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House of Cards : Royaume-Uni vs. Etats-Unis

HouseOfCardsATTENTION, LA PREMIÈRE SAISON DE LA SERIE ANGLAISE ET AMÉRICAINE SONT EXPLORÉES EN DÉTAILS.

L’exercice du remake est un piège considérable. A trop adapter ou à trop s’en libérer, la série produite pourrait tout aussi bien être une copie conforme sans originalité ou bien une œuvre vidée de sa substance. Les auteurs ont donc pour mission de réaliser un numéro d’équilibriste presque impossible.

Avec Homeland, la chaîne Showtime avait presque réussi son pari… jusqu’à ce que le masque tombe et que tout le monde découvre, un peu tard à mon sens, qu’il y avait plus de 24 Heures Chrono dans cette série que de Hatufim (cf. comparatif Hatufim / Homeland), la série dont elle s’est inspirée. Mais avec House Of Cards, est-ce que Beau Willimon, tête pensante de cette adaptation américaine, a su suffisamment s’affranchir de la version originale anglaise sans pour autant la trahir ? Quelques heures avant que vous ne découvriez la saison 2 de House of Cards US, je vous propose quelques éléments de réponse et un moyen de se remémorer la saison 1.

A gauche toute, à droite toute !

D’abord, mettons-nous d’accord. La saison 1 de House of Cards, la série anglaise de la BBC diffusée en 1990, se compose de 4 épisodes d’environ 55 minutes. Elle raconte comment Francis Urquhart, Government Chief Whip (chef de file du parti qui gouverne) du Parti conservateur au Royaume-Uni, accède à la place de Premier ministre.

Pour simplifier les choses, cette accession au pouvoir correspond à celle qui est décrite au cours de la saison 1 de la série américaine. Francis Underwood, chef de file démocrate représentant le gouvernement à la chambre des représentants (l’Assemblée Nationale en gros), devient au cours de 13 épisodes le nouveau vice-président.

Première différence majeure, le positionnement politique du personnage principal : la série anglaise dépeignait la droite, la série américaine y dépeint la gauche. Et seconde différence majeure, la longueur. Nécessairement, la série américaine a du renflouer considérablement son récit pour l’étirer sur 13 épisodes au lieu des 4 originaux présents dans la saison 1 de la version anglaise.

Peter Russo, un Roger O’Neil politique

L’intrigue tournant autour de Peter Russo par exemple, colonne vertébrale d’une bonne partie de la saison, est une création – et sûrement la plus belle réussite de la série à mon sens. Pourtant, ce n’est pas une création entière. Sa fonction, en tant que telle, c’est-à-dire de servir de tremplin à Francis Underwood pour déloger le vice-président de sa tour d’ivoire et donc de le remplacer, fait référence au personnage de Roger O’Neil dans la série anglaise.

Ce dernier n’est pas un homme politique mais un publicitaire. C’était auprès de lui que le Parti conservateur sous-traite les relations publiques, notamment à l’occasion des élections qui ont lieu au début de la série. Comme Peter Russo, Roger O’Neil n’est pas un homme que la société – encore moins en 1990, date de diffusion – jugerait stable : il vit une histoire d’amour assez libre avec Penny et consomme fréquemment de la cocaïne. C’est ce qui sonnera son glas. De la même manière que Frank va camoufler le meurtre de Peter Russo en suicide, Francis Urquhart provoquera une overdose de Roger O’Neil en ajoutant à sa came un peu de mort-au-rat. Raison ? Peter comme Roger présentait un risque de divulgation d’informations compromettantes.

En effet, Roger O’Neil avait été chargé par Francis de mettre en place un système de délit d’initié qui allait faire plonger le Premier ministre, Henri Collingridge avec qui Francis entretient pourtant une relation de confiance (et de façade) extrême.

Les similitudes vont plus loin car Roger O’Neil comme Peter Russo présenteront, quelques minutes avant leur mort certaine, un fort besoin de rédemption. Dramatiquement, c’est classique de déclencher de l’empathie autour d’un personnage avant de le tuer mais il est nécessaire de le relever.

