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Elle construit la psychologie de séries françaises (1)

QI-PsychologieViolaine Bellet appartient à cette catégorie d’artisans de l’ombre, ceux qui construisent et déconstruisent les personnages de séries. Passée par la Fémis, école de cinéma à la réputation internationale, dans l’atelier scénario, elle a enrichi son approche de l’écriture en se formant aux disciplines touchant à la psychologie. Sexologie, PNL, psychothérapie familiale : ces mots font désormais son quotidien.

Co-scénariste de la série psycho-cosmique QI, elle a travaillé activement sur Un Village Français à partir de la saison 3 et est régulièrement consultée sur d’autres projets comme Les Revenants ou Ainsi Soient-Ils. Oui, toutes ces séries ont un point commun : ce sont de bonnes séries françaises.

Passionnée et passionnante, Violaine Bellet nous plonge dans une exploration détaillée des failles de notre inconscient, et surtout dans celles des scénaristes pour qui on a tendance, parfois de manière un peu hasardeuse, à les calomnier intuitivement.

Du fait de réponses très consistantes, j’ai préféré publier l’interview en deux parties. La deuxième partie est disponible en cliquant sur ce lien.

ViolaineBelletDimension Séries : Pouvez-vous raconter votre parcours et ce qui a initié chez vous l’intérêt pour la psychologie dans la caractérisation des personnages ?

Violaine Bellet : J’ai suivi le parcours classique de la Fémis en scénario. Il n’y avait, à ce moment-là, pas encore d’enseignement théorique pour notre cursus. On nous apprenait, ce qui est déjà bien, une méthode de travail qui consistait à fonctionner de façon collaborative : écrire en atelier, échanger, faire écrire sa propre séquence par un autre, etc. Mais en ce qui concerne l’enseignement de la dramaturgie et plus spécifiquement de la caractérisation, je restais sur ma faim !

On nous posait des questions sur le contexte social des personnages, le milieu dans lequel ils vivaient, combien ils gagnaient… mais pas grand-chose sur ce qui les animait profondément. La couleur de leur tapisserie semblait plus importante que leur rapport à l’intime. Un personnage semblait surtout devoir incarner une problématique sociale.

Je voyais bien pourtant que les films qui me plaisaient étaient ceux dont les personnages étaient avant tout nourris par des problématiques personnelles fortes. Et plus globalement, je constatais que des fictions américaines qui me plaisaient, les personnages étaient soignés et « profilés » avec justesse, cohérence et audace. Le moindre personnage secondaire existait avec force. Je me suis dit que derrière tout ça, il devait y avoir des connaissances sur le fonctionnement de l’être humain, et que la discipline qui me permettrait le plus facilement de les acquérir serait sans doute la psychologie.

Après un « stage » dans le cabinet d’ une analyste au Brésil, où j’ai acquis des bases de compréhension des mécanismes humains en assistant notamment à des séances d’analyse, j’ai fait un voyage aux États-Unis pour mon travail de fin d’étude et j’ai mesuré à quel point la psychologie était banalisée là-bas, naturellement intégrée dans tous les domaines de la vie, le coaching en entreprise, le sport, le commerce, accompagner votre chien dans ses dernières heures … tout ce que vous voulez, et donc, inévitablement aussi dans l’écriture en général, et dans la série TV en particulier!

Quand les auteurs n’ont pas eux-même une connaissance et une maitrise de la psychologie à la façon d’un outil avéré, ils font appel à des consultants et utilisent cette science humaine de façon assumée et complètement décomplexée.

En voyageant en Asie, j’ai aussi mesuré à quel point la caractérisation était au cœur de la différence entre nos fictions et celles des Anglais ou des américains par exemple, mais pas seulement : le cinéma asiatique, qui m’a toujours passionné, est très psychologique dans sa maîtrise des grands archétypes inconscients restitués brillamment à travers la direction artistique et l’utilisation des symboles (Ang Lee, etc).

