bbc one, france 2, itv, production inédite, production originale, quota de production, tf1

La télé française peut-elle être davantage créative ? (1)

Creativite(c) Photo de Michael Vincent Manalo

Il y a un peu moins d’un an, j’établissais un bilan fiction de la TNT depuis sa création. Le résultat était désastreux. Sur 8 ans, en cumulant l’ensemble des nouvelles chaînes françaises de la TNT, on n’arrivait même pas au niveau de ce qu’avait produit en seulement 4 ans un seul diffuseur de la TNT anglaise, BBC Three. J’ai ensuite produit une enquête en trois volets (programmation, éditorialisation, production) valorisant l’absence de diversité de la création à la télévision française.

Aujourd’hui, c’est un article bonus, en deux parties, que je vous apporte. Un zoom très précis sur un point de la réglementation française qui va devoir être modifié en profondeur si l’on souhaite transformer le PAF en un outil créatif vertueux. De ce fait, ce premier volet peut être considéré comme un approfondissement de la troisième partie de mon enquête citée précédemment.

Créativité, quel sens ?

Tout d’abord, il s’agit de se mettre d’accord sur la manière d’évaluer objectivement la créativité. A mon sens, il est nécessaire de cumuler deux données : la première est l’investissement financier dans la production inédite et la seconde est le volume horaire de production inédite diffusé. Les deux vont généralement de pair mais l’un sans l’autre, il est difficile de se faire un avis tranché sur la question.

Imaginez qu’une chaîne investisse des centaines de millions d’euros dans une seule série de 10 heures… et que le reste du temps, elle se contente de rediffusions. Certes, elle aurait injecté pas mal d’argent dans le système mais est-ce qu’on pourrait pour autant qualifier cette attitude de créative ? L’inverse est également vrai : sous-financer un volume horaire considérable permet-il d’être créatif (je ne fais pas du tout allusion aux Mystères de l’Amour) ? Je suis sceptique.

Puisque je me suis lancé dans la comparaison avec le système britannique lors de mes enquêtes précédentes, je persévère ici également. Mais, première difficulté, on ne parle pas de la même chose. En France, les quotas de production sont définis à partir du chiffre d’affaires des chaînes ; au Royaume-Uni, ils sont définis à partir du volume horaire diffusé. C’est un problème car l’un sans l’autre, impossible de faire une comparaison tout à fait juste. J’ai trouvé une parade mais, avant d’explorer cette astuce, il existe de part et d’autre de la Manche divers indicateurs qui peuvent déjà nous mettre sur la voie.

Quotas anglais de production : le volume horaire

Chez nos amis les Anglais, c’est donc le volume horaire qui compte. Pour cela, ils ont fixé des quotas à partir du terme « Production Originale ». Ces programmes sont définis par l’article 3 d’un décret de 2004 comme des programmes commandés spécifiquement par une chaîne anglaise avec pour objectif d’effectuer sa première diffusion au Royaume-Uni, ces programmes devant être obligatoirement européens. En pratique, donc, un programme produit par une boite de production française en langue française et dont l’objectif est de le diffuser en premier au Royaume-Uni entre dans ce cas de figure : seulement, les Anglais sont protégés par la domination de la langue anglaise donc il n’y aucun risque qu’un tel cas de figure entre en ligne de compte. C’est pour ça que l’équivalent français d’une telle définition pourrait poser chez nous de vrais problèmes culturels.

Mais allons plus loin. Sur ce secteur de la production originale, la loi anglaise qui légifère les services audiovisuels – le Communication Act de 2003 – impose deux quotas différents. Le premier concerne l’ensemble du volume horaire d’une journée ; le second concerne les heures de grande écoute (« peak-time »). Sauf que la loi ne rentre pas dans le détail de ces définitions : cette responsabilité revient à l’OFCOM, le CSA anglais. Ainsi, l’OFCOM a décidé que l’heure de grande écoute se déroulait de 18h à 22h30. Et si le taux de production originale requis par l’OFCOM sur BBC One durant ce créneau est de 90%, le chiffre tombe à 80% pour BBC Two, ITV se situant entre les deux à 85%. Oui, ça change en fonction des chaînes, alors qu’en France, on fonctionne sur un système à trois régimes, adaptables selon des conditions spécifiques.

