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Adaptation, remake, spin-off : les séries US depuis 1970 (2)

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Dans la première partie de cette enquête, nous nous étions intéressés au comportement global de la télévision américaine depuis les années 70. Cette fois-ci, inscrivons notre analyse dans le particulier. Quelle chaîne est la championne des séries non-originales ? A-t-on vu plus d’adaptations de films ou de livres en séries depuis 2000 ? Quelle est la série non-originale la plus originale ? Et surtout, industriellement, vaut-il mieux commander des séries originales ou des séries non-originales ?

La question (enfin, une parmi d’autres) qui me taraudait était de découvrir l’évolution du type des séries non-originales dans le temps. Je m’appuyais sur une impression tout à fait triviale : je trouvais que le nombre de remake (adaptations de séries étrangères) était en forte augmentation. Cette étude était ainsi l’occasion de le découvrir tout en affinant la compréhension de ce phénomène. J’ai choisi d’associer à ces remake ce que j’appelle ici les reboot. Il s’agit en réalité d’une franchise américaine relancée plusieurs années après sa fin. Ainsi, j’y ai également comptabilisé 24 : Live Another Day, qui relançait la série 4 ans après sa (1ère, du coup) fin. Au total, j’ai recensé 93 séries réunissant ces critères.

Au sujet des adaptations, au nombre de 265, mon intérêt se portait en particulier sur le support des œuvres d’origine. S’agissait-il d’un livre ou d’un film, par exemple ?! Certaines situations étaient difficiles à trancher : que faire d’une série, adaptant un téléfilm lui-même adaptant un roman ? J’ai décidé de considérer, dans ce tri, la toute première œuvre qui a engendré toutes les autres.

Enfin, au sujet des 121 spin-off (séries dérivées) comptabilisés, ce travail, comme le graphique ci-dessous permet de le montrer, révèle surtout qu’il s’agissait d’une arme massive de non-création entre les années 70 et 90. Depuis les années 2000, leur fréquence reste minime même si une chaîne, en particulier, est passée maître dans cet art : CBS avec ses ersatz des Experts.

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Remake / Reboot

Sur 93 séries qui sont des remake ou des reboot, plus de la moitié, 52, ont été diffusées depuis 2000 (période de 15 ans), contre 41 entre 1970 et 1999 (période de 30 ans). On peut très clairement affirmer qu’il y a eu un vrai changement de mentalité à leur égard. Sur le graphique suivant, si ABC tient la dragée haute, on remarquera qu’NBC, la chaîne qui avait initié Urgences et Friends pioche désormais un peu plus dans les séries étrangères (sur les 12 séries post-2000, 8 sont adaptées d’un autre pays).

Petit rappel nécessaire : Fox est arrivée en 1986, WB et UPN en 1995 et CW, fusion des deux précédentes, en 2006.

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Une petite remarque : il y a une donnée à côté de laquelle je suis passé. Sur les 20 premières années, et le phénomène a perduré un peu après, il était très courant de relancer une série au cours de la même saison. Parfois, elle se trouvait un nouveau titre, parfois, de nouveaux acteurs, souvent, de nouveaux scénaristes et, mieux encore, elle pouvait même changer de format. Les chaînes voulaient à tout prix éviter les accidents industriels et cherchaient donc à rentabiliser leurs investissements au maximum. N’empêche que je n’ai vu aucune série profiter d’un de ces ravalements de façade ; elles échouaient systématiquement au final.

Revenons-en à nos moutons. Nous disions qu’il y avait eu une grosse évolution depuis une quinzaine d’années. Je ne crois pas qu’il serait totalement idiot d’invoquer, pour l’expliquer, l’influence de la mondialisation en général et celle d’Internet en particulier. La mondialisation parce que les marchés audiovisuels se sont multipliés comme des petits pains depuis ces années-là (même si l’ancêtre MIPTV a plus de 50 ans !), et Internet parce que les particuliers ont, eux aussi, commencé à regarder ce qui existait ailleurs.

Avant 2000, cette catégorie ne se composait que de séries américaines (les reboot) et de séries anglaises. Après 2000, le verrou anglophone s’est délité. 13 séries en ont profité dont Israël (3) ou la Hollande et l’Espagne (2 chacune). Se retrouvent à égalité, avec 1 série adaptée, l’Argentine, la Colombie, le Danemark, la Nouvelle-Zélande, la Suède et le Venezuela.

