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La dé-re-réglementation, graal de la fiction française ?

TeleReglemantation

Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Natixis. Le groupe bancaire vient de produire une étude sectorielle sur l’audiovisuel français. Selon l’étude, les groupes privés TF1, Canal+ et M6 devraient profiter d’une transformation, déjà annoncée, des règles qui encadrent la production de contenus audiovisuels. A la tête de cette étude, Jérôme BodinPavel Govciyan et Olivier Bomsel.

Intitulée « Vers une nouvelle politique industrielle audiovisuelle ?« , Natixis cherche à évaluer l’impact économique de ces éventuels changements de réglementation sur les groupes audiovisuels dont la rentabilité « est en baisse constante depuis 2000 à l’inverse des groupes allemands« . Pour ce faire, ils se sont appuyés notamment sur l’exemple britannique et, dans les faits, ils partagent une bonne partie des conclusions que j’essayais de démontrer sur Dimension Séries dans mon enquête « La télé française peut-elle être davantage créative ?« .

 

De quelle déréglementation parle-t-on ?

Les analystes de Natixis, en partenariat avec la chaire Médias et Marques à MINES Paristech, ont établi deux hypothèses de travail.

 

L’hypothèse « évolution », la moins ambitieuse, s’appuie sur deux nouveautés  :

– Le premier, c’est l’introduction des parts de coproduction pour les diffuseurs. Autrement dit, les diffuseurs vont pouvoir tirer profit des œuvres qu’ils financent, ce qui n’était pas le cas jusqu’alors. C’est quasiment fait puisqu’on attend « simplement » que le décret mette en œuvre la loi votée en novembre 2013. Les taux restent à fixer par le décret mais le principe est acté.

– Le second, ce sont les obligations d’investissement dans la production indépendante. Les chaînes doivent à l’heure actuelle réserver entre 60 et 85% de leur budget aux producteurs indépendants. C’est même 95% pour France Télévisions qui, autrement dit, est dans la quasi incapacité de produire en interne. L’étude s’appuie donc sur une baisse (voulue par les diffuseurs, et un peu moins par les producteurs… – cf. la fin de cet article) légère de ces quotas qui permettraient aux diffuseurs d’internaliser leurs productions.

 

L’autre hypothèse, intitulée « révolution », est la plus intéressante et appuie sa réflexion sur le système réglementaire britannique :

– Même indicateur pour les parts de coproduction.

– Cette fois-ci, Natixis s’appuie sur une réduction drastique du quota d’obligation de production indépendante, tombant à 25%.

– Enfin, 65% d’antenne devra être consacré aux productions originales. Et ce quota passera à 85% entre 18h et 22h30. Pour rappel, en octobre 2013 d’après des données établies sur Dimension Séries, TF1 et France 2 diffusaient entre 21 et 23h seulement 48 et 65% de productions originales, contre 87 et 97% pour ITV et BBC One, leurs équivalents britanniques. Une production originale, c’est un programme commandé et diffusé en premier lieu sur la chaîne concernée (mettons de côté le cas, encore rare, des coproductions internationales qui compliquent un peu les choses).

 

Dans ces deux situations hypothétiques, il ne s’agit pas véritablement d’une pure déréglementation comme cela pourrait plaire aux actionnaires novices en ce domaine. En réalité, il s’agit plutôt d’une re-réglementation qui transforme la manière dont l’audiovisuel français a été imaginé. Jusqu’ici, les diffuseurs n’étaient que des boites aux lettres où le cash transitait mais qui n’avaient pas véritable intérêt à investir dans les programmes – c’est aussi l’une des raisons qui explique pourquoi le PAF est presque autant un rediffuseur gigantesque de la télévision américaine qu’un créateur de programmes français ; si l’hypothèse « révolution » est retenue, ça devrait changer la dynamique. Ils pourront ainsi bénéficier des droits afférents à leurs investissements et profiter en plus d’économies d’échelle (chez Natixis, ils appellent ça des « synergies » !) grâce à cette nouvelle capacité d’internaliser les productions. Et ils seront obligés de s’y astreindre puisqu’ils devront produire un nombre conséquence de programmes originaux. Comme au Royaume-Uni. Pour créer de la valeur plutôt que relayer celle des autres.

 

Politique fiction

C’est là que ça devient particulièrement croustillant. En anticipant cet éventuel changement réglementaire qui pourrait faire passer la télévision française du statut de passif à celui d’actif, l’étude de Natixis s’amuse à redessiner le PAF et les rapports de force diffuseurs / producteurs.

Selon eux, un cycle d’acquisitions par les diffuseurs serait enclenché. « Nous estimons qu’ils devraient chercher à se renforcer à la fois dans la production et dans les droits audiovisuels. L’objectif étant de se transformer en studios (production, diffusion et exploitation de droits), à l’image des groupes américains » note l’étude.

Et qui dit acquisition, dit cible. A l’image de ce qui se produit partout dans le monde, les chaînes françaises devraient sortir le chéquier et devenir propriétaires d’un nombre conséquent de sociétés de production. C’est d’autant plus vrai que, selon Le Figaro, les groupes privés TF1, M6, Canal+ et le groupe NRJ ont mis pas mal d’argent de côté. 2,5 milliards d’euros au total selon leur estimation. Natixis a ainsi établi une liste potentielle d’achats pour TF1, M6 et Canal+.

