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Une journée à Deauville

Deauville_1Ahhh, le Festival de Deauville… pardon, le Festival Du Cinéma Américain de Deauville ! Il vient justement de s’achever dimanche dernier. Et j’y étais. Mais seulement le samedi. Pas pour y voir des films mais pour découvrir le volet « Séries » que les organisateurs ont lancé il y a quatre ans et qui était encore d’actualité cette année. Bon, on est encore loin des 39 éditions « classiques » du festival.

Ce spin-off festivalier, intitulé sobrement Deauville Saison 4 (l’année dernière, c’était Deauville saison 3 : cela suit donc une certaine logique mathématique), a comme tous les ans accueilli un grand showrunner américain. Après David Chase (The Sopranos) la première année, Shawn Ryan (The Shield) la deuxième année ou encore René Balcer (Law & Order) l’année dernière… Deauville a sagement écouté cette fois-ci Vince Gilligan, créateur de Breaking Bad.

Mais avant d’en venir au clou du spectacle, petit moment tourisme. Pour définir Deauville, je m’appuierai sur le Parc Astérix. Vous voyez le village Gaulois avec les murs en papiers mâchés à l’entrée du parc ? Avec ces poutres qui ressemblent à du bois mais qui sont en vérité faites d’un matériau bien plus léger ? Deauville, c’est la même chose mais en grandeur nature et pas en toc. Ce côté visuellement artificiel d’une préservation d’édifices historiques impeccablement entretenus est d’autant plus amusant qu’il s’oppose, chaque année, aux barrières de sécurité, aux projecteurs et au tapis rouge mis en place à l’occasion du festival. Un contraste extrêmement dépaysant qui ne m’a pas, pour autant, fait oublier la raison de ma venue.

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Le fameux Hôtel Normandy, où Radio France avait notamment installé son studio

Scénaristes Français et Américain

Au programme ce samedi, une première rencontre entre deux créatifs français et un créatif américain résidant désormais à Londres. Ce dernier, Frank Spotnitz, n’est pas un inconnu, loin de là. Il était, aux côtés de Chris Carter son créateur, l’un des piliers de l’écriture d’une des séries qui a marqué ces 20 dernières années, The X-Files (le tout premier épisode a été diffusé le 10 septembre 1993 !). Côté France, nous avions l’occasion de revoir Fabrice Gobert, créateur de la série de Canal+ Les Revenants, et de découvrir pour ma part Marc Dugain, écrivain, cinéaste, venu présenter La Malédiction d’Edgar, téléfilm de Planète+. Eric Overmyer (Treme), qui devait être là également, a du s’absenter pour des raisons personnelles. Le tout était animé par Stéphane Foenkinos qui a co-réalisé avec son frère La Délicatesse.

Plusieurs sujets en rafale ont été abordés à commencer – on ne pouvait pas l’éviter – par X-Files. « Étrangement, je suis connu pour avoir écrit des conspirations plus que je ne crois moi-même aux conspirations » a ainsi indiqué, avec son air amusé, Frank Spotnitz, avant de prolonger sa réflexion sur le sujet. « Les conspirations ne sont pas forcément vraies, mais elles disent quelque chose de vrai sur les gens« , qu’ils y croient ou non d’ailleurs. La croyance était l’un des thèmes principaux de la série puisqu’elle voyait s’y opposer une femme de science, Scully, à un homme porté par l’espoir et l’imaginaire, Mulder.

Deauville_6De gauche à droite : Fabrice Gobert, Frank Spotnitz, Stéphane Foenkinos et Marc Dugain

Frank Spotnitz, avant d’aborder les films X-Files (voir encadré en fin d’article) a ainsi raconté une anecdote amusante. Deux magiciens de Las Vegas lui ont un jour réclamé à ce que la science « gagne » un peu dans la série. Mais, fait remarquer Spotnitz, « la science n’est pas une religion mais un processus pour déterminer la vérité. » Pour ainsi dire, on ne « croit » pas à la science, on l’applique. « Si la science gagne dans X-Files, on détruit le mystère« , donc l’essence même de ce qui anime la série.

Cette relation à la croyance s’approche d’ailleurs quelque peu du principe même de fiction. Les créateurs de fiction proposent leur propre vérité fictionnelle dont le sens est, parfois, de s’approcher d’une vérité réelle. C’est le sens de la démarche de Marc Dugain, dont le sujet de prédilection est la politique. Il prépare un livre intitulé « Quinquennat » qui va peut-être faire l’objet d’une adaptation audiovisuelle.

