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Une histoire de téléfilms

TelefilmsLes téléfilms sont-ils ignorés de tous… sauf du public ? C’est la thèse de Noël Burch et de Geneviève Sellier qui ont publié en avril, aux éditions INA, un recueil hallucinant retraçant quinze ans de fiction télévisée française, entre 1995 et 2010. Sur plus d’une centaine de téléfilms analysés, ils cherchent à démontrer à la foi la créativité dont ils font preuve – sans pour autant édulcorer certains de leurs aspects les plus problématiques – et, en même temps, veulent révéler l’absence de considération de la « critique cultivée » pour ces œuvres.

Au-delà des quelques divergences que j’ai pu développer à l’égard de ce livre, et qui tiennent presque surtout de l’angle choisi (pas d’analyse systémique…), le travail accompli est impressionnant et d’une grande utilité. Le chapitrage de leur livre s’est effectué sur la base du type des téléfilms étudiés : mélodrame, chronique sociale, comédie… Certes, vous commencez à me connaître, tous ne m’ont pas passionné. Je fais référence aux chapitres 6, 7 et 8 qui s’intéressent à ressasser ce qui a déjà existé, c’est-à-dire la fiction historique, les adaptations littéraires et les biopics. Mais pour tous ceux qui cherchent à découvrir un échantillon, « représentatif » selon ses auteurs, de l’histoire récente des téléfilms français parmi 400 visionnés, c’est du pain béni.

Il se trouve que je fais parti de ces jeunes (bon, j’ai 28 ans) qui se sont intéressés assez tard à la télévision. Je n’ai donc pas vu beaucoup de ces téléfilms, 4 tout au plus, et tous sont récents alors que le livre s’attarde la plupart du temps sur des oeuvres diffusées quand j’avais moins de 20 ans. Et pour être tout à fait franc, je fais parti de cette population qui milite pour la réduction drastique de production des téléfilms, que je croyais connaître par réputation et par le faible échantillon qui m’est passé devant les yeux, ayant également vu de nombreux autres téléfilms incroyablement quelconques (!) mais qui ne sont pas cités dans ce livre (1).

Sauf que son intérêt est de nous faire découvrir ce que nous – et par nous, je parle des gens comme moi s’il y en a – avons pu louper, soit parce que nous étions encore trop jeunes, soit parce que nous étions occupés à battre Bowser. Bon, les deux font souvent la paire en fait. Je ne vais pas vous faire une liste de tout ce qu’il faudrait voir évidemment. Mais je vous ai sélectionné trois œuvres – deux « chroniques sociales » et une « comédie » – qui semblent valoir le coup.

 

SeuleSeule (France 2)

Eric, cadre dans une grande entreprise, se défenestre sur son lieu de travail. Sa femme Brigitte (Barbara Schulz), qui travaille dans la même boîte, mène l’enquête sur les raisons de cet acte. Comme ils étaient sur le point de se séparer, la société porte la responsabilité sur leurs problèmes de couple. Un argument qui ne convainc pas Brigitte, d’autant qu’un an plus tôt, un autre suicide a eu lieu dans la même entreprise.

Avis des auteurs : « Le film emploie un procédé très intéressant pour élargir le débat en quelque sorte, quitter le cadre strictement fictionnel du récit : à deux reprises interviennent des séries de brèves interviews (type journal télévisé) principalement avec des employés et des cadres de l’entourage de Brigitte qui disent pour la caméra ce qu’ils répugnent à dire dans la diégèse, étant donné les menaces qui pèsent sur les employés qui « trahiraient les secrets de la firme ». »

Diffusé en 2008. Écrit par Laurent Mauvignier.

 

TorpilleLa Torpille (France 2)

Sans diplôme, Dominique (Catherine Jacob), qui doit élever seule son fils de 18 ans, peine à trouver une situation stable, enchaînant des petits boulots précaires. Mais un jour, alors qu’elle passe un nouvel entretien, on lui propose un poste de PDG des Chaussures Gustave dans le Nord. Opportunité pour elle… mais surtout pour le groupe qui détient la boite. En réalité, elle a été recrutée pour faire couler la société au profit des actionnaires qui se déchargeraient ainsi d’une épine dans le pied. Sauf qu’elle va trouver des ressources inattendues.

Avis des auteurs : « On ne saurait réduire ce film au statut de bluette, de feel good movie, simplement parce qu’il se termine bien et que les « petits » triomphent des « gros ». Aujourd’hui, un film comme celui-là balise tout de même la voie d’une lutte collective possible. Ce qui n’est déjà pas si mal. »

Diffusé en 2002. Écrit par Paul Vacca et Vincent Solignac.

