Il se forme à l’écriture européenne

BreakingBadBoardVoilà à quoi ressemble le « board » (tableau) qui décrit l’épisode 7 de la saison 5 de Breaking Bad. Cette méthode d’écriture scénaristique est enseignée à Serial Eyes.

Il parait que la fiction française est sauvée. Le New York Times en a fait l’éloge. Les Revenants ont remporté un International Emmy Awards dans la catégorie de la meilleure série dramatique (comme Braquo en 2012 en fait…). La BBC diffuse Engrenages depuis des années – sur sa plus petite chaîne. Ouais, voilà, on a gagné, y a plus rien à faire du tout. Demain, c’est la télévision française qui va influencer la télévision mondiale. D’ailleurs, c’est même le cas dès aujourd’hui. Je parie que Ice Show va être vendu à ABC.

Okay, ça, c’était pour le fantasme qu’on nous rabâche depuis quelques mois à grand coup de twist marketing. Il faut dire que Canal+ est très douée dans le domaine. Dans la réalité, la télévision française a tellement de retard à rattraper qu’il lui faudra 10 années exceptionnelles consécutives (comme 2009 et 2012) pour arriver à un stade où elle deviendra à peu près légitime sur un plan créatif (économiquement, c’est une autre affaire).

Dans ce contexte, une initiative très intéressante intitulée Serial Eyes a débuté depuis la rentrée de septembre. Son objet ? Enseigner à des scénaristes ou des apprentis-scénaristes l’écriture en collectivité. Sa particularité ? Cette formation, en anglais, s’adresse à des auteurs venus tous les pays d’Europe. Son objectif ? Installer dans la durée la pratique dites du « showrunner« . Le « showrunner« , c’est le terme qui désigne aux États-Unis l’auteur premier d’une œuvre. Grâce à ce statut, il devient responsable de la mise en production de son œuvre. Ses pouvoirs sont suffisamment étendus pour qu’il puisse assumer et protéger l’intégrité artistique de la création. Ses initiateurs ? C’est une collaboration de l’Académie allemande du film et de la télévision de Berlin et de la London Film School. Ils ont reçu en outre le soutien du programme MEDIA, un organisme de l’Union Européenne encourageant et valorisant l’industrie audiovisuelle en Europe.

La première promotion se compose de 12 étudiants aussi bien bulgares qu’allemands, anglais, italiens ou français. Et ça tombe bien, j’en connais un depuis quelque temps. Sullivan Le Postec (1) a fondé un site français précurseur dans la considération des œuvres télévisuelles européennes, Le Village. Une carte de visite toute trouvée pour se faire une place dans Serial Eyes. Lorsqu’il a, avec son équipe, mis fin au Village au cours de l’été 2012, il s’est alors lancé le défi de devenir scénariste. Depuis lors, il grimpe petit à petit dans le milieu.

SullivanLePostecDimension Séries : Serial Eyes est une initiative lancée en Septembre 2013. Comment as-tu pris connaissance de cette formation ?

Sullivan Le Postec : Par du bouche à oreille de scénaristes  ! Je fais partie d’un collectif, le SAS, qui est lui-même en lien avec d’autres collectifs avec qui nous communiquons et échangeons des informations. C’est par ce biais que j’ai entendu parler du lancement de Serial Eyes et de l’ouverture des candidatures, il y a un peu moins d’un an.

Qu’est-ce qui t’as tout de suite intéressé dans cette formation ?

Le projet pédagogique, résumé à la formule «  faites l’expérience de la writing room  » m’a immédiatement séduit. Si une part du programme est évidemment consacrée à des intervenants qui viennent nourrir nos réflexions théoriques sur l’écriture de série, le socle de Serial Eyes c’est d’apprendre en écrivant. Une très large part de notre temps est occupé par l’écriture collective en atelier, sur différents projets menés en parallèle. C’est un cadre idéal pour acquérir bien plus que des nouveaux savoirs  : une véritable expérience. Le travail fourni en atelier est soumis à des critères de jugement professionnels par Frank Spotnitz, Ben Harris ou Nicola Lusuardi et, en cela, se rapproche de la réalité. Mais nous restons dans le cadre d’une formation, ce qui nous offre la possibilité d’échouer à développer ces projets sans que cela n’ait d’impact sur nos carrières. Cela libère d’une importante pression et nous permet d’expérimenter.

Par ailleurs, à l’heure où la volonté de migrer vers un système plus proche de celui du showrunner semble traverser toute l’Europe, il me semblait particulièrement intéressant que Serial Eyes s’adresse à la fois à des scénaristes et à des producteurs, et que le programme permette d’acquérir des bases en production. Enfin, faire tout cela dans le mélange des cultures qu’apporte la présence de jeunes scénaristes et producteurs venus de toute l’Europe était particulièrement excitant  !