Je ferai une remarque ceci dit : le quota de production originale à l’anglaise inclut les rediffusions. Cette nuance n’est pas très importante de toute façon puisqu’en 2009, seuls 8% des programmes diffusés à une heure de grande écoute sur BBC One étaient des rediffusions – et 9% pour ITV (33% et 36% en journée). Leur importance est donc assez négligeable sur le créneau horaire du primetime. Ce qui est en revanche important de retenir en vue de la comparaison avec la France, c’est que le secteur de la production originale ne prend pas en compte les acquisitions… ! C’est du « fait sur mesure » à leur demande.

Récapitulons le tout en image avec les chiffres d’ITV entre 2007 et 2012 :

OblProdOrigITV

Quotas français de production : le chiffre d’affaires

En France, c’est différent. La loi, par décret, définit elle aussi un quota mais celui-ci n’a presque rien à voir. Chez nous, il s’agit d’obligations de production d’œuvres audiovisuelles européennes ou d’expression originale française, exprimé en pourcentage du chiffre d’affaires des chaînes ! Ce terme est long et barbare, tout comme sa définition. Pour ce qui est des œuvres européennes, on retient les œuvres issues des États membres ou bien signataires de cette convention sous réserve de certaines conditions. Pour les œuvres françaises, leur version originale doit utiliser la langue française ou une langue régionale en usage en France. Il n’est fait aucune mention des termes « original » ou « inédit ».

Concrètement, en 2011 par exemple, TF1 devait investir 13% de son chiffre d’affaires dans ces œuvres, ce qui représentait 202 millions d’euros. Ils ont rempli l’objectif à 7 000 euros près. Le quota de France Télévisions est plus élevé, 19,5%, soit 406 millions d’euros. Ils ont rempli l’objectif à 195 000 euros près. Pas de quoi fouetter un chat en vérité, d’autant que ce quota couvre tout un tas de secteurs qui sont bien plus larges que le simple secteur de la production originale telle que définie à l’anglaise. En effet, par exemple, vous pouvez intégrer allégrement à ces quotas l’achat de rediffusions d’œuvres, comme le stipule l’article 12 du décret cité précédemment (« 3° A l’achat de droits de diffusion ou de rediffusion« )… Quitte à offrir des situations totalement aberrantes. J’en veux pour preuve deux exemples particulièrement amusants :

  • En 2008, M6 déclarait au titre de ses obligations de production… Un Gars, Une Fille, œuvre qui avait été pourtant intégralement produite par France 2. M6 avait en effet récupéré ses droits de diffusion.
  • En 2011, TF1 déclarait au titre de ses obligations de production… La Crim, autre série de France 2 également. A ma connaissance, TF1 ne l’a d’ailleurs jamais diffusée.

Chez les anglais, une telle situation ne peut exister puisque seules les rediffusions comptabilisées sont celles qui sont diffusées sur la chaîne ayant commandé le programme.

Côté « inédit », la France n’a pas totalement évacué le sujet. TF1 et M6 doivent, comme l’indique leurs conventions, réserver au minimum 2/3 de ce quota global de production en faveur d’œuvres inédites. Si dans ce cas précis, le terme « inédit » est respecté, ce n’est pas forcément le cas dans d’autres secteurs.

Car les chaînes françaises se doivent de respecter un autre quota, de diffusion cette fois-ci. Il est régit par l’article 13 du décret mentionné plus haut. Il s’agit des œuvres supposées inédites dont la diffusion commence entre 20 heures et 21 heures. Leur volume horaire annuel doit atteindre au minimum 120 heures. Si je précise « supposées », c’est parce que le décret permet – nouvelle astuce – à ce volume d’incorporer 25% de… rediffusions. Vous aviez dit inédits ?

Avec un exemple précis, c’est plus intéressant. En 2011, TF1 a déclaré 155 heures et 12 minutes dans le cadre ce quota. Il dépasse donc largement le minimum syndical des 120 heures. Mais en réalité, de ces 155 heures, il n’y en a plus que 116 heures qui sont réellement inédites – le reste, soit 24,9% du total, étant composé d’œuvres en rediffusion. TF1 nous a donc refilé 0,1% d’inédit gratos, comme ça, sans broncher. On apprécie l’effort.