HOC-PeterRogerRoger O’Neil (Miles Anderson) à gauche, croyant le vent se lever ; Peter Russo (Corey Stoll) à droite, ayant décidé de tout balancer pour se laver les mains

Zoe Barnes, une Mattie Storin impénétrable

Le personnage de la journaliste qui entretient une relation assez inattendue avec le Francis anglais et américain connait des divergences assez profondes, à la fois sur sa caractérisation mais aussi sur son issue.

En premier lieu, il existe certains éléments concrets. Mattie Storin, qui travaille au Chronicle, un journal, ne retrouve pas de travail après avoir quitté son poste (épisode 3). Elle reste au chômage durant les deux derniers épisodes, contrairement à Zoe Barnes qui rejoint Slugline, site web d’information, après avoir quitté le Washington Herald, un journal (épisode 4).

HOC-Journaliste

Mattie Storin (Susannah Harker) et ses collègues à gauche ; Zoe Barnes (Kate Mara) et ses collègues à droite

Dans les deux cas, le motif de départ est assez amusant. Dans la série anglaise, Mattie est éjectée du service politique et doit rejoindre les pages tendances / lifestyle. Elle le prend comme une insulte et quitte son boulot mais une clause dans son contrat l’empêche de rejoindre toute autre publication pendant 3 mois. Dans la série américaine, Zoe obtient pour sa part une place accréditée à la Maison Blanche. Elle refuse, considérant ce poste comme un placard bien peu adapté à son ambition. De là à dire que les scénaristes américains y ont gentiment glissé un troll en comparant les journalistes de la maison blanche à ceux qui écrivent dans les pages modes…

La relation Zoe-Frank

Au-delà de son parcours professionnel, c’est avant tout dans ses relations que les différences sont les plus grandes. En particulier avec Francis. A plusieurs reprises, l’amour qui hante Mattie à l’égard de Francis est soulevé et il parait assez incontestable. Mais une dualité passive / active s’installe très rapidement. Si elle entend les informations que Francis lui révèle, si elle monte dans sa chambre quand il l’invite, cette naïveté cache en réalité un peu plus de malice… puisqu’elle enregistre toutes les discussions qu’elle tient avec son amant !

Finalement, l’enquête qu’elle développe au cours des 4 épisodes la mène à découvrir la vérité : c’est Francis qui a tué politiquement tous ses adversaires et c’est Francis qui a tué biologiquement Roger O’Neil. Cette découverte ne se fera pas sans douleur puisqu’elle sera balancée du haut d’un toit par l’homme qu’elle avait ainsi aimé. Bim. Morte.

HOC-EnqueteMattie, à gauche, découvre la vérité auprès de la compagne de Roger O’Neil ; Zoe, à droite, enquêtant sur Rachel, la fille qui a piégé Peter Russo… cette piste n’ayant pas abouti à la fin de la saison 1, il faudra attendre la saison 2 pour voir son dénouement !

La relation Zoe-Frank est différente en cela qu’elle connait déjà beaucoup plus de remous intermédiaires. La nature des sentiments, déjà, est plus complexe des deux côtés. Frank y voit d’abord une opportunité purement professionnelle mais semble peu à peu tomber dans l’addiction charnelle (dans la série anglaise, Francis utilise l’acte sexuel uniquement pour contrôler Mattie).

Zoe, de son côté, n’exprime jamais d’amour à l’égard de Frank. Dans l’épisode 9, elle dit n’en retirer même aucun plaisir mais ce n’est pas tout à fait exact pourtant : l’épisode 7 (1) se termine justement sur une scène où elle semblait particulièrement en jouir. Ce qui est sûr, c’est que leur relation est morte. Mais Zoe, à la fin de la saison, est toujours en vie. Peut-être que son heure approche…

Combat de femmes

Autre remous, le duel à distance entre Zoe et Claire, femme de Frank. Dans la série anglaise, Elizabeth Urquhart ne sert qu’à conforter Francis dans ses choix mais il n’y a jamais de confrontation ou de sentiment de concurrence avec Mattie. C’est pourtant dans ce cadre que la série américaine a intégré une nouvelle référence à la série anglaise, comme un hommage pour avoir réussi à s’en être libéré.

