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Broadchurch, le souffle d’un succès inquiétant

BroadchurchSuccesSurprise lundi soir sur France 2. La première chaîne publique diffusait une série anglaise en primetime. C’est quand même particulier vu que cette case est généralement habituée aux productions aseptisées américaines, très éloignées de la puissance émotionnelle des premiers épisodes de Broadchurch que les téléspectateurs ont pu découvrir.

Et si l’on s’en réfère au panel Médiamétrie, ils étaient vraiment très nombreux : en moyenne 6,7 millions sur les trois épisodes diffusés et plus de 7 millions pour l’épisode pilote. Au-delà du chiffre en tant que tel, ce qui impressionne est le taux de rétention sur un échantillon aussi massif : en terme de probabilités, il est bien plus simple de conserver 200 000 téléspectateurs sur un total de 3 millions que sur un total de 7 millions. C’est donc un double succès pour la chaîne. Mais cette réussite pour l’acquisition de France 2 est surtout un formidable révélateur de l’état de la télévision française.

Un plaisir immédiat

Ne boudons pas pour autant notre plaisir, presque sadique (1), de rappeler les qualités de Broadchurch. Cette série produite par le TF1 anglais, ITV, est la synthèse efficace et quasi-parfaite du mouvement des polars nordiques à la tête desquels on trouve Forbrydelsen (renommée à l’international The Killing – la saison 3 sera diffusée sur Arte).

En lieu et place du conditionnement froidement et faussement scientifique d’une armée de balais dialoguant d’un micro-ondes à une éprouvette (Les Experts), Broadchurch et ses consœurs font valser l’humanité de leurs personnages, de forces en fragilités, de faiblesses en sensibilités.

Imagineriez-vous une scène aussi poignante que cette famille apprenant la mort de leur fils, Danny Latimer, dans une série américaine policière lambda ? Non, le malaise qu’il incarne serait bien vite évacué pour laisser place à des justiciers gantés. Les longs plans du chocs seraient rapidement remplacés par des répliques réconfortantes. Les larmes de la mère s’effaceraient instantanément devant le regard sauveur mais austère d’un policier droit dans ses bottes. C’est presque deux cultures qui s’affrontent à distance, l’outsider étant à deux doigts de retourner la situation.

Une réalité moins brillante

Mais Broadchurch est une série anglaise. N’y voyez-là aucun patriotisme de forcené : depuis le lancement du blog, j’en écris, des louanges sur la télévision britannique et même d’ailleurs. Ce que je souhaite pointer du doigt à travers cette actualité, c’est ce qu’elle révèle avant tout de la création française. J’ai déjà démontré en long, en large et en travers qu’elle n’était ni variée qualitativement, ni variée quantitativement. La faute revient essentiellement au cadre institutionnel de la création, les diffuseurs jouant le tout premier rôle, épaulés par une réglementation qu’ils n’ont jamais remis en cause mais qui produit depuis des années des effets improductifs.

L’exemple de Broadchurch permet, en revanche, de mettre des mots concrets sur l’impuissance du diffuseur français (ici, France Télévisions) à assumer son rôle de chef étalon de la création alors même qu’il s’enorgueillit sans cesse d’être son plus gros financeur. Si Broadchurch est arrivée à la télévision anglaise, c’est tout simplement que la télévision française a été incapable de faire émerger un tel projet. Parfois, la vérité est aussi dure que simple.

Plusieurs éléments appuient ce propos qui pourrait paraitre naïf au premier abord. Le premier, c’est le retour des scénaristes français (lire cet article sur Rue89). Ils sont nombreux à m’expliquer qu’ils proposent des projets créatifs, originaux et inédits aux chaînes. Bilan : la plupart des quelques projets arrivant à l’antenne ne sont ni créatifs, ni originaux, ni inédits. Entre temps, le diffuseur a poncé toutes les aspérités de la série. Pour ceux qui sont refusés, au pire, on leur refait entièrement le projet et ils décident d’abandonner, au mieux, ils s’en sortent avec un silence assourdissant.

