indiquer un nombre d’heures précis, il faudrait s’inspirer du modèle anglais qui ordonne un pourcentage. En l’occurrence, BBC One doit par exemple programmer 90% de productions originales entre 18h et 22h30 (ce qui correspond environ à 1 800 heures inédites annuelles). Dans les faits, elle remplit allègrement ce quota, entre 99% et 100%. Voilà voilà…

 

Et pourtant, ce rapport développe également des questions intéressantes au sujet de la fiction française. Il a notamment pour lui la très bonne idée d’appuyer davantage sur le rôle-modèle que doit endosser France Télévisions, dont le profil éditorial est pour l’instant trop similaire à celui de TF1 (alors que c’est très différent entre BBC One et ITV1 – cf. graph « La Productions de séries en 2012« ). Le rapport, qui incite de manière globale à ce que la profession des producteurs se renforce et se consolide, indique notamment que l’un des objectifs de France Télévisions n’est plus de garantir la diversité des producteurs mais bien de celle des œuvres.

En cela, il rappelle l’échec de la réglementation actuelle qui croit naïvement qu’avoir sous la mains des centaines de sociétés de production permet d’avoir des propositions de programmes très différentes. Évidemment, ceux qui défendent ce point de vue ne doivent pas regarder tous les jours la télévision française… ! Sans louer forcément la situation des méta-studios américains, je reste persuadé qu’il peut exister une troisième voie – déjà esquissée par certains producteurs tels que Tetra Média d’ailleurs – mais pour cela, il faut aussi qu’elle s’accompagne d’une réflexion éditoriale des chaînes de manière globale… et peut-être un peu plus démocratique ?

 

Leçon finale à retenir pour les journalistes médias un peu fainéants : TF1 n’est pas la première chaîne d’Europe.

 

Manuel Raynaud.

 

 

(1) Les soaps sont les séries quotidiennes comme Plus Belle La Vie. Certains pays, comme le Royaume-Unis, en sont très friands, ce qui accroît mécaniquement le volume horaire total de fiction diffusée.

(2) Pour la Suède, les données de TV4 étant incomplètes, je n’ai pu intégrer cette chaîne à l’analyse.

(3) Ce n’est pas le cas pour l’Espagne pour qui la première chaîne publique arrive en 3ème position.

(4) En ton : dire adieu aux comédies familiales niaises par exemple ; en format : inscrire enfin le 26 minutes dans l’ADN des chaînes françaises ; en qualité : voyez la différence d’éclairage et de décors avec Broadchurch d’un côté et Joséphine ange gardien de l’autre…

(5) Cf. Enquête comparative avec le système réglementaire anglais : « La télé française peut-elle être davantage créative ?« 

(6) Cf. Enquête : « La qualité dépend-elle de la diversité ?« 

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