HOC-EscalierMattie Storin à gauche, Zoe Barnes à droite : l’une monte l’escalier sous l’influence de Francis, l’autre vient provoquer cette influence

Dans l’épisode 11, après avoir vu Claire débarquer chez elle, Zoe fait de même… chez Frank. En montant dans sa chambre, Zoe gravit l’escalier. Ce plan semble anodin mais il n’est pas là par hasard : c’est une scène qui revenait à plusieurs reprises dans la série anglaise. Mais alors qu’elle incarnait la consommation imminente d’une relation à l’origine, les auteurs américains en ont transformé le sens sur Netflix.

Cette fois-ci, c’est Zoe qui monte les marches de son plein gré et qui vient s’immiscer dans les affaires de sa femme. On passe d’une simple consommation à une transgression, une provocation du couple. Quelques minutes plus tard, sans que l’on sache si consommation il y a eu entre Frank et Zoe, les deux s’accorderont pour mettre un terme définitif à leur relation ambiguë. Comme s’ils avaient chacun peur qu’un éventuel amour naisse entre eux.

Les éléments satellites

Outre ces éléments qui constituent le fond des intrigues, la série américaine se permet également de faire appel à son originale anglaise pour les personnages secondaires. Le collègue de Zoe, Lucas, vit à peu près la même chose que John, collègue de Mattie. Lui aussi semble attirer par la jeune journaliste et lui aussi va s’en rapprocher quand elle en ressentira le besoin (2).

Francis Urquhart a une maison de campagne. Et sa passion ? La chasse. On le voit ainsi régulièrement au début de la saison en tenue adéquate. Ce caractère n’a pas été repris dans la série américaine mais elle est parvenue à en faire une référence au travers du personnage de Raymond Tusk, un homme d’affaires milliardaire. Francis Underwood le rencontre dans l’épisode 12 à la demande du Président. Ce dernier lui fait croire qu’il souhaite que Raymond Tusk soit le nouveau vice-président ; en réalité, Raymond Tusk, ami du Président, utilisera ce temps pour sonder Francis Underwood afin de savoir s’il ferait, lui, un bon nouveau vice-président.

HOC-ChasseFrancis Urquhart (Ian Richardson) en pleine chasse ; Raymond Tusk (Gerald McRaney) chasse lui aussi, à sa manière, le prochain vice-président

Peu de noms sont repris d’une série à l’autre mais il y a un personnage qui en profite : Doug Stamper, l’homme à tout faire de Francis Underwood. Ce personnage s’appuie sur celui de la série anglaise, Tim Stamper, qui jouait le même rôle auprès de Francis Urquhart.

Et le ton ?

Après visionnage maintes et maintes fois des deux séries, il serait malhonnête de ne pas s’attarder sur ce point. Les deux séries partagent peut-être le même champ mais elles ne partagent pas le même terreau.

Dans le House of Cards anglais, l’humour se fait plus pinçant et en même temps beaucoup moins mécanique. Francis Urquhart joue et aime jouer à ce jeu ; Francis Underwood y joue parce que, semble nous indiquer les auteurs de la série américaine, on n’y gagne que comme ça. La motivation des deux personnages ainsi diverge. Certes, le Francis anglais n’est pas contre l’accession au pouvoir mais il n’en fait pas une fin en soi. Il considère juste qu’il est arrivé à un stade où il peut approcher le Graal : pourquoi donc ne pas chercher à le saisir ?

Le Francis américain est le prototype de l’américain pur souche vendu au monde : un de ceux qui ne veut et ne peut exister qu’à travers son ambition. On le sent plus revanchard que plaisantin et ses face-caméra expriment souvent plus le mépris et le cynisme (qui peuvent être aussi drôle mais sur un autre registre du coup) que l’embarras ou l’amusement.

C’est d’autant plus étonnant que des deux Francis, c’est sûrement la version anglaise qui est la plus dérangeante : comme sa motivation semble être d’une certaine manière son plaisir, on l’imagine en un véritable psychopathe. Au moins, le Francis américain donne à ses actes les raisons du pouvoir et de l’influence.

Comparatif en chiffres

Pour la peine, je me suis amusé, comme je l’avais fait entre Homeland et Hatufim, à analyser les dialogues de la séries, et notamment les mots ou champs lexicaux qui pouvaient revenir régulièrement (tableau complet à voir par ici).