A travers ce long apprentissage, j’ai découvert des outils incroyablement précieux

Comme, avant d’entrer à la Fémis, j’avais débuté des études d’audiovisuel, de lettres modernes et de philosophie, et que ce qui m’intéresse fondamentalement a toujours été de croiser les approches, je me suis inscrite en auditeur libre à la fac de psycho et, parallèlement, je me suis embarquée dans une recherche personnelle à travers des stages et des écoles ayant chacune des approches complémentaires de la psychologie : sexothérapie, PNL, psychothérapie familiale, hypnose et enfin systémique. A travers ce long apprentissage, j’ai découvert des outils incroyablement précieux pour la création de personnages de fiction, pour l’écriture de scénario.

Tout comme on va chercher des outils de dramaturgie en s’instruisant de ce qu’est un climax, un retournement, un cliffhanger, ou un sous-texte, j’ai acquis des outils pour caractériser des personnages : une palette des différentes types de structure psychiques, les différentes problématiques que chacune trimballent, les types de réaction qui en découlent, les fantasmes et comportements sexuels qui en sont les symptômes, les effets que ça produit quand deux structures psychiques semblables ou complémentaires se rencontrent, les réactions logiques face à telles ou telles situation, etc.

J’ai aussi, tout simplement, vu et entendu des parcours humains incroyables à côté desquels, quoi qu’il puisse être écrit en fiction, l’émotion restera toujours “en-dessous”. On dit que la fiction est “bigger than life”, mais les lieux ou l’humain révèle son intime, ses rêves, sa sexualité, ses fantasmes sont vraiment “bigger than la fiction” !

Les cabinets des psy ont été pour moi comme des petites fenêtres, des écrans secrets, sur ce qu’est l’inconscient, partout présent sous la surface des choses. Une thématique d’ailleurs exploitée par Les Revenants où le retour du refoulé joue un rôle central.

Virginie Brac, grande scénariste française qui a enfanté le renouveau d’Engrenages et créé Les Beaux Mecs notamment, est diplômée en psychologie. Un scénariste qui ne pense pas la psychologie de ses personnages peut-il être un bon scénariste ?

Virginie Brac est un très bon exemple en effet. D’ailleurs, nous l’avions faite intervenir au SAS, le collectif de scénariste initié par Fanny Herrero et Benjamin Dupas dont je fais parti, et qui se réunit tous les 15 jours pour analyser des séries et inviter des intervenants dans le but d’améliorer la qualité de l’écriture de nos séries en partageant des outils, des compétences.

Au cours de la conversation sur Engrenages, elle a réalisé que oui, ses études de psychologie avaient probablement joué un role décisif dans la qualité de son écriture. C’était assez drôle parce que ce n’était pas conscient. C’était intégré naturellement. De l’observation et de l’analyse de l’humain dans la réalité Clinique à sa retranscription lapidaire, juste, à travers une écriture fine et “informée” dans la fiction.

La leçon de cette séance du SAS a été que le bagage analytique féroce qui permet une telle précision est nécessaire à cette qualité d’écriture là, mais n’a pas forcément besoin d’être conscient. Ce qui compte, c’est qu’il existe.

Dire qu’un auteur qui ne pense pas à la psychologie de ses personnages ne peut pas être un bon scénariste est un peu excessif, mais tout de même : si l’ inconscient de l’auteur au moins n’y pense pas et s’il n a pas une immense curiosité, même simplement intuitive, des mécanismes de l’âme humaine, il faut faire un autre métier !

Vous avez travaillé sur les toutes meilleures séries françaises du moment, de QI en passant par Les Revenants, Un Village Français ou Ainsi Soient-Ils, soit en tant que consultante ou bien en tant que scénariste. De ces séries, qu’est-ce qui vous a marqué ?

Tout d’abord, je voudrai préciser que ce n’est pas parce que j’ai travaillé d’une manière ou d’un autre sur ces séries qu’elle sont bonnes, mais parce qu’elle sont bonnes que j’ai travaillé dessus.

