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Profilage, radotage moderne

ProfilagePour écrire ce billet, je me suis fait violence. C’est la première fois que je vais chroniquer une production originale de TF1. Si vous suivez ce blog, vous savez déjà probablement pourquoi. Le cas échéant, vous êtes sur le point de le découvrir. Cette semaine, donc, on parle de Profilage qui effectuait son retour hier soir pour sa quatrième saison. Profilage est une série policière, française, et qui réalise une audience plus que convenable. Mais Profilage est surtout une série diffusée par la chaîne la moins créative d’Europe.

Okay, j’aurais pu m’abstenir de cette dernière phrase. Après tout, elle est peut-être avant-dernière dans le classement… bien que je sois persuadé que la concurrence illégitime de M6 à base de magazine et de télé-réalité culinaire lui cause beaucoup de tort pour obtenir la première place. D’autant que, si l’on en croit l’élan critique dont profite Profilage plus qu’aucune autre série française de TF1, cet amère constat que l’on peut dresser des chaînes privées françaises pourrait être assez injuste.

Le mieux du mieux ?

Commençons donc par le commencement, le synopsis de la série. Chloé Saint-Laurent est psycho-criminologue. Et elle aide la police à résoudre les enquêtes grâce à sa perspicacité loufoque et à sa sensibilité unique. Et c’est à peu près tout. Pour une raison simple : la série s’inscrit parfaitement dans les formula show (1) dont je vantais certains mérites par ici… mais c’est surtout la première fois qu’on parvient à le faire en France sans que ça ne paraisse trop suranné.

Pour ma part, j’ai déjà eu l’occasion de regarder un épisode de Profilage de temps en temps, histoire de la surveiller de loin sans trop m’y intéresser. L’avantage, c’est que ce genre de séries n’ayant à peu près aucun intérêt sur le long terme – je la classe personnellement avec toutes les autres séries policières mais aussi les soap drama hebdomadaires type Desperate Housewives ou Grey’s Anatomy par exemple… -, elles sont pensées et réfléchies pour recueillir les péquins qui, comme moi, se seraient égarés en tombant devant elles, sur TF1, le jeudi soir. Et sans n’avoir véritablement aucune connaissance de l’univers, on est censé pouvoir tout piger, ou presque. Je pense que c’est l’une des rares vertus de la série.

Pour en revenir aux deux épisodes diffusés hier soir, rien de neuf sous les tropiques : d’un côté, une histoire de famille, de l’autre, une histoire de guerre. Situons le contexte global de la série. Un duo de charme et de choc, Chloé Saint-Laurent et le commandant Thomas Rocher font équipe pour résoudre des énigmes de meurtres passionnels, d’assassinats en série et autre prétexte scénaristique quel qu’il soit.

La série doit en grande partie sa renommée au personnage de Chloé interprétée par Odile Vuillemin, qui nous joue la psycho-criminologue à la manière du personnage de Phoebe dans Friends. Elle semble toujours un peu ailleurs, elle est naïve, casse-cou et surtout fêlée. Au sens propre comme au sens figuré. La grosse originalité, c’est que le scénario se permet de passer un peu de temps seul avec ce personnage, prouvant qu’il n’a pas besoin d’exister pour les autres (un truc qu’aucune série policière française ne se permet ou presque…). Ces scènes sont les plus agréables car elles permettent d’approfondir la psychologie du personnage, bien que ça reste en surface. Elles témoignent en tout cas de l’amour véritable que les scénaristes ont pour ce personnage. En face d’elle se trouve son supérieur hiérarchique, un flic labellisé TF1 très classique beaucoup moins travaillé. Intonations d’acteurs hasardeuses, répliques sans conviction mais une profonde sincérité, presque béate, façon François Hollande pris en photo par l’AFP. Les deux personnages étant célibataires, la série joue à mort la carte sentimentale – chacun ayant ses propres voies de sortie.

Structure insupportable

Donc je résume, d’un côté, le personnage du commandant est tout ce qu’on a déjà pu voir ailleurs en moyen et le personnage de Chloé offre une certaine fraîcheur. Enfin, c’est vite dit. Car la série française comporte une dose de légèreté voire d’humour qui fait immédiatement référence à deux séries américaines bien connues. Cela se ressent particulièrement dans les seconds rôle entre Hippolyte et Fred dont la dynamique est quasiment semblable à la relation DiNozzo-Ziva de NCIS. Le duo principal se rapprocherait lui, plutôt, de Castle-Kate de Castle.

En revanche, il est nécessaire de noter l’effort de production réalisé par Profilage. L’image est soignée, la musique et le montage sont intelligents – et en plus cela ne se répète pas d’épisode en épisode ! – mais rien qui n’a pas déjà été fait par la télévision américaine. Parlons donc de « mise à jour » de la série policière française plutôt que de « création pure« . Parce que dans le fond, toute la structure scénaristique est une redite de ce qui se fait ailleurs et qu’on ferait mieux d’oublier.

