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Hatufim, entre humanité et terrorisme

Hatufim

Avant d’être diffusée sur ARTE en 2015, la chaîne sort en exclusivité la saison 2 de Hatufim en VOD et DVD. Cette série israélienne, qui a engendré son adaptation américaine largement surestimée nommée Homeland, (cf. notre comparatif) avait fait forte impression lors de sa première saison. On attendait donc sa suite de pied ferme. Et même si j’ai deux ans de retard sur la diffusion originale, la satisfaction était au rendez-vous.

Apaisement interrompu

Depuis que Nimrod et Ouri sont rentrés au pays, et qu’ils semblent désormais libres de tout mouvement, tout le monde essaie de reprendre le cours de sa vie. Mais la déduction réalisée par les deux prisonniers en fin de saison 1 va chambouler l’espérance qu’ils avaient de pouvoir tout reconstruire. Amiel, le troisième prisonnier, considéré comme mort, ne l’est pas. Il agit désormais sous la coupe d’un groupe terroriste en Syrie.

Ne pouvant nier l’évidence, Nimrod et Ouri décident d’agir – mais ils ne sont pas seuls. Dans leur tâche, ils épaulent le psychologue de l’armée Chaïm, chargé la saison dernière de les interroger. Iris, l’agent qui travaillait avec lui, est également de la partie. Et de nouveaux personnages entrent dans la danse.

En parallèle, les famille des prisonniers cherchent toujours péniblement et durablement à encaisser le choc de leurs retours après 17 ans de captivité. Talia, qui s’est battue jusqu’au bout pour son mari, voit ses idéaux se dégonfler ; Nourit revient dans les bras d’Ouri alors qu’elle avait refait sa vie avec son frère ; Yaël parvient enfin à faire le deuil d’Amiel… mais pour combien de temps !?

 

Œuvre tentaculaire

C’était déjà la qualité principale de la série en saison 1, c’est encore plus évident dans celle-là. Gideon Raff, son créateur, qui écrit et réalise tous les épisodes seuls, parvient à développer un univers et un récit en cohérence parfaite avec ses personnages et leurs actions. Ils sont tous utiles tour à tour et chacun a son importance, au service d’une intrigue, d’une émotion, d’un sentiment, d’une scène.

Et cette précision se retrouve dans le développement de l’histoire où chacune de mes interrogations (pour ne pas dire mon scepticisme à divers endroits de la saison) ont presque toujours trouvé des réponses satisfaisantes, comme si l’auteur avait parfaitement su anticiper mes réactions.

Pour trouver cet équilibre, Hatufim alterne son récit entre un thriller d’espionnage et une chronique mélodramatique. D’un côté, Israël cherche à confirmer qu’Amiel est bien vivant ; de l’autre, Nimrod, Ouri et leurs familles essaient de retrouver le goût de vivre. Mais Gideon Raff a eu l’intelligence de déployer ce procédé également en Syrie, où l’on retrouve Amiel et sa femme Leïla.

Si Youssef, nom musulman du soldat israélien, doit prendre de lourdes décisions en tant que potentiel nouveau chef de la cellule terroriste, il ne peut également ignorer les demandes permanentes de sa femme qui cherche à tout prix à mieux le connaître alors qu’il refuse de parler de son passé. Au-delà du petit jeu « qui espionne qui » qui taraude l’esprit du téléspectateur pendant un moment, il y a dans l’écriture de ce couple un engagement humaniste vital alors même que l’auteur y dépeint un terroriste potentiellement de haut calibre.

Engagement politique

Gideon Raff se permet même, parfois, des comparaisons subtiles mais puissantes au cours de cette saison. Lors de l’épisode 6, un terroriste très dangereux montre à Amiel comment recruter un enfant-soldat en observant les plus assidus à la mosquée. Le parallèle est terrible lorsque, en Israël, on découvre l’existence d’un soldat lui-même recruté sur des motivations qui font appel à une haine similaire. La complexité du conflit israélo-arabe se renvoyant coup pour coup y est ici démontré avec discernement, sans prosélytisme et avec pas mal d’humilité.

D’ailleurs, même si la série date d’avant le conflit Syrien (alors qu’une bonne partie de l’intrigue se déroule dans ce pays), une scène nous rappelle une terrible question d’actualité : où vont les armes des occidentaux censés soutenir les populations qui se révoltent ? Ainsi, dans Hatufim, un Français, casque bleu, qui se dit « business man » (et qui, au passage, ne sait pas très bien parler français… !), en revend une bonne cargaison au groupuscule terroriste. Bim. Pas sûr qu’on puisse voir une telle audace sous nos latitudes.

Hatufim est une œuvre autant dérangeante, parce qu’elle remet en question ce qui nous conditionne, qu’une série passionnante à regarder pour ses nombreux retournement de situations. D’autant que cette saison 2 lève le voile de manière intelligente sur de nombreuses zones d’ombre de la saison 1. Haletante et émouvante. Et, parfois, même drôle !

Créée par Gideon Raff. Saison 2 (14 épisodes), première diffusion entre octobre et décembre 2012. Diffusion sur ARTE en 2015.

La saison 2 est disponible en VOD et DVD depuis le 5 novembre sur la boutique d’ARTE.

Catégories : Critique · Drama · Série israélienne