Déjà, j’ai accepté d’intervenir parce qu’elles avaient un excellent potentiel, mais surtout, des auteurs et/ou des producteurs qui font la démarche de faire appel à un spécialiste tel qu’il soit, et plus encore dans la discipline très impliquante qu’est la psychologie, risquant ainsi forcément une prise de recul sur leur projet, leur manière de collaborer, le rapport qu’il peut y avoir entre eux et leurs personnages et, plus globalement du coup, sur le sens, la vocation, l’ADN de leur série, sont forcément des auteurs-producteurs qui ont une maturité, une conscience, une manière collaborative d’envisager la création, une exigence, une humilité… bref, une disposition mentale qui est celle de créateurs qui ont toutes les chances de fabriquer ensemble une bonne série.

On dit que quand un patient se décide à consulter un psy, il a fait plus de la moitié du chemin de la guérison. Je pense que les créateurs qui font une démarche dans le domaine psy ont, de la même manière, fait beaucoup de chemin pour en arriver là. Et c’est de ce chemin dont témoigne la qualité de ces séries-là.

Si je me replonge dans ces collaborations, je me rappelle, en vrac, de notre exaltation sur Un Village Français quand il s’agissait de trouver la faille, la vulnérabilité d’un personnage comme Heinrich Muller, plutôt profilé comme un psychopathe, alors que nous recherchions chez Lucienne, l’institutrice très refoulée dont l’apparente pureté n’a d’égal que son extraordinaire masochisme, un degré de perversion inconsciente qui pourrait la pousser jusqu’au crime. Il y avait, sur l’élargissement du spectre des possibles d’un personnage en restant dans sa cohérence, quelque chose de grisant qu’il était extraordinaire de pouvoir exploiter sur autant de personnages différents, en une seule série.

Dans un tout autre genre, je me rappelle de ce moment où nous avons décidé dans QI que la fille n’éprouverait pas juste une attirance pour la philosophie, une fascination qui lui apporterait un plaisir qu’elle n’éprouve plus assez dans le porno, mais que nous avons assumé qu’elle était en réalité frigide jusque-là et que c’est en lisant Descartes qu’elle aurait son premier orgasme: « Je pense donc je jouis. »

Tout à coup, travailler le personnage, c’était découvrir et incarner véritablement le concept de la série. Jamais le lien entre caractérisation et ADN d’une série ne m’était apparu aussi clairement, aussi indéniablement. Je me rappelle en avoir éprouvé un frisson, témoignage supplémentaire comme quoi l’orgasme par la brusque compréhension d’un concept, ce qui est le « credo » du personnage de Candice dans QI, est une expérience tout à fait vraisemblable ! LOL !

Dans une tribune (1) publiée en 2009 sur le site Scénaristes.biz, Frédéric Krivine, créateur entre autres d’Un Village Français, valorisait votre travail et la nécessité pour les scénaristes d’être « Psycho-Logiques ». Depuis quand le connaissez-vous et comment le contact s’est effectué ? Qu’avez-vous appris à ses côtés et, à l’inverse, que pensez-vous lui avoir apporté ?

Lorsque j’ai rencontré Frédéric Krivine, j’avais synthétisé à peu près clairement tout ce que j’avais tiré d’utile en psycho pour la caractérisation de personnage, la direction artistique et le character design. J’enseignais mon approche “psycho-scénaristique” dans une école de cinéma et une école d’animation ou je m’étais spécialisée dans le character design. La transmission me poussait à théoriser d’avantage encore mon approche, et à mettre au point une méthode qui permette à mes étudiants d’intégrer ces outils et de repartir avec des bases pour analyser et/ou nourrir leurs projets.