Sans aucun spoiler, je vais prendre l’exemple du premier épisode diffusé hier soir (parce que j’ai arrêté de prendre des notes à l’épisode 2… mais j’aurais pu faire la même chose) en décortiquant une enfilade de séquences qui n’ont aucun intérêt créatif. Cette enfilade de séquences fait plus ou moins suite à la découverte d’une scène de crime. Le duo d’enquêteurs… enquête :

1. Le duo d’enquêteurs se rend dans un lieu qui pourrait leur apporter des informations, fréquenté récemment par la victime. Un personnage les accueille et leur explique tout ce qu’ils ont à savoir. En général, puisque le téléspectateur fait peut-être la vaisselle en regardant la série, il n’a pas forcément tout saisi le briefing qui vient d’être réalisé. Du coup, l’un des deux enquêteurs indique au téléspectateur, avec une voix grave ultra dramatique, la question qu’il doit se poser. Exemple : « Un peu trop rapide pour des gens qu’ont rien à se reprocher. »

2. Un indice est trouvé sur les lieux qui change toute l’enquête. Gros plan sur l’indice.

3. Plus tard, on se retrouve à l’hôtel de police. Dans une salle sombre, un policier procède au briefing avec un vidéoprojecteur comme en cours de géographie. C’est au cours de cette scène que les personnages déduisent une partie de l’identité et de la psychologie du méchant.

4. Juste après, une personne débarque dans la pièce, essoufflée (c’est toujours important d’être essoufflé dans une série policière quand on vient porter une information) : Ils ont trouvé le suspect !

5. Etc…

Et ça pourrait continuer de cette façon infiniment en abordant les retournements de situation et compagnie, parce qu’au final, le suspect n’est pas forcément celui qu’on croit… En fait, j’ai simplement l’impression d’avoir déjà vu ce genre de scènes environ 250 milliards de fois dans ces séries que je regarde pourtant très peu. C’est dire si l’absence intégrale de créativité me frappe, les yeux dans les yeux. Mais cette absence de créativité a une raison de sa présence : le format de la série. De fait, TF1 attend d’une série policière qu’une enquête soit résolue par épisode, avec un rythme ultra-codifié qui ne laisse aucune marge de manœuvre au scénariste.

C’est comme s’il disposait au préalable d’un modèle d’épisode façonné en un certain nombre de parties et où chaque partie serait désignée à partir d’une base de données déjà constituée et approuvée par la chaîne. Un moteur informatique, aléatoire, ensuite assemble chaque partie et il ne reste plus qu’au scénariste d’y insérer des intrigues qu’il faut désormais adapter au moule. Certes, du coup, le scénariste peut s’amuser à tisser des liens entre les personnages, leur offrir des amourettes ou des amours tout court mais c’est à peu près la seule partition libre à laquelle il a accès, et encore, si possible sans trop choquer le français moyen parce qu’on est sur TF1.

Si l’emballage parait neuf avec quelques libertés plus ou moins inédites au niveau du personnage de Chloé, Profilage n’enfreint aucune règle qui l’encadre. Pas subversifs, pas originaux, pas introspectifs, ces deux premiers épisodes sont tout de même ce que j’ai vu de plus abouti techniquement dans des séries policières françaises de ce type. Du coup, vous allez vous demander pourquoi j’attends de Profilage ce qu’elle ne peut pas être ? La raison, simple et récente, se résume en un mot : Broadchurch (dont je n’ai pourtant pas du tout apprécié le dénouement !). C’est tout l’inverse de ce que propose Profilage. Il y a une intrigue unique dont on nous prémâche pas tout le circuit logique de l’enquête, il y a des personnages qui savent exister au-delà des phrases dramatiques ou humoristiques qu’ils prononcent et il y a l’envie de raconter une véritable histoire plutôt que de remplir une case horaire. De plus, Broadchurch est produite par ITV, l’équivalent de TF1 au Royaume-Uni. Et, vu que c’est la seule chose que semble vouloir entendre une chaîne privée en France, l’audience de la série anglaise surpasse largement celle de la série française (audience Profilage, audience Broadchurch)…

Profilage (TF1). Créée par Fanny Robert et Sophie Lebarbier. La saison 4, composée de 12 épisodes, est diffusée depuis le 5 septembre 2013.

 

(1) Un formula show est une série dont le principe peut être repris à chaque épisode sans véritable évolution entre chaque. Ainsi, chaque épisode des Experts ou d’Esprits Criminels offrent une enquête à résoudre, les flics cherchent et trouvent le suspect puis le jettent en prison. Et l’épisode suivant, nouvelle enquête. V’la. Boum. Badaboum.

Catégories : Critique · Série française