Récapitulons le tout en image avec TF1 :

OblProdTF12011e

Et je n’ai pas précisé par ailleurs qu’un quota global de diffusion obligeait TF1 à diffuser, sur l’ensemble de la journée et aux heures de grande écoute 60% d’œuvres audiovisuelles européennes et 40% d’œuvres audiovisuelles françaises, ce qu’ils respectent tout juste.

Critères incompatibles mais premières pistes…

Honnêtement, je ne crois pas qu’il serait exagéré d’affirmer que le système français est un bordel illisible. En l’état, on ne dispose pas vraiment d’informations publiées en toute transparence permettant de jauger dans sa globalité la proposition créative d’une chaîne française au regard de son investissement et du volume horaire produit (on a bien quelques éléments éparpillés…). Au final, il apparait compliqué de comparer les deux pays sachant que les règles ne portent pas sur les même critères.

En 2011, qui était la plus créative entre TF1 et ITV ? Était-ce la chaîne anglaise qui a dépensé 837 millions de £ (1) dans sa grille, dont 756 millions (2) étaient réservés à des premières diffusions (first-run originated), sachant que l’on sait également qu’elle a diffusé exactement 463h (3) inédites de séries dramatiques et de soap entre 18h et 22h30 cette année-là ?

Ou bien était-ce TF1 qui a dépensé 905 millions d’€ (4) dans sa grille, dont 182 millions (5) étaient réservés à l’inédit dans le cadre des œuvres patrimoniales, sachant qu’elle a produit sur l’ensemble de l’année pour 494h (5) de programmes inédits, dont 118h de fiction sur l’ensemble de la journée (6), sachant que la grande majorité de ce volume horaire, 116h, a démarré entre 20h et 21h ?

Bon, si vous êtes à l’aise avec les chiffres, ça devrait vous donner une petite idée tout de même (7). Mais ça ne saurait suffire. La semaine prochaine, à partir du stratégique créneau 21h-23h (le plus intéressant pour la fiction), j’analyserai donc en détails un mois complet de diffusion, de part et d’autre de la Manche. Qui propose le volume horaire de production originale le plus important entre ITV et TF1 d’un côté ; et France 2 et BBC One de l’autre ? Qui fait dans la rediffusion en pagaille ? Quel système est le plus efficace : le quota de production originale en fonction du volume horaire ou bien le quota de production en fonction du chiffre d’affaires, assorti d’engagements divers, dont la règle des 120h ? Faites vos jeux.

Manuel Raynaud.

(1) Attention, si vous voulez convertir en euros, il faut prendre alors le taux qui avait cours à l’époque… ! Pour 1 euro sur 2011, vous aviez en moyenne 0,8679 livre sterling. Donc 837 millions de livres sterling correspondait à 964 millions d’euros environ.

(2) Cf. Fig. 4, p.8 – PSB Report 2013 – Diffusion et dépenses

(3) Cf. Fig. 34, p.38 – PSB Report 2013 – Diffusion et dépenses

(4) Cf. p.11 – Rapport d’activité 2011 de TF1

(5) Cf. Bilan 2011 de TF1 – CSA

(6) Cf. Baromètre 2012 de la Création TV

CalculFictionTF12011(7) La production de Fiction sur TF1 en 2011

Comme le blog s’intéresse avant tout aux séries, j’ai voulu me faire un avis précis sur le nombre d’heures de fictions audiovisuelles d’expression originale française, hors animation, diffusée par TF1 en 2011 sur l’ensemble de la journée (rediffusions comprises).

En fait, le chiffre n’est pas indiqué de facto sur le bilan de la chaîne, il faut faire des tas de calculs intermédiaires (cf. image), notamment pour retirer les heures de fiction animée qui concernent essentiellement le début de journée.

Et ce volume horaire est de… 506h ! Soit 19,3% de l’ensemble de l’offre fiction audiovisuelle de TF1 en 2011. Précision : les seules séries américaines représentent près du double de ce chiffre puisqu’elles culminent à… 1008 heures ! Autre précision : nous parlons que de fiction audiovisuelle, pas de fiction cinématographique.

Catégories : Décryptage · Série anglaise · Série française