J’étais passionnée par cette recherche et Frédéric, de son côté, avait toujours eu l’intuition forte qu’il y avait quelque chose à tirer de la psychologie pour améliorer, voire bousculer très positivement la série française. Il avait déjà tourné autour de pas mal d’approches, analytiques entre autre, mais pas seulement, et la synthèse que je faisais des divers courants psy balayés dans l’axe spécifique d’en tirer un potentiel d’application pour la fiction faisait complètement écho à ses propres recherches, et ce d’autant plus à la fin de la saison 2 du Village Français, qu’il voulait non seulement voire évoluer sur plusieurs autres saisons, mais en plus passer du 6 fois 52 au 12 fois 52 minutes…

Il fallait donc plus que jamais des personnages assez forts pour nourrir la dramaturgie sans avoir recours à des artifices d’évènements extérieurs. Et il leur fallait à chacun d’eux, non seulement une diversité mais une épaisseur qui nourrisse la « déclinabilité » de la série, avec des évolutions très surprenantes, pour tenir le spectateur en haleine, mais aussi très cohérentes, pour ne pas le perdre.

Frédéric s’est dit que cela nécessitait une bonne connaissance de la mécanique inconsciente des machines humaines que nous sommes, mécanique complexe qu’il est important que l’auteur, dont le sujet est précisément l’humain, maîtrise aussi un peu.

En travaillant la psychologie, on travaille la noirceur, la perversion, les partie inconscientes et souvent sombres de l’âme humaine

De plus, Frédéric avait envie que la particularité de sa série soit vraiment une rencontre entre la grande et la petite histoire. Plus que les événements, il voulait que ce soit ses personnages qui portent les histoires et parfois même la grande Histoire. Il ne s’est pas réfugié derrière la facilité d’avoir un sujet aussi fort et « dramaturgique » que l’occupation pour tirer le fil des événements historiques afin de nourrir ses trames : il avait l’ambition de faire de sa série historique une série qui soit aussi, et je dirai même, qui soit avant tout, psychologique. L’histoire renvoie à la particularité d’un contexte, la psychologie à son universalité. Frédéric Krivine, voulait réunir les deux.

C’est ainsi qu’il a rassemblé Jean-Pierre Azema, le consultant « historique » et moi, la consultante qu’il aime appeler « hystérique » (en miroir humoristique avec « historique ») pour impulser, chacun dans notre domaine, des propositions spécifiques ou encadrer celles qui étaient faites par lui et/ou les auteurs.

La production Tétra Média était enthousiaste. Et, à ma grande surprise, car en travaillant la psychologie on travaille la noirceur, la perversion, les partie inconscientes et souvent sombres de l’âme humaine, le diffuseur, représenté par Vincent Meslet, a suivi cette orientation sans frein. Je dirai même avec élan. Cela reposait sans doute sur la grande confiance qu’ils avaient déjà en la production et en Frédéric Krivine.

Cette rencontre a été très marquante. Je ramais depuis longtemps dans l’univers de l’inconscient, persuadée que cela me reconduirait un jour sur la rive de l’écriture, et Frédéric traçait sur les routes de la dramaturgie en explorant les directions les plus variées, du polar à la comédie en passant par la série historique, persuadé que tout cela le conduirait un jour à l’océan de l’inconscient, source de toutes nos inspirations et de toutes nos envies d’écriture. Nous avons eu, forcément, lui et moi, beaucoup de choses à nous dire les premières fois…

Concrètement, Frédéric organisait déjà l’écriture sous forme de pool d’auteur, ce qui est un bon moyen de diversifier les problématiques des personnages car, évidemment, un seul auteur a beau se glisser dans la peau de plusieurs personnages, on a plus de facilités à décrire quelqu’un qui nous ressemble, ou qui a la même problématique que notre meilleur ami, que quelqu’un qui a une problématique psychologique qui nous est complètement étrangère.

Être plusieurs à écrire remédie en parti à la production de personnages trop similaires ou redondants. Mais les auteurs se réunissant par affinités, et souvent sous l’impulsion d’une seule personne qui les choisi, il y a fort à parier qu’ils n’aient pas des problématiques si différentes les uns des autres. On réunit autour de soi des gens qui, faute de nous ressembler, ont un fonctionnement qui ne nous est pas complètement étranger, même quand on croit chercher la différence…

Bien connaître les structures psychiques sur un plan théorique permet de décrire des personnages que nous ne fréquentons pas forcément, ou alors que nous fréquentions sans comprendre, et dont la grille de lecture psy nous donne les clés, et avec elles, l’autorisation d’ouvrir ces personnages “étrangers”, de les décapsuler, et de les utiliser concrètement dans l’écriture. On ne peut bien parler que de ce que l’on comprend. Mieux on cerne comment s’élaborent et fonctionnent les diverses structures psychiques, mieux on peut en parler et les différencier entre elles quand on fabrique des personnages.

