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La télé française peut-elle être davantage créative ? (2)

TelevisionAprès avoir sou-et-surligné les différences réglementaires qui distinguent la France du Royaume-Uni lors de la première partie de cette enquête, récoltant un maximum de données de façon à pouvoir établir une comparaison juste des deux pays, nous avons donc conclu qu’il nous manquait des éléments pour nous faire une idée précise de la question. Du coup, je me suis imposé un exercice un peu fastidieux : une plongée vertigineuse dans les grilles de programmation. La fourchette d’étude ? L’ensemble du mois d’octobre 2013 sur le créneau 21h-23h. Carrément.

Les acteurs

Pour le coup, j’ai sélectionné ce mois parce qu’il était à la fois récent et, en même temps, ne souffrait pas particulièrement de changements structurels comme le mois de septembre peut l’être par exemple ; la rentrée télé n’étant pas tout à fait accomplie. Ce n’est pas non plus un mois qui regorge de rediffusions comme peut également être un mois d’été. L’idée étant au final de ne pas prendre les chaînes au dépourvu.

Les chaînes sélectionnées, justement, vous commencez à les connaître. Pour la France, on a TF1 (première chaîne privée) et France 2 (première chaîne publique), qui représentaient en 2011 à elles seules plus de 38% de l’audience, leur coût de grille représentant 42% de l’ensemble des chaînes françaises. Pour le Royaume-Uni, ITV (première chaîne privée) et BBC One (première chaîne publique), qui représentaient en 2011 36,7% de l’audience, leur coût de grille atteignant 55,7% du montant total des chaînes anglaises.

Méthode de récolte de données

Des précisions s’imposent sur la manière dont j’ai récolté les données. Si la méthode n’a pas différé au sein des pays (même méthode pour TF1 et France 2 ; même méthode pour ITV et BBC One), je dois noter des différences entre la France et le Royaume-Uni.

Chez nous, je me suis appuyé sur l’INAtheque qui met en ligne le catalogue du dépôt légal. On sait donc très précisément quels programmes ont été diffusés à quelle heure et sur quelle durée. Dans le cadre de TF1, j’ai ainsi pu décompté très précisément le temps de diffusion des publicités de celui des programmes. Comme je me suis contenté d’un minutage, je n’ai pris en compte les secondes que dans le cadre d’un arrondi.

Au Royaume-Uni, il n’existe pas d’outil similaire. Le travail de calcul a donc été beaucoup plus fastidieux, particulièrement dans le cas d’ITV. De façon à déterminer la durée d’un programme, je le consultais depuis l’ITVPlayer, le service de télévision de rattrapage d’ITV (et si ce programme n’était pas disponible sur l’ITVPlayer, je consultais un programme équivalent qui saurait me renseigner sur sa durée type). Je me suis aidé en outre de la réglementation de la diffusion publicitaire, presque similaire à la notre, de façon à ne pas faire de contre-sens. Dans le cas de BBC One, pour déterminer la durée des programmes, même procédure qu’avec ITV puisque j’ai utilisé le service de télévision de rattrapage de la BBC, l’iPlayer. Même remarque dans le cas de programme indisponible. Quant aux coupures, j’ai décidé de retirer en moyenne 1 minute par demi-heure, correspondant aux bande-annonce des programmes de la chaîne.

De ce fait, à cause de cette imprécision concernant les chaînes anglaises, leur volume total de diffusion de programmes est inférieur aux chaînes françaises. Cependant, ce qui nous intéresse avant tout, c’est dans quelles proportions les programmes sont diffusés, en les classant par type notamment ou simplement en distinguant la programmation originale de la programmation non-originale.

Classement par types

J’ai sélectionné trois grands ensembles de programmes. Le premier est celui qui nous intéresse en premier lieu sur ce blog, la Fiction Télé. Le deuxième, que j’ai titré Divertissement, regroupe les talk-show, les jeux et les télé-réalité. Le dernier groupe, Autre, récupère le reste, à savoir le secteur de l’information (journaux, magazine, enquête, reportage…), la fiction cinématographique, les débats politiques et les documentaires.

Pour chaque groupe, j’ai relevé à la fois la production originale mais aussi la rediffusion de production originale et enfin la diffusion d’achats de programmes (qu’il s’agisse d’une première diffusion nationale ou non, ceci n’ayant aucune importance dans le cadre d’un article qui s’intéresse d’abord à la création originale…).

TypeProgOct2013Que retenir ? En premier lieu, l’isolement de TF1. Selon cette catégorisation de programmes, la première chaîne française a proposé en octobre 2013 sur le créneau 21h-23h environ 59% de fiction quand les autres chaînes étudiées n’en proposent que 23% (ITV), 30% (BBC One) et 34% (France 2). Attardons-nous donc sur la fiction, tant qu’à faire.

Zoom sur la fiction télé

TF1 a diffusé 1891 minutes de fiction sur le mois d’octobre 2013 quand France 2 en a diffusé 1233. Chez les chaînes anglaises, le chiffre est même encore plus bas. 1077 minutes pour BBC One et 733 minutes pour ITV. Il y a des explications à ça. D’abord parce que les anglais diffusent énormément de fictions sur la tranche 20h-21h (beaucoup plus que nous) en particulier grâce à leurs séries quotidiennes. Après 21h, la grande majorité des minutes de fiction anglaises sont diffusées uniquement sur le créneau 21h-22h et pas après.