Il se trouve que la série anglaise aborde finalement assez peu la question des sujets politiques (éducation, sécurité, santé, politique étrangère…) mais ce n’est pas non plus extrêment glorieux pour la série américaine qui s’en sort surtout parce que la première partie de la saison s’appuie sur l’élaboration de la réforme scolaire – qui n’est au final pas ou très peu abordée dans le fond.

Les deux séries ont en revanche plutôt tendance à servir régulièrement dans les termes “élection”, “élu”, “vote” ou “votant”. 82 occurrences de ces termes apparaissent dans la saison 1 de House of Cards US, et 31 fois dans House of Cards UK. Cela conforte bien l’analyse que ces deux séries parlent avant tout de manipulation et de négociation.

Un des termes particuliers récurrents de la série américaine est le terme “reason” et ses dérivés (38 fois, contre 2 fois dans la série anglaise). Il est employé quand un personnage souhaite justifier un acte auprès d’autres ou auprès de soi-même. On est dans l’art de la politique au sens assez noble du terme puisqu’il s’agit de convaincre. Pour autant, il s’accompagne aussi souvent de “control” et ses dérivés (26 fois, contre 1 dans la série anglaise), témoignant un double-jeu, à la fois dans l’image pour le débat, mais aussi en coulisses pour négocier les termes voire l’issue de ces débats.

Bizarrement, c’est  dans la série anglaise et ses seuls 4 épisodes que l’on voit le plus souvent le terme “leader”, “leadership” et ses dérivés apparaitre (39 fois, contre 19 fois dans la série américaine). Mais ça se justifie assez simplement : Francis Urquhart vise la première place dans la politique britannique, contrairement à Francis Underwood  qui, au départ, ne souhaitait que le poste de Secrétaire d’Etat (numéro 2 derrière le président, en gros).

Un terme revient également très souvent dans les dialogues de la série anglaise, c’est “trust” (32 fois, contre 29 dans la série américaine) qui signifie confiance. Là-aussi, s’il revient aussi souvent, c’est parce que toute la série anglaise est portée par la relation Francis-Mattie et, proportionnellement sur l’ensemble de la saison, cette intrigue a beaucoup plus d’importance que dans son adaptation américaine.

Face-caméra, un exercice de style

Enfin, pour achever sur une note inutile, j’ai pris le temps d’isoler chaque moment où Francis et Francis brisent le quatrième mur en s’adressant directement au téléspectateur. Résultat ? Le Francis américain nous parle pendant environ 15 minutes et 41 secondes (soit 2,47% du temps de House of Cards US) alors que le Francis anglais, lui, nous a consacré 12 minutes 23 secondes de son temps (soit 5,52% du temps de House of Cards UK). La plus longue allocution de Francis Underwood dure 77 secondes (épisode 1, à partir de 2’06) ; et celle de Francis Urquhart s’étale sur 106 secondes (épisode 3, à partir de 3’37).

HOC-FCPar ici, un nuage de mots pour les face-caméra du Francis américain ; par là, le nuage de mots pour les face-caméra du Francis anglais.

(1) Zoe est au téléphone avec son papa : c’est la fête des pères. Alors même que Frank commence à la déshabiller, elle est toujours au téléphone. Cette scène, ainsi que le dialogue situé en fin d’épisode 9 (“Tu as presque deux fois mon âge (…) Si tu avais une fille, elle aurait mon âge”), fait référence à la série anglaise. A de nombreuses reprises, la relation Mattie-Francis parait quasi incestueuse, Mattie appelant Francis “daddy” (papa).

(2) Contrairement à la série américaine où Zoe quitte son nid parce qu’elle en a marre de sa situation pourrie (notamment de son appartement tout naze), la série anglaise pousse Mattie dans ses retranchements. Menacée, elle demande à John de dormir chez elle ; et tout comme dans la série américaine (épisode 10), une discussion s’engage alors sur qui dort où. Ils finiront par s’accorder sur le partage du lit, mais rien de plus. Zoe et Lucas ne s’en sont pas arrêtés là.

HOC-HebergementMattie, menacée de mort, demande du réconfort auprès de John ; Zoe, se sentant seule, trouve elle du réconfort auprès de Lucas

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