TF1

La première cible pour la première chaîne français en terme d’audience, ce serait EuropaCorp à qui elle a passé en 2012 le plus grand nombre de commandes pour un montant total de 22 millions d’euros. Pour rappel, il s’agit de la société de Luc Besson avec qui TF1 semble entretenir des rapports commerciaux tout à fait cordiaux. Son exposition aussi bien cinématographique que télévisuelle semble effectivement correspondre à l’ADN de TF1. Après, artistiquement, c’est le néant. Je me devais de réaliser cette précision.

Autre cible, JLA Productions à qui l’on doit Navarro et Camping Paradis sur TF1. Mais il y a également Beaubourg Audiovisuel qui produit Falco ou bien Ego Productions responsables d’Alice Nevers et Doc Martin. En plus, comme le note Natixis, elle est dirigée par Pascale Breugnot, ancienne directrice de la création chez TF1. Ça peut jouer…

M6

Il n’y a pas beaucoup de choix dans le cas de M6 vu qu’elle ne produit pas beaucoup de fiction. Mais il y a quelques évidences, tout de même. Tout d’abord, Noon, qui produit Scènes de Ménages, et qui alimente le créneau de 20h15-20h50 de la chaîne depuis désormais 4 ans. C’est beaucoup. Trop.

Autre acquisition intéressante, c’est Calt à qui l’on doit Caméra Café, Kaamelott et Soda, diffusée sur la petite sœur d’M6, W9. Elle produit également Hero Corp diffusée sur France 4. D’ailleurs, c’est l’occasion pour moi de faire une précision pour les plus profanes : si TF1 achète Tartanpion Productions, rien n’empêche Tartanpion Productions d’aller vendre des séries auprès d’autres diffuseurs, genre M6, évidemment. Attention cependant, il y a un petit bémol. Entre Alexantre Astier et Calt, c’est compliqué, et c’est précisément pour ça qu’on attend la suite de Kaamelott depuis pas mal d’années au cinéma. Si M6 veut obtenir Calt, elle a tout intérêt à régler ce petit problème avant ça.

Canal+

Quant à la chaîne cryptée, le choix est moins évident car elle fait appel à un grand nombre de petits producteurs. Ceci dit, certains devraient s’imposer. C’est difficile d’imaginer Haut et Court (Les Revenants) se faire racheter vu qu’ils semblent tenir quand même vachement à leur indépendance, autant au cinéma qu’en télévision. Mais Canal+ pourrait pencher son dévolu sur Scarlett Productions par exemple qui produit Kaboul Kitchen – chopant ainsi au passage une société sachant produire de la comédie en France.

Natixis valorise également vachement Capa Drama (Reporters, Braquo, la prochaine Versailles…) mais elle appartient au groupe Newen. Et j’ai du mal à croire que Newen puisse être racheté dans sa globalité vu qu’il a dans son escarcelle Telfrance, le producteur de Plus Belle La Vie. Un arrangement devra être trouvé.

Et France Télé ?

Bon, l’étude de Natixis s’est arrêtée aux groupes privés. Mais pourquoi ne pas parler du service public qui est le véritable pilier-modèle du paysage audiovisuel au Royaume-Uni ? Je reviens un moment sur Telfrance du coup. Ailleurs, dans le monde, les diffuseurs sont toujours propriétaires du producteur de leur fiction quotidienne. Parce que ça coûte beaucoup d’argent. 30 millions d’euros par an pour Plus Belle La Vie. La première priorité de France Télé, ce serait donc de trouver un arrangement avec Telfrance/Newen. Économiquement, artistiquement, industriellement, c’est du bon sens d’internaliser la production de Plus Belle La Vie, et, je crois, pour tout le monde.

Il y a une autre société de production qui devrait intéresser France Télé, c’est Elephant Story, filiale d’Elephant Groupe, qui est selon moi le leader artistique de la comédie télévisuelle en France. On lui doit notamment Fais pas ci, fais pas ça et Parents mode d’emploi, que j’aime d’amour et d’eau fraîche. Son autre filiale, Gazelle & Cie, produit WorkinGirls.

 

Maintenant, arrêtez de vous exciter. Au-delà de sa portée économique, je considère cette étude davantage comme un message politique. Qui rejoint en partie le mien, certes, mais qui n’est pas encore à l’ordre du jour. Ça se saurait si le lobbying pro-créatif avait un quelconque impact sur la télévision française et, même mieux, ça se verrait ! Si on n’y est pas encore, c’est aussi parce qu’il y a des freins, souvent politiques, qui l’empêchent d’atteindre ce niveau de maturité.

Des freins qui remontent même depuis la création de TF1 où des choix malheureux, pour ne pas dire anti-visionnaires, ont offert le premier canal de diffusion au secteur privé quand il fallait le réserver au public. Des freins qui ont sacralisé la myriade de producteurs indépendants, ayant un poids extrêmement faible face aux diffuseurs, devenant des pantins artistiques alors qu’ils devraient être des éclaireurs créatifs. Des freins qui, paradoxalement, ont laissé la possibilité aux chaînes de composer leur grilles d’un grand nombre de programmes non-commandés. C’est moins cher, certes, mais ça ne créé aucune valeur.

Allez, disons qu’on est plus prêt du mieux aujourd’hui qu’hier. C’est déjà ça.

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