Enfin, je pointerai du doigt un phénomène intéressant : les américains préfèrent adapter des séries anglaises que relancer leurs propres franchises. C’était déjà le cas entre 1970 et 1999 (18 reboot contre 23 adaptations de séries anglaises) mais c’est encore d’actualité depuis 2000 (16 contre 20).

Adaptations

Les adaptations, c’est le gros morceau. J’ai comptabilisé 265 séries dans cette catégorie. Première remarque : presque un tiers de ces séries (31,7%, 84 séries) vit dans les années 70. Dans les années 80, on en compte plus que 58 et dans les années 90 et 2000, respectivement 41 et 42 séries. Mais depuis 5 ans, ce chiffre est reparti à la hausse. On n’en est qu’à la moitié des années 2010 et on recense déjà 40 adaptations.

Voyons maintenant comment elles se répartissent en fonction des univers dont elles sont extraites, et en fonction des années.

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La première chose qui frappe, c’est la colonne des adaptations de films en séries. Alors que l’industrie cinématographique était le principal pourvoyeur des adaptations avant le nouveau millénaire avec 74 séries issues du grand écran, on peut désormais compter celles diffusées post-2000 sur les doigts de deux mains. Il serait intéressant d’effectuer une étude inverse et regarder si les séries sont, du coup, de plus en plus souvent adaptées en film. Il est possible que le rapport se soit également inversé (je nomine VodKaster, façon Ice Bucket Challenge, pour se lancer dans le calcul).

Cette mutation peut s’expliquer de différentes manières, mais elle se résume en un mot : la consommation audiovisuelle. Elle n’est plus du tout la même aujourd’hui qu’à l’époque, pour des raisons économico-sociales (la somme qu’on est prêt à investir pour s’offrir une télé n’est plus la même désormais) et techniques (la multiplication des écrans, l’évolution technologique…). Ce n’est pas tant le cinéma qui a perdu de son empreinte événementielle que la télé qui a rattrapé son retard sur celui-ci… et je ne parle pas d’un retard artistique sachant qu’aujourd’hui, c’est plutôt le cinéma qui a tendance à copier la télévision.

Enfin, il me semble nécessaire d’expliquer la colonne « Autre ». Elle recense aussi bien des séries qui s’inspirent d’éléments historiquement connus (The Famous Teddy Z, 1989, CBS) que d’éléments issus de contes (Once Upon a Time, 2011, ABC). Au rayon des curiosité, on trouve deux séries inspirées de publicités (Baby Bob, 2002, CBS ; Cavemen, 2007, ABC – cf. vidéo ci-dessous) et une série tirée d’un compte twitter (Shit My Dad Says, 2010, CBS).

Ah, oui, la championne des adaptations de films en séries, c’est CBS avec 33 réalisations. Côté livres, c’est ABC qui remporte la palme avec 40 réalisations.

Spin-Off

Cette partie est la plus courte car c’est la moins intéressante de toutes. CBS et NBC ont produit autant de spin-off chacune depuis 1970, c’est-à-dire 35. Suit ABC avec 28 spin-off, Fox avec 13 et WB / UPN / CW avec 10.

La série la plus dérivée de tous les temps reste All in the Family diffusée sur CBS entre 1971 et 1979. Elle a engendré Maude (1972), Good Times (1974), The Jeffersons (1975), Checking In (1981) et Gloria (1982) soit, au total, 761 épisodes. C’est Happy Days, diffusée sur ABC entre 1974 et 1984, qui vient ensuite. En réalité, elle est elle-même un spin-off puisqu’elle est issue d’un sketch d’un épisode (saison 3, épisode 22) de l’anthologie Love, American Style. Happy Days aura engendré 4 spin-off, Laverne & Shirley (1976), Mork & Mindy (1978), Out of the Blue (1979) et Joanie Loves Chachi (1982), soit au total, 554 épisodes. Pour comparaison, Les Simpson, c’est actuellement 552 épisodes.

Une industrie en mouvement

On arrive au bout de cette enquête. Deux derniers graphiques vont m’aider à la conclure. Le premier indique la part des séries non-originales sur l’ensemble des séries, classée par chaîne. On peut s’apercevoir que l’ordre des chaînes créant le plus de séries non-originales a évolué avant et après 2000.

