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Adieu Dexter Morgan, bonjour Mr. Heisenberg

Famille-Dexter-Breaking-Bad ATTENTION, IL EST CONSEILLE D’AVOIR TERMINE DEXTER ET D’AVOIR VU JUSQU’A L’EPISODE 5.14 DE BREAKING BAD

Dimanche, une toute dernière goutte de sang a coulé. C’était devant Showtime, chaîne américaine payante, aux alentours de 22h, heure locale. Mais le sang n’était pas fictif ni issu des mains d’un psychopathe : il était bien réel et il dévalait le visage des fans de ce tueur en série qui avait été, il y a bien longtemps, l’un de mes personnages de télé favoris. A la même heure, mais sur une autre chaîne, AMC, un père de famille achevait, à un épisode près, sa transformation en l’un des pires monstres de la télévision. Et pour deux enjeux dramatiques lointainement similaire, deux traitements radicalement différents. Ou comment les scénaristes de Breaking Bad (la saison 5 sera diffusée sur Arte en décembre !) ont trollé ceux de Dexter.

Des larmes de sang étaient au moins nécessaires pour encaisser le choc de la toute dernière image concluant 5 à 6 saisons de trop d’une série qui aura tant déchaîné les passions. Mais je ne vais pas expliquer à nouveau les raisons pour lesquelles Dexter est devenue, dès la saison 3, une œuvre mineure – l’ayant déjà fait l’année dernière à l’issue d’une éprouvante saison 7 (pour mettre à jour cet article avec la saison 8, il suffit de rajouter les mots-clés « sœur« , « inceste » et « môman« ). A côté de ça, c’est du pain béni pour Breaking Bad, qui me saisit d’émotion à chaque plan et à chaque réplique. Les deux séries savent où elles vont mais pas pour les même raisons.

Familia

La famille est un thème central à de nombreuses séries américaines. Figurez-vous que c’est également l’un des pivots narratifs principaux de ces deux productions qui se sont, dès le départ, différenciées par l’immoralité des actions de leurs personnages. Dexter tue impunément et le cache méticuleusement ; Walter White nourrit le marché de la drogue avec génie. Mais la quête de ces deux personnages s’articule autour de leur relation à la Famille. Avec un grand F.

Dexter, depuis son trauma originel – la mort de sa mère qui, pense-t-il, l’a rendu tel qu’il est aujourd’hui – , est à la quête d’une humanité qui l’a toujours fui. Pour ce faire, il va s’entourer d’une famille artificielle : un frère en saison 3, un père en saison 4, une copine en saison 5… Et en saison 8, une mère, carrément. Pour Walter White, c’est en voulant absolument préserver sa famille, sa femme, et ses deux enfants – y compris sa famille élargie impliquant Marie et Hank… – qu’il va constituer autour d’elle des murs artificiels qui vont la forcer à rester unie, d’abord sans qu’elle ne le sache, puis ensuite dans la contrainte.

Alors que, d’un côté, l’imaginaire familial de Dexter s’enrichit, celui de Walter White s’appauvrit.

Et l’enjeu, il est où ?

Cette impression se ressent particulièrement dans les deux dernières saisons de chacune des séries mais, dans le cas de Dexter, elle est présente depuis la saison 3. La première saison de la décadence. A partir du moment où la mise en danger du personnage principal disparait complètement, sauf au travers des « Monsters of the Season » (des Grands Méchants de la Saison), on comprend alors très vite que l’intérêt des scénaristes et de la chaîne est de poursuivre la série le plus longtemps possible, coûte que coûte. En proposant ainsi un ou deux dangers par saison – qui s’achèvent à la fin de la saison – , on est ainsi sûr de pouvoir continuer la série indéfiniment et de pouvoir faire vivre Dexter aussi longtemps qu’il le faudra. Bref, il aurait fallu renommer la série en Les Dexter (je suis fier de celle-là).

De ce fait, l’enjeu artistique de Dexter n’est plus de savoir si ce qu’il fait est mal ou non, puisque aucun danger ne plane au-dessus ou au sein de sa tête. Pire, il n’est même plus question – ou quasiment pas – de l’humanisation de Dexter, les scénaristes ayant abandonné l’idée avant de la relancer sérieusement dans les trois derniers épisodes de la saison 8. La liste des situations ridicules depuis la saison 3, plusieurs fois par épisodes à certains moments, permettent à le justifier aisément (il suffit de lire les commentaires laissés sur chaque épisode par ici – amusez-vous bien). Bref, il s’agit simplement de voir Dexter apparaitre dans un épisode de plus, semaine après semaine.

Univers délabré

D’ailleurs, à chaque fois – deux fois, en fait… – qu’un danger a vainement plané sur Miami, cela s’est achevé par un flop incroyable. Faut-il se rappeler de l’absence totale de réaction de Dexter à la mort de Rita, après une saison 4 qui n’a donc fait qu’illusion ? On l’attendait en mode « berserk » mais nous, on a fini par faire « beurk » ! Pourquoi attendre la saison 7 pour que Laguerta enquête sur un élément qui était déjà disponible dès la fin de la saison 2 ? Et pourquoi ne pas saisir les événements de la saison 7 pour, enfin, mettre Dexter réellement dans la mouise ?

