abc1, adolescent, chris lilley, girly, jamie kings, parodie, satire, teen

Jamie Private School Girl, quichement ado

JamiePrivateSchoolGirlL’exercice parodique, qu’il soit réussi ou non, retiendra toujours mon attention. Si ce type est bien plus présent chez les anglo-saxons, il démontre avant tout une soif de liberté dans le traitement narratif d’une histoire. Et tous les sujets peuvent lui être soumis : la politique avec The Thick of It, le polar avec la récente Brooklyn Nine-Nine ou A Touch of Cloth, l’univers médical avec Childrens Hospital voire même, carrément, la guerre avec Lazy Company ou, plus vieux, MASH. Avec Ja’mie Private School Girl, l’australien Chris Lilley explore l’univers superficiel des adolescentes.

Un créateur multi-tâches

Plusieurs arguments m’ont poussé à regarder cette courte série de 6 épisodes de 26 minutes. Elle est produite à la fois par la chaîne australienne ABC1 mais également HBO et BBC Three. En soit, cela peut faire déjà trois raisons en une. La série s’inscrit en outre dans un univers très excentrique et original, bâti par le comédien australien Chris Lilley. On pourrait même parler de Lilley-verse, le personnage de Ja’mie Private School Girl étant déjà présent dans ses deux premières créations, We Can Be Heroes et Summer Heights High. Ainsi, ignorer qui est Chris Lilley, c’est comme ignorer une part importante de la culture populaire télévisuelle australienne qui est en train d’influencer une grande part de la télévision anglo-saxonne.

Mais cette fois-ci, avec Ja’mie, Chris Lilley ne s’éparpille pas. Il avait pris pour habitude, dans ses précédentes créations, d’interpréter plusieurs personnages, dressant dans mon cas une barrière naturelle entre l’œuvre et moi. Ce n’est pas une tradition humoristique à laquelle je suis particulièrement habitué – et, dans cette continuité, j’ai souvent également du mal avec les acteurs interprétant un personnage de sexe différent. La plupart du temps parce que cela sous-entend cabotinage et grimace : c’est passablement amusant sur le mode du sketch mais ça l’est beaucoup moins dans le cadre d’une histoire pour qui on a un minimum d’ambition et de respect.

Vous aurez donc compris que, si je me suis lancé dans Ja’mie Private School Girl avec une curiosité professionnelle, l’appréhension personnelle – parce que j’avais aussi déjà entre-vu les précédentes créations du gus en question… – était bien là. Heureusement que l’amour de mon métier supplante toute considération privée.

Une parodie d’hier…

Ja’mie est l’archétype fantasmé d’une adolescente excentrique, gâtée, obsédée par son poids, obsédée par son image de bonne catholique ordinaire, obsédée par le regard des autres, obsédée par son statut social. Dans son école privée, la Hillford Girls Grammar School, elle est entourée d’une bande de copines presque toutes aussi blondes, jolies et minces que ne le réclame les magazines de mode girly.

Entre elles, dans des discussions la plupart du temps hystériques, elles se lancent toutes les cinq minutes des « I love you so fucking much / Je t’aime tellement mazette » quand elles se retrouvent, des « I’ll miss you so fucking much / Tu vas tellement me manquer mazette » quand elles se séparent, « ILY / I Love You » à toutes les occasions… et puis qu’elles sont « quiches« . Non pas qu’elles soient de grandes cuisinières, pas du tout. Ce terme désigne en réalité les compétences corporelles d’une personne qui a dépassé le simple stade de « sexy ». Elles sont tellement belles que sexy ne suffit plus à les qualifier : ELLES SONT QUICHES. Toute une cour de flatteries virevolte ainsi autour de Ja’mie qui se considère comme la plus belle, la plus intelligente et la plus gentille de toutes. Mais elle n’est rien de tout ceci, évidemment.

… mais une critique d’aujourd’hui

Refaire le portrait de l’âge ingrat pour en rire n’a rien de nouveau. Mais ce n’est en réalité pas le sujet de Ja’mie Private School Girl. La série est davantage une critique sociétale du matérialisme et de l’ultra-superficialité dont fait preuve cette adolescente caricaturale.

Ainsi, lorsqu’elle explique ce qu’est le thigh gap, lorsqu’elle héberge un noir pour obtenir une médaille, lorsqu’elle insulte sa mère affaiblie par une dépression, la série met en lumière des dérives ahurissantes de notre monde en le banalisant dans celui de la série. Devant son écran, le spectateur découvre un monde quasi-inexistant avec des bouts très réels qui, paradoxalement, ne trahissent par cet univers extravagant. C’est ainsi que Chris Lilley nous questionne : si cet élément ne vous parait pas incroyable dans l’univers de la série, pourquoi devrait-il l’être, ou non, dans le nôtre ?

J’aurais tout de même tendance à souligner un élément de compréhension important, histoire de relativiser. Ja’mie Private School Girl propose ainsi un concentré de ces maux en inscrivant son propos, rappelons-le, dans la culture anglo-saxonne où les écoles privées ne revêtent pas exactement le même sens qu’en France. D’une certaine manière, Chris Lilley valoriserait presque notre modèle éducatif à son insu. C’est qu’on n’est pas si mal chez nous !

Humoristiquement, la série ne sera pas au goût de tous puisqu’elle préfère choquer que s’amuser en toute légèreté de certaines situations. Mais Chris Lilley porte sur ses épaules une performance d’acteur rarement égalée. Malgré ses 40 piges, et si l’on fait abstraction de son visage rasé de près chaque jour, il interprète à la perfection une adolescente qui, refoulant une montagne de complexes et face à un monde qui lui a toujours dit oui, en devient arrogante, hautaine, insolente et prétentieuse. Du geste pour écarter ses cheveux à sa façon de marcher, de sourire ou de s’emballer après avoir reçu le regard d’un jeune lycéen craquant, Chris Lilley offre un numéro de caméléon qui, s’il ne vous repousse pas, vous laissera pantois.

Ja’mie Private School Girl (ABC1). Créée par Chris Lilley. 6 épisodes diffusés entre le 23 octobre 2013 et le 27 novembre 2013.

Catégories : Comédie · Critique · Série australienne