« On [les créateurs de fiction] est constamment en compétition avec le monde politique » souligne-t-il. « A travers la fiction, l’idée est de répondre à une fiction qui nous a été imposée. » Il fait référence aux conseillers et aux script-doctor qui orientent et rythment la vie des personnalités politiques. Dernièrement, France 2 a très joliment réalisé cette fiction-répondant-à-la-fiction grâce au téléfilm La Dernière Campagne où ses créateurs (Bernard Stora et Sonia Moyersoen) imaginaient un Jacques Chirac conseiller occulte de François Hollande avant son élection.

Deauville_3La plage de Deauville et ses nombreux parasols (on en voit ici qu’une petite partie !)

Hommage aux Revenants

Devant le métier que représente Frank Spotnitz, le créateur de la série Les Revenants, Fabrice Gobert, se fait en revanche un peu plus discret. On commence à le connaître, que ce soit au travers d’interview ou à l’occasion de table ronde (la dernière en date, au festival Séries Mania). Lors de ses prises de parole, il semble comme assailli par l’humilité, un peu dépassé par le micro-phénomène que représente sa série dans le monde.

Diffusée au Royaume-Uni sur Channel 4 sous le titre The Returned – la chaîne n’avait pas diffusé de fiction non-anglophone depuis 20 ans -, elle est devenue un joli succès d’audience. D’ailleurs, la chaîne Sundance Channel, responsable de la non-moins excellente Rectify, vient tout juste d’annoncer son acquisition pour la faire découvrir au public américain. Une bonne nouvelle quand, fin août, le New York Times regrettait l’absence d’accessibilité des séries françaises aux USA. Et brandissait Les Revenants comme l’un des exemples qualitatifs de notre production…

« J’en ai parlé aux scénaristes d’Ainsi Soient-Ils » explique Fabrice Gobert en essayant de décrypter les clés d’une bonne série. « Y a forcément une technique avant même de parler budget » dit-il en prenant exemple sur les séries américaines, et en particulier sur le pilote de Breaking Bad. « A l’intérieur de ce cadre [très strict des séries US], il y a une liberté incroyable. » Il reconnait avoir regardé énormément de pilotes de séries US lors de l’écriture des Revenants pour s’en inspirer. Le travail paie. Le premier épisode des Revenants était, sans aucun doute pour ma part, l’un des tous meilleurs de la télévision française.

Deauville_4Frank Spotnitz a eu l’occasion de voir Les Revenants. Et il n’en est pas revenu. « C’était juste excellent. Très très puissant. Ce que tu ressens quand tu la regardes, cette clarté du propos… Bien sûr qu’ils [les scénaristes français] peuvent [faire des bonnes séries]. » Avant d’ajouter, un poil provocateur, un poil bienveillant : « Les diffuseurs français devraient regarder Les Revenants. Ils devraient changer leur façon dont ils font des affaires. »

Parmi ses recommandations : les chaînes auraient tout intérêt, selon lui, d’attribuer un petit pourcentage de leur production à des créations tournées en anglais. Ce que fait Canal+ depuis quelque temps et ce que TF1 a lancé cette année. Pur produit américain, Frank Spotnitz explique ainsi que la mise en concurrence de productions européennes anglophones avec les productions américaines pousserait la qualité de l’ensemble du marché vers le haut. Mais, ne soyons pas naïfs, on n’oublie pas non plus l’intérêt que lui et ses collègues scénaristes anglophones ont dans l’ouverture du marché français aux projets écrits en anglais… et pas vraiment, donc, par des scénaristes français !

Breaking Bad à l’honneur

Une fois cette première conférence terminée, pas le temps de traîner. Dans la foulée est lancée la masterclass de Vince Gilligan, animée par Olivier Joyard. A quelques semaines de la toute fin de Breaking Bad aux États-Unis, prévue le 29 septembre, le moment est bien choisi. Mais pas pour avoir des scoop. Vous imaginez bien que l’issue de la série d’AMC, diffusée en France en clair sur Arte, est gardée secrète. Cette masterclass est donc l’occasion de refaire un point sur le début de la carrière de Vince Gilligan, dont le père travaillait dans les assurances et la mère était instit’.