 

ParadisUn paradis pour deux (France 2)

Arthur (Lorànt Deutsch), diplômé, enchaîne les petits boulots sans pouvoir accéder à son rêve, celui de devenir gardien de phare. Les phares, les phares, les phares, il les a en obsession. Les auteurs soulignent « l’évidence comique » du caractère phallique de cette obsession. Et puis un jour, il accédera à son rêve mais également à la Femme de ses rêves.

Avis des auteurs : « Outre le caractère burlesque de certaines scènes, le stratagème sans doute le plus important ici est l’objet du rêver d’Arthur, le phare lui-même, certes d’une évidence comique – et triviale – dans son symbolisme, mais recouvert aussi d’une épaisse couche de « poésie » nostalgique, tant est touchante l’émotion d’Arthur quand il en parle, tant est puissante la « poésie de la mer », la beauté sauvage de la côte bretonne, etc. »

Diffusé en 2002. Écrit par Pierre Sisser et Jacques Santamaria.

 

Ces trois téléfilms ne composent qu’un maigre échantillon filtré par mes envies et mon intérêt pour certains sujets. En l’occurrence, j’ai sélectionné deux téléfilms sur le monde de l’entreprise que je trouve rarement traité à la télévision française et une comédie, qui semble être la seule véritable comédie illustrée dans ce livre – le taux des comédies au sens où je l’entends (format plus court et véritable travail de la création humoristique) a tendance à être considérablement réduite en étirant le format, forçant le récit à ingurgiter d’autres genres et donc à dissoudre la comédie dans le temps. Mais je conviens que cette notion très mathématique de la comédie ne plait pas à tous.

Si ce livre parvient à nous faire découvrir de nombreuses oeuvres oubliées – ce qui est déjà énorme -, il échoue en revanche à en faire une critique systémique, alors même qu’il s’applique à critiquer certains de ses cadres comme les journalistes télé qui en prennent pour leur grade, en particulier chez Télérama (2). Noël et Geneviève ont ainsi tendance à désigner l’aveuglement de certains d’entre eux, notamment quand la question du sexisme intervient – thématique qui traverse l’ouvrage du début à la fin -, mais ils ont eux aussi une part d’aveuglement. Quand mysoginie il y a, la faute revient aux auteurs mais quand il y a des personnages féminins forts, c’est la conséquence presque systématique des contraintes d’audience.

Une critique systémique aurait ainsi offert une vision plus globale de l’ensemble de la production de téléfilms, notamment sur la répartition des genres abordés, et de leur qualité subjective, afin de se rendre compte si cette quelque centaine de téléfilms dont ils parlent, sur 1500 recensés depuis 1995, sont représentatifs ou sont en réalité exceptionnels. D’autant qu’une partie de ceux dont ils parlent ne sont pas un objet d’étude pour leur intelligence.

Vu l’état de la télé française, il ne me semble pas choquant de mettre quelques taquets à la critique télé qui a été longtemps incapable de s’affranchir de la référence cinématographique (avec l’émergence médiatique de la critique des séries en France, le scénario récupère tout de même de la visibilité peu à peu !). Mais j’aurais surtout trouvé plus intéressant d’essayer de décrypter les choix éditoriaux des chaînes, qui sont les principales responsables de ce qui est diffusé car ce sont elles qui passent commande des œuvres. A ce titre, un chapitre aurait pu s’étendre sur la production de fiction d’un pays voisin pour effectuer une comparaison avec le nôtre (3). Tant pis. On attendra ça pour un deuxième tome !

 

(1) Je note l’effort franchement enthousiasmant effectué par France 2 dans le domaine depuis deux ans environ, accompagnant certaines diffusions événementielles par des débats. Un vrai job de service public. Comme quoi il est possible de les faire exister… à condition de ne pas les commander à tour de bras pour remplir vainement ses obligations de production mal conçues.

(2) A ce sujet, dans l’introduction – et dans le reste de l’ouvrage -, les auteurs ont pour habitude d’opposer la presse périodique « cultivée » (Télérama par exemple) et les périodiques « populaires » (Télé7Jours par exemple). Concernant ces derniers, ils pointent leurs « évaluations souvent pertinentes« . Pour lire autant les uns que les autres dans le domaine des séries, j’imagine que cette presse populaire a du totalement se transformer depuis 2010 car, généralement, leur « pertinence » est bien plus tributaire de la renommée du casting que de toute autre considération artistique. Je partage en revanche leur constat en ce qui concerne la presse « cultivée« , encore largement influencée par le monstre cinématographique français.

(3) Idée : le Royaume-Uni 😉

Catégories : Chronique