La formation est le fruit d’une collaboration entre l’Académie allemande du film et de la télévision de Berlin, et la London Film School. Est-ce étonnant de noter l’absence d’institut éducatif français dans le projet, alors même que vous avez des déplacements en France ?

Lorraine Sullivan, qui dirige le programme, a porté l’idée de ce projet pendant de longues années, avec beaucoup de volonté et de ténacité. J’ignore les circonstances exactes qui ont permis au projet de se concrétiser l’année dernière. Notons tout de même la présence de français parmi les soutiens fondateurs de Serial Eyes via Atlantique Productions [NDR : appartenant à Lagardère Interactive]. De plus, Franck Philippon, le codirecteur pédagogique de la formation série de la Fémis, qui s’est ouverte en septembre dernier en même temps que Serial Eyes, fait partie de nos instructeurs. Je crois savoir que le dialogue est ouvert entre ces deux formations.

Comment s’est déroulée ta sélection ? Etait-ce difficile ? Accessible ?

La sélection s’est d’abord faite sur la base d’un dossier. Y figurait des informations sur nous et nos parcours, puisque Serial Eyes s’adresse à de jeunes scénaristes ou producteurs ayant déjà quelques expériences professionnelles à leur actif. Il nous était aussi demandé de décrire un projet personnel que nous pourrions éventuellement développer au sein de Serial Eyes (en fait, j’ai choisi de développer autre chose) et d’écrire une analyse de deux séries, l’une qui nous touchait particulièrement et l’autre de notre pays. Je me souviens que j’ai parlé de Veronica Mars, qui était en pleine campagne Kickstarter, et de Un Village Français. Mon expérience pour le webzine Le Village m’a pas mal aidé dans la rédaction de ce dossier, j’étais en terrain familier. Par la suite, les dossiers présélectionnés ont donné lieu à un entretien téléphonique. Cela m’a semblé accessible. Si vous êtes de jeunes professionnels qui aimez la télévision, animés par un véritable enthousiasme envers les séries, il me semble que vous êtes exactement ce que Serial Eyes recherche.

Quels moments particuliers retiens-tu de la formation ?

La qualité des intervenants est étourdissante. Quelle chance unique de pouvoir profiter de l’expérience de Sven Clausen, qui a révolutionné la télévision danoise, ou du scénariste Jeffrey Bell qui s’est éloigné pour nous quelques jours de Marvel’s Agents of Shield, ou encore de Channing Dungey, qui est à la tête du développement des séries d’ABC et entend des centaines de pitchs chaque été.

Frank Spotnitz, qui fut le bras droit de Chris Carter sur The X-Files et vit désormais à Londres, supervise avec le scénariste anglais Ben Harris la création de nos projets principaux d’ateliers  : trois séries développées par groupes de quatre. Nous en bâtissons les épisodes Pilotes brique par brique, en épinglant des cartes sur un tableau, selon la méthode qu’il a lui-même apprise sur X-Files et qui fut utilisée tout au long de Breaking Bead.

L’italien Nicola Lusuardi supervise un autre projet de groupe. Il nous a aussi proposé un séminaire sur l’écriture de série, et sa spécificité par rapport à l’écriture cinématographique, qui est la vision la plus claire, précise, pertinente et utile que j’avais jamais entendue jusque-là.

Au niveau des projets développés, est-ce qu’il y a des tendances qui se dégagent ? Quelle est leur couleur artistique ? Ou bien y a-t-il une vraie diversité ?

Les projets développés sont nombreux – trois pour l’atelier supervisé par Frank Spotnitz, quatre pour celui de Nicola Lusuardi, plus nos douze projets personnels, sans compter quelques autres projets qui ont été développés pour des exercices à plus court terme. Le brassage culturel inhérent à un programme tel que Serial Eyes paye clairement ses fruits puisque la diversité des sujets et des concepts et très grande. On trouve pêle-mêle comédie romantique, série politique, drama hyper-réaliste, procédural, fantastique, dramédie, fresque historique et comédie… Il y a des séries qui auraient leur place sur une grande chaîne nationale et d’autres destinées au câble. Il y a pas mal de projets que je serais très heureux de pouvoir découvrir sur mon petit écran dans quelques années.

Aujourd’hui, tu es à peu près à mi-chemin. Quel bilan intermédiaire pourrais-tu tirer de la formation vis-à-vis de tes attentes avant de l’intégrer ?

