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Adieu BBC3, vive BBC3 ?

BBC3« C’est la première fois dans l’histoire de la BBC que nous proposons de fermer une chaîne de télévision. » Ces mots sont ceux de Tony Hall, directeur général de celle qu’on surnomme la Beeb. L’objet de la suppression ? BBC3, la chaîne ciblant le jeune public. Dans le monde des séries, c’est comme recevoir un coup sur la nuque. Un choc pour beaucoup y compris pour moi. Sans elle, ma passion pour les séries ne serait certainement pas tout à fait la même. Sans elle, pas de How Not To Live Your Life dont je vous rabâche le nom tous les 6 mois. Ni de Mongrels, ni de Him & Her, ni de Mighty Boosh, ni de Little Britain, ni de Gavin & Stacey, ni de Being Human, ni de Lip Service.

Aimée et regardée

BBC3 avait ce don de faire découvrir des auteurs de talent, de faire émerger des acteurs inconnus, de proposer des comédies ancrées dans leur époque, en symbiose avec les nouvelles générations, mais aussi en diffusant des séries dramatiques ambitieuses. Le dernier exemple en date, c’est In The Flesh, dont la saison 2 doit arriver aux alentours du mois de mai 2014. BBC3 représente un vivier artistique et culturel majeur de la fiction télévisée britannique qui risque de s’éteindre pour toujours.

Qualitativement, l’indice d’appréciation de la chaîne s’élevait à 84%, plus que pour BBC1. Et quantitativement, pour vous donner une idée, BBC3 avait produit plus de fictions en 4 ans que l’ensemble des chaînes de la TNT française en 7 ans. L’argent n’en était pas la raison. Voilà, ça, c’était pour le cri du cœur. Maintenant, place à la raison.

Règles nouvelles

En 2010, la BBC a renégocié le périmètre d’application de sa redevance, ainsi que son prix. Elle est fixée annuellement à 145,5£ (soit actuellement environ 175 euros). Le contrat de cette redevance, qu’ils appellent licence fee settlement, s’appliquera jusqu’au 31 mars 2017. Mais en renouvelant ce contrat en 2010, elle a également changé le périmètre de son application. Depuis cette année, la BBC doit désormais financer à partir de son budget le département BBC World Service, qui diffuse des programmes radio partout dans le monde dans une trentaine de langues.

Jusque-là, il était financé sous la forme de subventions par le ministère des Affaires étrangères britannique. On parle, tout de même, d’environ 255 millions de £ (soit 308 millions d’euros). « Nous ne pouvons pas continuer d’offrir la même chose avec moins d’argent »  a expliqué Danny Cohen, directeur de BBC Television.

Une semi-bientôt-totale suppression ?

A côté, BBC3 ne fait pas le poids. Même si elle réunit chaque semaine 29% des 16-34 ans, une performance remarquable, d’après le dernier rapport annuel, on est loin des considérations stratégiques qui touchent le BBC World Service et la compétition mondiale qui se joue. Dans le porte-monnaie, la chaîne des jeunes pèse environ 120 millions de £ (147 millions d’euros) dont 32 millions en infrastructures, diffusion, etc. De quoi faire une économie substantielle. 50 millions de £ par an a indiqué Tony Hall dont 30 millions de £ qui seront injectées directement dans la fiction dramatique de BBC1, à condition que le BBC Trust – l’instance de régulation de la BBC – approuve ce plan d’économie évidemment.

Pour autant, la marque BBC3 ne disparaîtra pas entièrement, elle devrait migrer à partir de l’automne 2015 simplement sur Internet et plus précisément sur l’iPlayer, le service de télévision de rattrapage de la BBC. « Je crois que c’est la bonne chose à faire : le public jeune – le public de BBC3 – est le plus mobile, prêt se déplacer sur Internet » s’est justifié Tony Hall. Son budget devrait avoisiner les 25 millions de £. Jusqu’à disparaitre progressivement ? On n’en sait rien pour l’instant mais ça y ressemble.