Mais il y a aussi un autre indicateur qui permet de mesurer ce phénomène, celui de la fiction non-originale. J’appelle fiction originale la fiction dont la première diffusion mondiale se situe sur la  chaîne en question. En gros, cela concerne la fiction nationale commandée par la chaîne. C’est le cas de Joséphine ange gardien sur TF1 mais ce n’est pas le cas de Crossing Lines qui a été diffusée bien avant sur NBC. C’est le cas de Fais pas ci, fais pas ça sur France 2 mais ce n’est pas le cas de Castle, série de la chaîne américaine ABC.

Premier indicateur sur ITV et BBC One : ils n’ont pas diffusé une minute de fiction non-originale. Ce qui signifie que 100% de leur fiction diffusée sur le créneau 21h-23h est originale, sans rediffusion. Quand on s’intéresse aux chaînes françaises, c’est tout de suite plus inquiétant. Sur cette période, seulement 56% de la fiction de France 2 est originale (le chiffre grimpe à 62,4% en incluant les rediffusions de fiction originale). Le chiffre est encore plus assommant pour TF1 : 30,8% de fiction originale (32,3% avec les rediffusions de fiction originale).

FictionTVFREn effet, sur la période observée, TF1 a diffusé 1308 minutes de Mentalist, d’Esprits Criminels et autres… Les Joséphine ange gardien ou encore Profilages, avec leurs 583 minutes, ne peuvent pas lutter. Si ce rapport est moins douloureux pour France 2 (540 min. non-originales pour 693 min. originales), il n’en reste pas moins désarmant pour un service public qui persévère à diffuser de la fiction américaine comme Castle. De leurs côtés, ITV et BBC One n’ont pas diffusé une minute de fiction américaine, ni de fiction d’autre pays d’ailleurs. Entre Breathless, Downton Abbey, Whitechapel, Doc Martin ou Hercule Poirot pour ITV et By Any Means, Truckers, Citizen Khan, Ripper Street, Father Figure ou The Espace Artist pour BBC One, ils ont de quoi faire.

D’ailleurs, ça me permet d’aborder un aspect plus concret : le minutage de la fiction originale. Je vous ai déjà dit que toute la fiction anglaise diffusée sur la période observée était de la fiction originale. Pour être plus précis, 733 min. pour ITV et 1077 min. pour BBC One. Si l’on ne regarde que la fiction originale française chez TF1, elle s’élève à 583 min. et, chez France 2, à 693 min. Pour résumer le tout, une chaîne privée anglaise, ITV, financée par la publicité, produit plus de fiction originale qu’une chaîne publique française, France 2, qui ne diffuse plus de publicité après 20h. Cela pose à la fois des questions de choix éditoriaux, comme je l’avais démontré dans ma précédente enquête. Mais cela pose également la question d’une réglementation extrêmement laxiste encadrant l’audiovisuel français.

La création originale des autres types

La fiction est certes le genre le plus important en télévision mais il n’est pas seul. Dans le cadre de cette étude, j’ai donc isolé les divertissements d’un côté (spectacles, télé-réalité, talk-show…) et le reste de l’autre (l’information, les documentaires, la fiction cinématographique…). Naturellement, du fait de la structure des grilles de programmes au Royaume-Uni, cette partie a plus d’importance.

En effet, BBC One et ITV consacrent chaque soir une demi-heure en semaine, entre 22h et 22h35, à une tranche d’information. Eux n’ont pas de JT à 20h. Leur grosse tranche d’information a lieu entre 18h et 19h. Cependant, on notera que la catégorie des programmes « Autre » de France 2 occupe une place dans sa programmation quasi aussi importante que ses cousines anglaises – ceci grâce à la diffusion de ses nombreux magazines tels que Envoyé Spécial ou Complément d’Enquête, sans compter Mots Croisés

En ce qui concerne la production originale de « Divertissements + Autre », sur l’ensemble de la diffusion « Divertissement + Autre », voici les résultats :

  • TF1 : 71,5% (735 min. Divertissement original + 207 min. Autre original) ;
  • ITV : 83% (456 min. Divertissement original + 1590 min. Autre original) ;
  • France 2 : 69,7% (476 min. Divertissement original + 1198 min. Autre original) ;
  • BBC One : 95,2% (551 min. Divertissement original + 1850 min. Autre original) ;

Vous remarquerez que, même dans les autres genres de programme, TF1 et France 2 ont un taux de production originale inférieur à leurs homologues anglaises.

La création originale tous types confondus

On en arrive au gros morceau, « the big picture » comme on dit en anglais. Parce que c’est bien beau de parler de pourcentages, de rapports, tout ça, mais dans le fond des choses, en terme de volume global, qu’en est-il réellement ? Il est maintenant nécessaire d’avoir un aperçu de l’ensemble de la production (toujours sur la période observée, hein, évidemment). De savoir si la télévision française a un vrai problème de production originale ou si ce n’est qu’un mirage tendu par sa majesté la Reine pour se moquer des camemberts qui puent. Bon, je vous le dis sans aucun suspense : le camembert, ça pue.