J’ai donné une mini formation au pool d’auteur d’Un Village Français, comme je l’ai fait ensuite pour les deux auteurs des arches de la saison 2 de Ainsi Soient-Ils. Ensuite, Frédéric et moi avons repris chaque personnage pour affiner le casting de leur psychopathologie. On les construisait de la sorte : définition de leur noyau psychotique, de leurs mécanismes de défenses névrotiques, de leurs failles archaïques. On anticipait aussi sur ce qui pourrait les faire décompenser (court-circuiter leurs mécanismes de défense névrotiques pour les faire dégringoler dans leurs psychoses) et, ensuite, on affinait sans oublier de se poser la question des correspondances entre personnages : quel type de relation inconsciente peut relier celui-ci et celui-là ? Que se passe-t-il si on fait entrer celui-là dans le duo inconscient que forment déjà ces deux-là ? Qui va l’emporter entre ce pervers, ce maso et cette sadique ? Comment mettre en place un triangle victime-bourreau-persécuteur avec un jeu psychologique inconscient qui ne soit pas forcément raccord avec les rôles que les personnages jouent dans la société, et qui soit même totalement à contrario ?

Bien évidemment, la richesse du contexte nous a permis d’aller encore plus loin que dans une série quotidienne. L’occupation, la guerre, la fréquentation de la mort… Tout cela pousse les personnages aussi dans d’autres tranchées que celles des champs de bataille : leurs propres retranchements.

Si Frédéric a peut-être acquis quelques outils qui lui auront permis d’aller un peu plus loin dans ses intuitions déjà très fortes, de trouver des validations, ou de conscientiser la part de projection qu’il peut y avoir entre un auteur et son personnage, lui m’a offert un incroyable terrain de jeu pour utiliser ces outils que j’avais emmagasinés sur un plan théorique : je n’avais jamais pratiqué dans le domaine de la série TV.

Si le bonheur ne fait pas une bonne histoire, la stabilité psychique ne fait pas un bon personnage

Au-delà de ça, il a éclairé d’un regard politique le rapport entre la psychologie et la fiction en mettant le doigt sur quelque chose d’essentiel que je n’avais pas conscientisé, et qui est le fondement même des « résistances » qui empêchent, encore aujourd’hui, la série française d’évoluer plus radicalement : si les auteurs sont autorisés à caractériser des personnages de fiction aux psychopathologies lourdes comme c’est le cas par exemple dans les séries américaines (Dexter, Mr White, Dr House…), c’est que nous admettons que le public peut s’identifier à des personnages très dérangés.

Or, il est de bon ton, politiquement, et socialement, de se dire que le spectateur-consommateur est « normal » (« normovrosé »), et que les fous sont sous les verrous. Montrer des personnages dérangés et parier que le spectateur va d’autant plus s’identifier qu’ils ont des pathologies sévères, c’est lever un tabou social conséquent : assumer que nous sommes tous des psychopathes en puissance, et que ce qui nous intéresse, c’est de voir cet aspect enfoui de notre personnalité s’exprimer à travers des personnages qui vivent ce que nous sommes contraints de refouler pour maintenir l’ordre social.

C’est, il me semble, le fondement même de la fonction cathartique originelle de la fiction. Mais cela passe par la reconnaissance de nos failles, de nos folies, de nos transgressions latentes et de nos excès. De même que dans une famille, on va toujours chercher à cacher un inceste, dans une société, on aura du mal à parler des déviances en tous genres, même si on sait pertinemment qu’elles existent. Dans les deux cas, le prix de ce déni est de ne rien faire, laissant ainsi paradoxalement les drames qui révulsent perdurer.