Ce silence symbolise l’absence de curiosité artistique de nos chaînes, muées par le fantasme que fédérer, c’est ne pas déranger ; que rassembler, c’est rendre heureux ; que créer, c’est une obligation et non un choix. Paradoxalement, et j’insiste sur ce point, l’encadrement des obligations audiovisuelles en France est bien plus laxiste que celui de ce grand pays bolchévique qu’est le Royaume-Uni. Un comble. Alors, puisque la question de la redéfinition des obligations cinématographiques est lancée par certains de ses acteurs, j’ajoute ma pierre à l’édifice : l’erreur absolue serait d’évacuer la question des obligations audiovisuelles dans cet équilibre à la fois fragile mais en même temps potentiellement bien plus vertueux qu’aujourd’hui.

Second élément, conséquence directe de l’avènement de Broadchurch, ce sont ses projets d’adaptation. Les États-Unis sont déjà sur le coup. Cette « nouvelle » série s’appellera Gracepoint. Chez nous, France 2 est également sur le qui-vive puisqu’un projet d’adaptation est également en route. Mais le vrai risque créatif, ceux qui ont lancé l’idée, le vrai risque économique, ceux qui vendent le format à l’étranger, ce ne sont ni les américains, ni les français qui vont en récolter les fruits.

Une satisfaction pleine et entière ?

Se féliciter du succès d’une série britannique, certes. Qui dépasse largement le niveau moyen de la production diffusée en France, certes. Mais peut-on vraiment se satisfaire de ce que révèle cette réussite, notre abandon ? Ne devrions-nous pas tout faire pour que la prochaine Broadchurch (et ne parlons pas de toutes les autres séries britanniques inconnues et pourtant parfois plus intéressantes…) puisse être racontée par nos talents, développée par nos producteurs et révélée par nos diffuseurs ? Pourquoi vouloir reproduire quand nous pouvons créer ?

En adoptant Broadchurch, le public français démontre en creux nos propres faiblesses. Ce succès a été un électrochoc pour bon nombre de professionnels. Jusqu’ici, ils étaient nombreux à croire que le combat était perdu d’avance, que les victoires sans cesse renouvelées d’œuvres sans humanité, sans originalité, sans création démontraient l’absence d’intérêt pour les ovnis. Mais les ovnis de France, les Broadchurch à nous, ils sont déjà là, dans les cerveaux de nos auteurs, prêts à éclore, à affronter le monde. Ils sont pléthores mais peu aboutissent. Ils peuvent s’appeler Kaamelott, Les Revenants, Fais pas ci, fais pas ça ou Ainsi Soient-Ils… mais la plupart n’ont encore aucun nom. Ils attendent leur heure.

Broadchurch ne doit être ni un cap, ni un accomplissement. Broadchurch ne doit pas incarner une nouvelle limite acceptable comme si elle élargissait le rayon bien réduit de notre atmosphère. Notre imagination ne se nourrit pas d’air, elle vit dans la Lune.

Le manège de Mimie Mathy

(1) Ce plaisir revanchard est d’autant plus décuplé qu’il répond au mépris affiché la veille sur Europe 1 dans l’émission de Jean-Marc Morandini. Celui-ci avait invité Mimie Mathy pour faire la promotion de Joséphine ange gardien. Alain Carrazé, consultant séries qui intervient régulièrement dans l’émission, présentait Broadchurch par téléphone. Mais il a bien eu du mal à se faire entendre face aux enfantillages incroyables qui l’ont interrompu. « Faut pas regarder« , « Beurk !« , « J’vais vous dire tout de suite comment ça se termine« , « Oh, quelle horreur« , « En fait, celui qui a tué, c’est le père« , « Bleurp !« , « Waouh !« , « C’est pas une référence, hein » : tout autant d’onomatopées, de mots ou de bouts de phrases prononcés par Mimie Mathy et qui se sont superposés à l’explication d’Alain Carrazé. Et je ne parle même pas des rires survoltés de Jean-Marc Morandini. Bon, heureusement, Mimie balance à la fin de la chronique, sur un ton aussi sincère qu’investit, « c’est sûrement très bien« . Ah, merci Mimie de ton approbation, nous en avions besoin.

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