BBC3 n’est pas la seule concernée par ces changements. BBC4, qui notamment achète des séries européennes comme la française Engrenages, pourrait également en pâtir. Son avenir est, certes, assuré jusqu’en 2016/2017 mais il se pourrait qu’à terme, elle disparaisse des écrans également, indique Dany Cohen.

scODRPkGXkLGoHv-556x313-noPadÉmotion massive

L’émotion de cette annonce a été d’autant plus vive que, quelques mois plus tôt, Tony Hall expliquait sur Radio 4 qu’aucune chaîne ne disparaîtrait. « Non, je n’envisagerai pas de fermer une chaîne. Je pense que les gens savent que le public est très attaché à tous les services de la BBC. Nous devons trouver d’autres moyens. »

Cet attachement peut notamment se mesurer au travers d’une pétition mise en place très rapidement par un certain « Jono » qui se décrit comme un passionné de la BBC et en particulier par les productions de BBC3. A l’heure où j’écris ces lignes, la pétition compte plus de 120.000 signataires, qui n’hésitent pas à relayer leur mécontentement sur twitter via le hashtag #SaveBBC3.

Les créateurs également s’émeuvent de la nouvelle. Jack Whitehall, star de la série Bad Education de BBC3, n’a pas hésité à le faire savoir sur twitter. « Le soutien [de BBC3] aux nouvelles comédies en particulier est vital » a-t-il lancé. Matt Lucas, à l’origine de différentes séries comme Little Britain (qui a connu son adaptation aux États-Unis) et Come Fly With Me, est aussi monté au créneau sur twitter. « Ce serait terrible pour la nouvelle comédie. Mais VRAIMENT terrible. »

Enjeux pour la jeunesse britannique

Jon Thoday, directeur de la société Avalon qui produit de nombreux programmes y compris pour BBC3, a des mots plus durs. « C’est assez stupéfiant que quelque chose qui est probablement la seule porte d’entrée de la télévision pour les jeunes est potentiellement décimée par la BBC » a-t-il dit. « La BBC a investi près d’1 milliard de £ au fil des ans dans quelque chose qui s’adressait aux jeunes et qui a produit des succès. Maintenant ils le déconstruisent ; ça me semble très étrange. »

Cité par le magazine audiovisuel professionnel Broadcast, un professionnel sous anonymat estime que cette solution est prématurée, valorisant l’augmentation drastique de l’audience de la chaîne l’année dernière, passant de 3% à 7,7% sur les 16-24 ans. « Cette proportion vaut dix fois n’importe qu’elle autre audience. C’est la prochaine génération qui paiera la redevance. » Supprimée de la télévision, BBC3 va donc devoir faire ses valises sur Internet là où le public, qui la regardait jusqu’alors, pourrait ne plus la suivre.

Mais depuis plusieurs mois, avant que cette décision ne soit prise, la BBC expérimentait déjà la valorisation de ses programmes sur Internet. L’un des premiers programmes à avoir justement servi de test, c’était Bad Education. Sa saison 2 a démarré en septembre dernier. Son premier épisode avait rassemblé 832.000 téléspectateurs, ultra stable par rapport à la saison 1 (830.000). Sauf que voilà, cet épisode avait été diffusé une semaine avant sur l’iPlayer. Et il a cartonné puisqu’il a généré 1,5 millions de vues. Tous les épisodes de la série ont ainsi été mis en ligne avant leur diffusion TV… et Bad Education n’a pas été la seule à profiter de cette expérimentation, de nombreuses autres séries de la BBC sont désormais passées par là.

Nouvelles habitudes, nouvelles consommations, nouveaux supports de diffusion et nouvelles contraintes financières : ce sont donc les ingrédients de la suppression de BBC3 qui n’est pas une actualité anecdotique, elle incarne un changement fondamental, en cours hier et en cours demain, dans l’équilibre éditorial du plus grand groupe audiovisuel du monde. Et puis aussi dans nos futures DVDthèques, par incidence… !

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