Les conscientiser serait pourtant le seul moyen d’y remédier. Les auteurs de la tragédie Grecque ne nous ont pas attendu pour oser mettre en scène des personnages aux travers psychologiques les plus exacerbés, véritable témoignage de la connaissance qu’ils avaient de l’inconscient, et dont Freud s’inspirera… Quoi qu’il en soit, sans parler de révolutionner le monde par la fiction TV (quoi que), c’est à la fois plus drôle et plus dramatique, plus fédérateur, plus addictif, plus jouissif et plus divertissant de regarder quelque chose qui parle de la folie que quelque chose qui parle de la stabilité mentale. Je n’aurai pas l’idée de commencer une histoire par ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Il ne me semble pas logique d’en démarrer une qui commence par Nadine va très bien et Roger n’est pas tiraillé par des désirs inconciliables.

On va dire, pour faire simple, que si le bonheur ne fait pas une bonne histoire, la stabilité psychique ne fait pas de bons personnages.

La lecture sociale et politique qu’il y a derrière une réflexion que l’on pourrait arrêter sur le plan de l’efficacité en terme de divertissement, et que Frédéric a notamment exprimé dans sa tribune « Soyons Psycho-Logiques », m’a à la fois permis de comprendre toutes les résistances que les auteurs peuvent rencontrer souvent sur le terrain, auprès des diffuseurs notamment, et donné l’énergie de les aider à les dépasser.

Au-delà du divertissement, qui, je le matraque parce que c’est un argument commercial qui peut sensibiliser nos interlocuteurs les plus réfractaires, est meilleur quand la « psycho est logique », il y a une position sociale et politique que je défends concernant la nécessité de dépasser le rôle limitant des tabous dans nos sociétés. Et aussi, une conviction que la série TV, en évoluant vers plus d’audace, peut permettre une esquisse plus juste des problématiques réelles des humains que nous sommes, et donc des prises de conscience plus profondes, capables d’impacter notre conscience civique.

La série étant par essence, un programme conçu pour fidéliser les téléspectateurs autour de rendez-vous fixes, est un puissant vecteur de promotion de mode de vie, de système de valeurs et de comportements.

La représentation d’un mode de vie valorisé par des héros de fiction induit des comportements nouveaux sur le public. En quelque sorte, les personnages que nous créons ont un véritable impact sur le « design social » et il me parait important d’être citoyennement conscient de la responsabilité que nous avons, notamment bien sur en ce qui concerne les programmes jeunesse.

Les producteurs U.S. ont exploité cette conscience qu’ils ont depuis des lustres. En France, où nous vivons une crise de la démocratie, je collaborerai probablement sur un projet initié par Patrice Levallois et Hervé Chaygneaud Dupuy, deux créatifs engagés et mobilisés autour d’un renouveau de la démocratie. Notre ambition est de développer des séries dont les personnages seront caractérisés avec une conscience assumée de ce qu’ils incarneront en terme de modèle, et de leur impact sur les valeurs inconscientes de la société.

Caractériser un personnage, c’est aussi déposer un bulletin de vote dans l’urne de l’inconscient collectif…

Il s’opère, doucement mais profondément, un mouvement de conscience concernant l’impact que l’inconscient peut avoir sur le spectateur à travers la fiction. Au-delà de l’addiction purement commerciale que la maîtrise de cet outil permet de provoquer chez le spectateur, une bonne connaissance de la psychologie est petit à petit aussi perçue comme un moyen de véhiculer les valeurs collaboratives émergentes, valeurs dont la vocation est, sur le plan de l’inconscient collectif, d’équilibrer les forces entre l’individualisme forcenée qui sévit malheureusement et la prise en compte de l’autre et des autres, salutaire pour sortir d’une certaine asphyxie…

D’autres projets, notamment un très beau projet porté par le scénariste et réalisateur Jérôme Soubeyrand, tendront à développer des fictions dont l’impact stimulera la conscience et la responsabilité des spectateurs.

(1) Vous pouvez lire la tribune « Soyons Psycho-Logiques » de Frédéric Krivine par ici (pdf). Merci à lui.

Interview Partie 2, à lire par ici.

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