Deauville_7Un peu à la manière des stars du web qui apparaissent aujourd’hui, Vince Gilligan, jeune, s’amusait dans son jardin avec une Super 8 que lui avait prêté son professeur d’art plastique. Bon, il n’existait pas d’Internet à l’époque donc ses créations de masques de monstres et de vaisseaux spatiaux sont restés dans l’anonymat. Il est entrée en 1985 à la prestigieuse Tisch School of the Arts de l’Université de New York, où il affirme qu’il est beaucoup plus difficile d’y entrer aujourd’hui qu’à l’époque. Son premier choc télévisuel, à l’époque où il n’avait que quatre chaînes disponibles, c’était en 1993 devant The X-Files.

Et c’est de cette série qu’il apprendra son métier, reconnaît-il allègrement, puisqu’il en deviendra peu à peu un des scénaristes importants. Pendant la conférence avec Frank Spotnitz, d’ailleurs, Vince Gilligan était présent, au premier rang. Un joli moment s’est ainsi présenté à nous. « The X-Files était un job exceptionnel. J’ai tout appris de la télévision. Une éducation incroyable » s’est ainsi exclamé le créateur de Breaking Bad. Frank Spotnitz manquait lui aussi de superlatif pour décrire son ex-collègue et son travail. Avec cette phrase en guise de conclusion : « Vince était un prodige. »

Parmi les leçons apprises sur X-Files, Vince Gilligan a ainsi mis en valeur le travail réalisé autour du découpage structurel des épisodes comme il l’avait fait quand je l’avais interviewé (cf. avant-dernière question). Il a également pointé du doigt un élément essentiel que posait sans cesse Chris Carter au sein de la Writer’s Room (salle d’écriture réunissant les scénaristes) : « Quel est le visuel ? » Chaque épisode devait ainsi disposer d’une marque graphique propre.

A la fin de X-Files en 2002, il du se résoudre à trouver un nouvel emploi. Pendant un moment, il a voulu se lancer dans les films, considérant que c’était une nouvelle expérience qui serait enrichissante. Pour ce faire, une occasion s’est présentée à lui : retravailler le scénario de Hancock dont plusieurs versions, déjà écrites, n’étaient pas parvenues à satisfaire la production. Il ne s’imaginait pas alors qu’il s’embarquait dans une grosse galère puisque pendant 4 ans, il a du ré-écrire 20 à 25 fois le scénario. Un supplice. Et il ne comprenait pas pourquoi le studio a continué de lui faire confiance pendant si longtemps.

Deauville_9Vince Gilligan, créateur de Breaking Bad

Et puis est arrivée Breaking Bad. Je retiendrai une chose à ce sujet, une petite phrase, une hésitation même. Au moment de décrire le concept de Breaking Bad, et qu’il a déjà expliqué un peu partout : il s’agit pour lui d’une série sur une transformation. Il expliquait ainsi que l’on a pris le personnage de Walter White du début à la fin de la transformation. Sauf qu’il n’est pas allé au bout de cette phrase et il a préféré dire : « D’un point A à un point B. » Cette hésitation masque-t-elle de la prudence sur les interprétations de ses déclarations ? Cela signifie-t-il que la toute fin de la série incarne la transformation achevée de Walter White ? Plus que 18 jours avant la réponse.

Un nouveau film X-Files ?

Stéphane Foenkinos, admirateur des films X-Files, a interrogé Frank Spotnitz sur la difficulté de conserver l’authenticité de la série lors de son adaptation au grand écran.

Frank Spotnitz : « Les film étaient commerciaux » a-t-il dit sans l’ombre d’un doute. J’ai même été très étonné qu’il le dise avec autant de radicalité, rajoutant plus loin : « Le studio a même insisté pour qu’ils se fassent. » Et d’ailleurs, à l’écriture de la série, cela leur a causé énormément de soucis.

Car le film devait s’inscrire parfaitement dans la chronologie de la série. Or, la production d’un film et d’une série sont deux choses différentes. Ils devaient donc prévoir un an à l’avance où la série en serait au moment de l’arrivée du film dans les salles. Un casse-tête qu’il ne semble pas encore avoir digéré tant il en parle avec hardiesse.

Et un nouveau film ? La question est entre les mains du studio, selon Frank Spotnitz. « Ils devraient [they should] conclure X-Files d’une bonne façon » assène-t-il. « Et ils peuvent [and they may]. » Dans le studio, il y a ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. Certaines personnes qui étaient pour l’ont, depuis, quitté, précise-t-il. « Chaque année qui passe, cela devient plus difficile. Mais si ça se fait, cela se fera prochainement [in the next year]. »

Manuel Raynaud.

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