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Les liens épineux entre le cinéma et les séries

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« Les séries me font chier. » C’est avec ces mots ébouriffant de finesse que Bruno Wolkowitch, dans une interview de Télé 2 Semaines, réalisait la promotion des Hommes de l’Ombre, une série politique de France 2 dont la saison 2 était diffusée en octobre dernier. Difficile de lui reprocher sa franchise tant, aujourd’hui, les précautions de communication sont de rigueur.

Mais, tout de même, lorsque votre carrière repose sur la télévision en général, et sur son premier dispositif de fiction en particulier (les séries), il y a de quoi être étonné. Une prise de parole d’autant plus surprenante que, désormais, ce point de vue semble en voie d’extinction. Pour toute une profession. Une prise de parole qui rappelle aussi que l’univers du cinéma et celui de la télévision ne sont pas encore de grands amis intimes.

On pourrait le croire récent mais ce rapprochement n’est pas si nouveau. Aux États-Unis, nombreux sont les acteurs, projetés sur le petit écran, qui ont atterri sur le grand, et inversement. De Michael Douglas (Streets of San Francisco, 1972) à Robin Williams (Mork & Mindy, 1978)  ; de Claire Danes (My So-Called Life, 1994) à Jennifer Aniston (Friends, 1994). La liste est longue et se renouvelle sans cesse. Sans jamais poser de problèmes. David Lynch, dès 1990, imaginait Twin Peaks par exemple. Dans un autre pays, le Danemark, Lars Von Trier proposait quatre ans plus tard L’Hôpital et ses fantômes.

L’une des plus grandes stars audiovisuelles du moment se nomme Benedict Cumberbatch. Cet anglais, incarnant avec autant de grâce que d’excentricité l’égocentrisme d’un enquêteur brillant dans Sherlock, est devenu en quelques mois seulement le nouveau comédien bankable que les blockbusters (Star Trek) tout comme les films moins spectaculaires (12 Years a Slave) s’arrachent. Son talent a fait la différence.

On pouvait déjà l’apercevoir dans une série britannique de 2003 intitulée Fortysomething où il interprétait l’enfant d’un médecin, le docteur Paul Slippery, joué par Hugh Laurie. A leurs côté, on retrouvait également dans cette série d’ailleurs un certain Peter Capaldi, l’actuel Doctor Who. Au total, trois des plus grands acteurs britanniques actuels réunis il y a plus de dix ans dans une production qui n’a pas, à l’époque, fait de vagues (mais qui a inspiré cette vidéo à un internaute) :

Ce n’est pas une anecdote innocente : elle raconte beaucoup d’un pays. Si l’on ne produit pas un certain volume horaire de fiction (problématique déjà abordée sur Dimension Séries), difficile pour les acteurs/réalisateurs/scénaristes de faire leurs preuves. Au Royaume-Uni et aux États-Unis, ce n’est pas un problème mais en France, ça l’est déjà un peu plus.

Outre Arte, il y a au moins un diffuseur dans l’hexagone qui se sent particulièrement concerné par la problématique : Canal+, « créateur original » finançant grandement le cinéma français. Si son visage sériel a subi un coup de fouet depuis la saison 2 d’Engrenages en 2008 (oubliez sa saison 1 tout comme Sécurité Intérieure, le 24 Heures Chrono que la chaîne a tenté de lancer en 2007), il ne finit pas d’évoluer.

Depuis 2009 et 2010 avec le sacre de Braquo et de Carlos – Olivier Marchal et Olivier Assayas -, la chaîne cryptée confie de plus en plus souvent ses créations aux réalisateurs de films. Pascal Chaumeil (L’Arnacoeur) pour Spotless, Mabrouk El Mechri (JCVD) pour Maison Close, Jan Kounen (99 francs) pour Le Vol des Cigognes… Mais cette orientation n’est pas du goût de tous et plusieurs scénaristes m’ont confié leur exaspération face à ce qu’ils qualifient de « hold-up ». Car certains réalisateurs importés du cinéma ont aussi tendance à importer leurs pratiques sans forcément prendre en compte les spécificités de la télévision où ce sont les auteurs qui doivent gouverner le projet.

Chez nous, il est nécessaire de prendre en compte ce fait : même si c’est peut-être moins prononcé en ce moment, le monde du cinéma n’a jamais été super pote avec le monde de la fiction télé. Une caricature en partie, mais une réalité également. Le combat du scénariste contre le réalisateur, et inversement, n’est pas une idée montée de toutes pièces. D’ailleurs, sur un pur plan réglementaire, le cinéma est l’objet de lois le soutenant directement au contraire de la fiction télé. De quoi alimenter l’impression d’une hiérarchisation arbitraire des œuvres audiovisuelles.

La bonne nouvelle, c’est que malgré ces freins, la télé française propulse régulièrement les carrières d’artistes talentueux, de Jean Dujardin à Audrey Fleurot, de Valérie Bonneton à Thierry Godard. Si ce dernier consacre son travail en grande majorité à la télévision, il figure aux côtés des acteurs français les plus impressionnants, cinéma compris.

Mais, attention, la tendance de faire appel aux têtes connues du grand écran, acteurs ou réalisateurs, peut aussi incarner à mon sens l’idée d’un certain replis – économique et artistique. Ce qui me plait dans la fiction anglaise, c’est sa fraîcheur et sa vitalité qui prennent source dans la variété de ses œuvres. La télévision est un formidable outil pour découvrir de nouveaux talents. Quelle stratégie un diffuseur cherche-t-il à soutenir lorsqu’il engage une personne déjà connue ? Est-ce vraiment celle du long terme ? Son rôle n’est-il pas de trouver un modèle économique qui lui permettra de dénicher les talents ?

Je n’ai jamais cru que la question centrale était celle du support. Seule l’ambition artistique compte. Veut-on multiplier les passerelles entre le cinéma et la télévision pour que les deux univers s’enrichissent ? Oui, bien sûr. Doit-on les rendre systématiques ? Probablement pas. Avec Le P’tit Quinquin de Bruno Dumont, Arte fait finalement presque figure d’exception. C’est sûrement dans l’entre-deux, dans un mélange de ces univers, que la réponse se trouvera. Une chose est sûre vu la particularité de notre pays : la recette française n’aura d’autre choix que d’être unique.

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