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ABC, en tête avant 2000, cède sa place aussi bien à NBC, 2ème et à CBS, nouvelle tenante en titre. Certes, il y a bien la CW précédée par la WB et UPN mais le nombre très limité de séries qu’elle produit rend le chiffre assez peu pertinent. Il permet juste de remarquer (ou confirmer…) que cette chaîne n’a pas un visage éditorial particulièrement innovant.

En valeur absolue, sur l’ensemble de la période étudiée, ABC récolte 150 séries non-originales, contre 125 pour CBS et 123 pour NBC. Si l’on ne prend en compte que les années post-2000, l’écart se réduit : CBS y a diffusé 40 séries non-originales. Elle est suivie de NBC avec 39 séries non-originales puis ABC avec 31.

Au final, c’est la Fox qui s’en tire le mieux avec 183 séries originales contre 41 séries non-originales depuis sa création (94 contre 21 depuis 2000, stable). Cette chaîne, née quasi au même moment qu’M6, fêtera ses 30 ans fin 2016.

Originalité vs. non-originalité

Bon, et le dernier graphique, c’est quoi ? C’est ça :

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Pour le lire et le comprendre, il faut que j’en explique la méthode. J’ai comptabilisé le nombre total d’épisode diffusés pour chacune des séries… mais ce n’est pas le nombre d’épisode diffusés chaque année. A quoi correspond-il, donc ? Pour faire simple, à l’espérance de longévité d’une série, soit le nombre d’épisode des séries lancées chaque année. Ce graphique permet ainsi de valoriser les années où les créatifs des chaînes ont été les plus clairvoyants.

Au total, sur l’ensemble de la période correspondant à 1960 séries, 70 005 épisodes ont été diffusés, soit une moyenne de 35,7 épisodes par série. Grosso-modo, ça revient à 1 saison et demi. Mais cette espérance de vie moyenne étudiée sur 45 ans n’est pas tout à fait stable.

  • Entre 1970 et 1979, elle était de 41,8 épisodes ;
  • Entre 1980 et 1989, elle était de 36,4 épisodes ;
  • Entre 1990 et 1999, elle était de 42,2 épisodes ;
  • Entre 2000 et 2009, elle était de 38,3 épisodes ;
  • Entre 2000-2014, elle est de 19,5 épisodes. Ce dernier chiffre est à relativiser puisque plusieurs séries sont encore en cours de diffusion (c’est d’ailleurs valable pour des séries comme Les Simpson qui existe depuis 1990*)… et puis il reste encore 5 années pour boucler cette décennie.

Vous remarquez que le graphique se sépare en deux courbes : l’une correspond aux épisodes des séries originales (au nombre de 1481 séries) et l’autre aux épisodes des séries non-originales (479 séries). A l’exception des années 70-80 où le fossé est clairement creusé entre les deux courbes, aucune ne semble véritablement se détacher par la suite.

Je vous laisse donc vous démerder avec ces deux derniers chiffres : 33 et 41,8, soit le nombre moyen d’épisodes respectivement pour les séries originales et les séries non-originales. Bilan ? Quand on est un diffuseur américain gratuit, on a plutôt tendance à renouveler une série non-originale qu’une série originale. L’effervescence créative américaine semble tout de suite un peu moins éclatante. Étant donné la forte croissance des séries non-originales en 2013 (18 séries non-originales contre 25 séries originales) et 2014 (22 contre 27), il sera intéressant à l’avenir d’observer leur longévité. Connaitra-t-elle le même sort ou la tendance va-t-elle s’inverser ?

Manuel Raynaud

 

* Cet aparté pour indiquer le pourquoi du comment de cette date. Un peu partout sur Internet, vous trouverez que Les Simpson ont entamé leur diffusion en 1989. C’est vrai. Sauf qu’un seul épisode a été diffusé en 1989, le 17 décembre. La série n’a véritablement commencé qu’à partir du 14 janvier 1990. Pour elle, comme pour d’autres qui sont dans cette rare situation, je n’ai pas comptabilisé l’année de diffusion du premier épisode lorsqu’il était isolé sur une année.

A noter que je veux bien partager les données à quiconque en fera la demande afin de les exploiter. Je prendrai en compte le sérieux de la demande ; je ne tiens pas à offrir ces données récoltées pendant de longues semaines à n’importe qui pour n’importe quoi !

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