C’est la première année de Serial Eyes. Nous y sommes donc tous entrés sans trop savoir ce qui allait nous attendre. Je me disais que m’immerger dans l’écriture neuf mois durant, à Berlin, au milieu de onze autres européens, serait forcément enrichissant. Dans les faits, mes attentes sont plus que comblées. Le projet pédagogique est particulièrement pertinent et bien pensé. J’ai vraiment la sensation que ce que je fais ici est utile, que je reviendrai bien meilleur scénariste que je suis parti, et doté de méthodes et d’outils que je pourrais continuer d’appliquer concrètement. Évidemment, nous espérons tous que des opportunités pour mettre en application ce que nous avons appris s’ouvriront. Le modèle d’écriture collective que nous apprenons est encore rare en Europe parce qu’il a rencontré longtemps la résistance de producteurs et de diffuseurs.

En mai, une session finale de pitch auprès de gens du milieu sera organisée. Tu vas pouvoir ainsi essayer de vendre le fruit de ton travail. Et justement, comment pourrais-tu qualifier ton travail ? Tes créations ? Ton envie de fiction ?

J’ai été adolescent pendant les années 90 et j’ai grandi avec les grandes séries de Networks US de cette période – les X-Files, Urgences, Ally McBeal, Murder One ou The West Wing. Des séries grand public dotées d’un haut niveau de qualité et d’exigence. Cela reste ma télévision de référence et, à mes yeux, c’est ce type de télévision qui est développée actuellement dans les pays Scandinaves, Danemark en tête, et en Grande-Bretagne. J’aime les séries qui racontent quelque chose de la société tout en restant profondément divertissantes, ce qui peut se faire au travers d’une grande diversité de ton et de genres. Mon projet individuel est une série avec un élément fantastique, se passant à Bruxelles, et pensée pour être une coproduction européenne.

Comment envisages-tu l’après Serial Eyes ? Si ça n’aboutit pas sur un projet, tu comptes persévérer ? Crois-tu que les maisons de production en France seront justement sensibles à cette nouvelle expérience pour faire appel à toi ?

Beaucoup de bons projets sont développés mais ne se concrétisent pas pour des raisons diverses  : de moment, de contexte, de la bonne rencontre qui ne s’est pas faite. Je vais quitter Serial Eyes avec un projet personnel et deux projets de groupe auxquels je crois, et que je pense dotés d’un véritable potentiel. Mais que ces projets aboutissent ou non n’influera en rien sur mon évaluation de Serial Eyes et de ce que le programme m’a apporté. Serial Eyes aura un impact sur les projets que je créerai l’année prochaine, et dans cinq ans, et c’est encore plus important.
Expatrié à Berlin depuis septembre, avec seulement de brèves interruptions pendant les vacances, je suis un peu coupé de la France, mais j’ai néanmoins l’impression que Serial Eyes éveille l’intérêt de différentes sociétés de production française. L’écriture de beaucoup des coproductions internationales d’initiative française a été entièrement confiée à des scénaristes étrangers, et je crois que le besoin de rééquilibrer les choses est perçu.

En discutant avec des scénaristes de toute l’Europe, quel bilan pourrais-tu tirer de la télévision française actuelle ?

Les paysages audiovisuels européens sont très variés. Cela invite à prendre du recul et à relativiser. Les britanniques sont parfois moins enthousiastes sur leur propre fiction que je ne le suis moi-même  ! SVT, la télévision publique suédoise, a quinze ans d’avance sur nous en matière de stratégie et de programmation. Les allemands affrontent des problématiques très proches des françaises, avec des diffuseurs puissants qui n’ont pas su se renouveler assez tôt et peinent à accorder leur confiance aux créatifs. Mais on a vu au Danemark, par exemple, qu’il suffit d’une poignée d’hommes et de femmes animés d’une vraie vision stratégique pour changer la télévision d’un pays entier en l’espace de quelques années. Ces personnes existent en France. Il suffit de leur faire confiance. J’ai finalement plus d’espoir aujourd’hui pour l’avenir de la télévision française qu’en arrivant à Serial Eyes. Sans compter que nos chaînes historiques sont au pied du mur, avec les multinationales de l’Internet, de Netflix à Amazon, qui se mettent à produire du contenu et sont à notre palier, prêts à toquer à la porte. Se renouveler, innover, diversifier les propositions, c’est aujourd’hui une vraie nécessité.

(1) N’hésitez pas à consulter son blog, Le Parlement des Rêves, où il raconte entre autres le quotidien de ses activités au sein de Serial Eyes.

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