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Série d’été : The Knick

TheKnick

Elle ne vous a probablement pas échappé, la tendance des réalisateurs qui s’essaient aux séries. De Guillermo del Toro (The Strain) à Jane Campion (Top of the Lake) en passant par David Fincher (House of Cards US et, prochainement, Utopia US), c’est au tour de Steven Soderbergh de prêter main forte au petit écran. Par le passé, il a déjà exploré ce média, en particulier sur HBO. Et ça tombe bien car, au présent, c’est sur sa cousine Cinemax qu’est diffusée The Knick, la série dont il réalise les 10 épisodes. Eh ouais, prends-ça dans la tronche Martin-Scorsese-je-ne-réalise-qu’un-épisode-de-Boardwalk-Empire.

En apnée

Un amphithéâtre. Des hommes en noirs, dans les tribunes, observent des hommes en blanc, en contrebas. Sur scène, trois infirmières et quatre médecins, dont un qui plonge la barbe dans du désinfectant, entourent une femme enceinte, allongée sur la table d’opération. Elle est atteinte d’un placenta praevia qui est un placement anormal du placenta. Nous sommes en 1900 et les moyens médicaux nous semblent rudimentaires. Le barbu ouvre alors le ventre de la patiente. Le sang coule et ne s’arrête pas. L’issue semble incertaine.

Cette scène, qui introduit The Knick, ne prend pas de gants. Les plans ne sont ni trop courts, ni trop longs : ils montrent sans nous faire tourner la tête mais l’on retient, sans s’en rendre compte, notre respiration. La tension dramatique est alimentée par un bruit régulier de la pompe à manivelle qui extrait le sang du patient. Il n’y a pas de musique. On nous plonge, sans artifice, dans le monde de la médecine chirurgicale à l’heure où l’expérimentation était permanente. Et l’on y découvre son personnage principal, John Thackery, chef chirurgien assistant promu chef chirurgien suite à cette opération.

Je ne connais pas tout de Soderbergh, pas même son Gray’s Anatomy (dingue !) de 1996. En revanche, j’avais apprécié l’ambiance anxiogène qui se dégageait de Contagion et son Side Effects n’était pas déplaisant. Ce que j’aime chez lui, c’est que dans ces deux films, il s’attachait à styliser le naturel en se plongeant dans les détails – de manière un peu trop romancée à mon goût dans le deuxième. Au final, qu’il souhaite porter son regard au niveau chirurgical n’est pas une surprise. Ne négligeons pas cependant les scénaristes dans l’équation. Parce que, ici, ce sont les deux véritables créateurs de l’œuvre. Il s’agit de Michael Begler et de Jack Amiel qui ont surtout fait leurs armes dans des sitcoms ou sur des comédies romantiques. Ils écrivent tout à deux (lire cette interview où ils détaillent leur processus créatif).

Malade(s) et maladie(s)

Je suis régulièrement indifférent aux séries en costumes, et pas pour une question de mode. J’ai du mal à rêver mon présent ou mon avenir au passé. J’ai besoin que ces œuvres parlent de nous et parlent à nous, Humains de 2014. Or, j’y trouve rarement ces qualités-là. Par exemple, on oublie très vite le contexte historique de Downton Abbey, qui faisait écho au nôtre au moment de sa diffusion (le changement, crise économique, crise des valeurs…), au profit des romances et convenances. Mais après un épisode, je n’ai pas l’impression que The Knick va faire l’impasse sur ce critère qui est le mien.

Certes, The Knick parle de l’évolution de la médecine. Ce sujet est en soit parfaitement contemporain, à l’heure où l’on assiste aux premières transplantations de cœur artificiel. Mais la série n’aborde pas que la maladie microscopique, elle parle aussi des maladies humaines : racisme, sexisme, corruption, exploitation, prostitution… Dit comme ça, on pourrait croire que l’on doit se coltiner un melting-pot des failles de la société mais les auteurs ont réussi à intégrer ces problématiques au sein de personnages qui ne jurent pas avec le récit, portés par des acteurs qui préfèrent la sensibilité à la gaillardise.

Surtout, elles ne semblent pas être des prétextes, et c’est ce qui ressort d’ailleurs des interviews des deux scénaristes : ce qui les intéressait dans cette période, c’est qu’elle vit des changements de grandes ampleurs. Le milieu médical en profitait évidemment mais toute la société américaine – new-yorkaise en l’occurrence – était en pleine mutation. Celle, démographique, est bien illustrée dans ce premier épisode.

Un personnage principal ambivalent

Côté personnages, le héros (Clive Owen) a été une petite surprise pour moi. Si l’entame de l’épisode nous montre que ce John Thackery est addict, je n’aurais osé imaginer – bien que ce soit complètement plausible dans l’univers de la série – qu’il soit également raciste. Je l’admets : j’ai pris le pli de l’auto-censure des scénaristes, en particulier pour un rôle interprété par un acteur jouissant d’une certaine renommée.

C’est d’autant plus étonnant que, lors d’un monologue de quelques phrases qui ratatine le fond de 10 saisons de Grey’s Anatomy, ce personnage est présenté comme un pionnier idéaliste qui porte le combat de la médecine avec passion et conviction. La finesse d’écriture des personnages, qui travaille les contradictions des hommes, ne s’arrête pas à son cas. C’est le cas de presque tous. En l’occurrence, celui de l’infirmière Lucy (Eve Hewson) est une Peggy Olson en puissance – mais je ne le saurai dire avec davantage de fermeté, il nous faudra plus d’épisodes pour en être convaincu.

Ce premier épisode de The Knick est une réussite sans être une baffe, car il lance pour l’instant beaucoup de pistes prometteuses – et, vous le savez aussi bien que moi, les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. Mais j’ai été tout de même agréablement surpris par la profondeur du scénario qui cache plus de choses qu’il en a l’air. Ça tombe bien, la lumière est revenue (1). On va peut-être y voir plus clair.

Créée par Michael Begler et Jack Amiel. 10 épisodes prévus, diffusés sur Cinemax entre le 8 août et le 17 octobre 2014. A découvrir en France sur OCS City au lendemain de sa diffusion américaine.

(1) Allusion à la dernière scène

Catégories : Critique · Drama · Série américaine