Dexter-TueursSurtout que jouer la montre n’était pas la meilleure idée. Ainsi, le Miami de Dexter compte, comme tarés répertoriés, Dexter  – 134 victimes connues – bien entendu mais aussi le Ice Truck Killer Brian Moser (saison 1 – au moins 15 morts), la pyromane Lila (saison 2 – au moins 2 morts), un procureur fou Miguel Prado (saison 3 – au moins 4 morts), le Trinity Killer Arthur Mitchell (saison 4 – au moins 267 morts), le malade faiseur de conférence Jordan Chase (saison 5 – au moins 13 morts), le Doomsday Killer Travis Marshall (saison 6 – au moins 15 morts), l’ukrainien Isaak Sirko (saison 7 – au moins 9 morts)… et on ne compte pas les petits méchants qui peuvent, à l’occasion, tuer aussi en masse de pauvres innocents. Bref, un Miami qui ne tient plus sur aucune base, qui s’est vidé peu à peu de toute sa crédibilité. Une pure fantaisie sans âme et sans fond. Le tout dernier plan du tout dernier épisode incarne d’ailleurs parfaitement ce néant.

La cousine de Dexter

Avec Breaking Bad, c’est tout l’inverse. Il est impossible avec cette série d’alterner l’ordre de diffusion d’une saison sans qu’elle ne devienne incompréhensible. Ce qui est pourtant passablement le cas avec Dexter. Du monsieur-tout-le-monde devenant un ouvrier du marché de la drogue puis gravissant les échelons jusqu’à obtenir la place du Number One, devant Gus Fring, la chronologie des événements qui essaiment la vie de Walter White est parfaitement maîtrisée et ne laisse quasiment jamais les enjeux sur le bas côté (alors, si on veut titiller, il y en aurait bien un, celui du cancer, qui disparait presque comme par magie à partir de la saison 3 et qui revient comme par enchantement en saison 5. Il est justifié par une opération qui a bien fonctionné mais c’est à peu près tout…).

A commencer par celui de la cellule familiale que Walter White souhaite préserver à tout prix. Et plus il s’enfoncera dans ses actes odieux, dans ce business crasseux, plus il deviendra intransigeant vis-à-vis d’elle. L’évolution de son regard sur Skyler et son fils évolue ainsi à petites touches, en toute fluidité, presque naturellement alors qu’il agit tellement à contre-nature. Jusqu’à réussir à retourner sa femme contre la société… mais pas véritablement avec lui. De toute façon, le « lui » du départ n’existe quasiment plus, il a été gangréné par Heisenberg, son alter-ego qui n’a peur de rien.

Le diable est dans les détails

Breaking Bad, c’est aussi une série millimétrée qui regorge de clin d’œil ou d’indices adroitement placés au sein des scènes. Il y a déjà dans l’évolution de Walter White un mimétisme de ceux qui se dressent en travers de son chemin (et donc qui se font éliminer, hein…). Une sorte d’héritage en quelque sorte. Le lien précédent le montre assez bien avec Gus Fring ou Mike notamment.

Le soucis du détail s’est également révélé dans l’épisode 14 de la saison 5, « Ozymandias », devenu un épisode culte instantanément en offrant au fan ce qu’il rêvait depuis le début de la série : toute la vérité, rien que la vérité. On y voit notamment, tel un rappel aux événements du passé qui continuent d’avoir des conséquences dans le présent, la peluche rose de la saison 2. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Il y a aussi le pantalon…

Pantalon101Pré-générique de l’épisode 1 de la saison 1 Pantalon514Séquence dans l’épisode 14 de la saison 5

En assumant la portée dramatique de son récit, les scénaristes de Breaking Bad, Vince Gilligan en tête, ne se sont pas contentés d’assumer le destin de ses personnages, ils ont également rendu hommage à l’intelligence du téléspectateur qui n’aurait pas supporter voir une série boursouflée de prétextes inintelligibles pour étendre son récit à l’infini. C’est ce que l’encadrement artistique de Dexter a pourtant décidé de son côté. Inutile de s’étonner des retours extrêmement négatifs que son épisode final, maladroit, a reçu – et qui ne cache pas l’échec artistique de l’ensemble de la série, malgré deux premières excellentes saisons… Ces deux séries représentent les deux faces contraires du business de la télévision américaine. L’une se bat pour le respect d’une vision d’auteur et l’autre pour l’extension du pouvoir financier aux décisions artistiques. Qui gagne ? Je vous laisse répondre à ma place.

Breaking Bad au sommet

Ce dimanche avait lieu la 65ème cérémonie des Emmy Awards, qui récompense le meilleur de la télévision américaine. Parmi les prix principaux, Breaking Bad a reçu celui du meilleur second rôle féminin dans une série dramatique pour Anna Gunn qui interprète Skyler White. Mais, surtout, la série s’est imposée dans la catégorie des meilleures séries dramatiques devant House of Cards, Mad Men ou Homeland.

Difficile de nier, lors de la remise du trophée, l’extraordinaire solidarité qui s’est développée au sein de l’équipe. De quoi pondre une photo témoignant d’une très belle communion, en particulier à l’égard de Vince Gilligan dont je vous parlais récemment sur Dimension Séries.

BB-Emmy

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