ProdOriginaleAinsi, sur la période observée, TF1 a réservé 52% de sa programmation à des programme non-originaux. On parle essentiellement de séries américaines mais aussi de quelques films (les fameux films du dimanche soir). C’est déjà plus acceptable pour France 2 qui a réservé un peu plus d’un tiers de sa grille à des programmes non-originaux. Et même réflexion que pour TF1, il faut s’en prendre à la fiction américaine et aux films essentiellement ; la part de ces derniers étant plus importants pour France 2 en l’occurrence.

La solution ?

Il n’existe pas à proprement parler de solution. Si tout le monde considère que la télévision doit être en bonne partie un tube non-créatif destiné à la rediffusion, il n’y a pas de raison que ça change. Dans mon cas, j’ai fait mon choix. La création audiovisuelle est à la fois vital pour le rayonnement culturel d’un pays mais elle peut en plus déclencher une économie vertueuse. C’est le cas de la BBC qui, lorsqu’elle collecte 1 livre sterling aux contribuables en rapporte finalement 2 à l’économie anglaise dans sa globalité.

La force du modèle anglais, ce n’est pas que l’humour excentrique de ses auteurs mais c’est avant tout sa réglementation qui oblige les chaînes à produire des programmes originaux. Pour rappel, à une heure de grande écoute (18h-22h30), BBC One doit produire au moins 90% de programmes originaux (dans les faits, elle atteint entre 99% et 100%…) et pour ITV, c’est 85% (dans les faits, entre 95% et 97%).

Et ce n’est pas qu’une question d’argent. Nous avons vu que le coût de la grille en 2011 d’ITV s’élevait à 964 millions d’euros tandis que celui de TF1 atteignait 905 millions d’euros ? 59 millions d’euros de différence ne saurait suffire à justifier une telle disparité de production originale.

Et puis il y a le cas des chaînes publiques. Il est très intéressant. J’ai pour le coup additionné le coût des grilles en 2011 de BBC One et BBC Two d’un côté, et puis celui de France 2 et de France 3 de l’autre. Devinez qui gagne ? France Télévisions ! 1 668 millions d’euros pour le groupe français, 1 308 millions d’euros pour le groupe anglais. What ? France Télévisions dépense plus d’argent dans les programmes de ses deux premières chaînes que ne le fait la BBC avec BBC One et BBC Two ? Eh oui ! L’argent n’est pas donc, à proprement parler, un véritable souci…

Proposition de réglementation

En revanche, notre réglementation en est un, de souci. C’est simple, la fameuse règles des 120 heures inédites imposée par le CSA pour les programmes débutant entre 20h et 21h est totalement insuffisante. Je vais vous le démontrer très simplement.

Prenez le cas de BBC One en octobre 2013 sur le créneau 21h-22h. Sur ce seul mois et sur ce seul créneau, on en est à 29 heures originales. 29 ! En 4 mois, les anglais nous plient la règle des 120 heures, easy, qui pourtant s’applique chez nous sur l’ensemble de l’année. Étonnant, surtout quand  on se rappelle que TF1 n’avait diffusé en 2011 que 116 heures réellement inédites dans le cadre de ce système… Autrement dit, cette règle est une mesurette au rabais qui n’est pas à la hauteur d’un paysage audiovisuel moderne.

Ma proposition est simple. Il suffit d’abord de supprimer la règle des 120 heures. Jusque-là, rien de compliqué. Elle doit ensuite être remplacée par un nouveau quota de diffusion, un quota de production originale à l’image de la réglementation anglaise, qui s’ajoute aux quotas d’œuvres européennes et d’œuvres d’expression originale française. Ce quota ne s’appliquera qu’aux heures de grande écoute, déjà définies par le CSA. Histoire de calmer les chaînes qui risquent de grogner, ce quota doit être progressif sur les premières années suivant son instauration, prévoyant une montée en charge.

Ce quota sera fixé par décret après consultations auprès des diffuseurs, du CSA et des organismes professionnels. L’idée étant de proposer des quotas adaptés aux chaînes. Il est nécessaire de prendre en compte leur performance par exemple (il serait fou de fixer un quota identique pour TF1 et pour M6 par exemple…). L’objectif étant que la pratique réelle des chaînes françaises atteignent au moins à terme les quotas anglais (90% pour BBC One, 85% pour ITV) et, si possible, de les dépasser.

Par ailleurs, si le cas des chaînes de la TNT est à part, il ne faudra pas éluder la question. Il est difficilement supportable de constater que ces chaînes captent 30% du magot publicitaire brut (chiffres de 2012) alors qu’elles ne participent qu’à hauteur de 5% dans la production audiovisuelle aidée du pays… Je vous renvoie à mon étude sur la fiction produite par la TNT pour plus d’informations.

Bon, allez, je vous laisse, je vais essayer de dormir… même si je vois des grilles Excel partout.

Manuel Raynaud.

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