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Moi, fan d’Aaron Sorkin

Aaron SorkinDifficile de démarrer un article de blog dont le titre parait aussi implacable. Mais l’attachement que je voue à l’égard d’Aaron Sorkin est un exercice de tous les jours, en particulier à l’occasion de la diffusion de The Newsroom, peut-être la série qui fait le moins l’unanimité de toutes ses créations.

C’est un exercice car il met à l’épreuve toutes les raisons qui m’ont conduit à profondément aimer l’œuvre et le cerveau de ce scénariste – mais c’en est un autre également, plus intime, qui me conduit à découvrir, au plus profond de moi, ce qui me plait dans la fiction, dans la capacité de l’Homme à raconter et à se raconter des histoires.

Aaron qui ?

Mais avant de dévoiler les recoins les plus sombres de mes tripes sérielles, faisons un petit point sur la personne en question. Qui est Aaron Sorkin ? Âgé de 52 ans, il s’est fait connaître assez récemment aux yeux du grand public, et en particulier en France, grâce au film The Social Network dont il signait le scénario. Pour l’anecdote, les affiches du film mettaient autant en avant le nom du réalisateur, David Fincher – une grosse tête d’affiche de réalisation à qui l’on doit notamment Fight Club, The Game ou Zodiac… – que celui du scénariste. En France, pays où le réalisateur est roi, cette situation n’arrive pourtant quasiment jamais.

Comment en est-on arrivé là ? Il existe plusieurs raisons. D’abord, le background d’Aaron Sorkin. Il s’oriente au tout départ vers une carrière d’acteur qu’il parvient difficilement à initier. Un peu par hasard, il se plonge dans l’écriture alors qu’il enchaîne des petits boulot pour se nourrir (barman, conducteur de limousine…). Ces premiers scénarios seront pour le théâtre, un monde qu’il n’a pas tout à fait abandonné d’ailleurs. Il écrira plusieurs pièces à partir desquelles il se fera remarquer. De fil en aiguille, il s’intègre au milieu du cinéma où il écrira Le Président et Miss Wade, un brouillon de son œuvre majeure, la série À La Maison-Blanche (The West Wing en anglais). Soit un divertissement utopiste de la politique américaine dans les coulisses du pouvoir mettant en scène un président démocrate alors qu’elle était diffusée sous l’ère George W. Bush. Un parcours original mais qui en rappelle d’autres (on pense notamment à Quentin Tarantino…).

Surtout, et c’est pour cette raison qu’on met autant en avant son nom, il a pour lui quelque chose que peu de scénaristes ont su mettre en avant : une forme d’écriture presque unique. Car les dialogues de ses scénarios fusent. A mille à l’heure. Si bien qu’il soumet, par nécessité, y compris au cinéma, la réalisation au contenu de ses scénarios. Dans le cas de The Social Network qui dure 120 minutes environ, le scénario s’étend sur 164 pages. L’usage, pourtant, recommande d’écrire en moyenne 1 page par minute. Imaginez le surplus qu’il a fallu jouer : pour les acteurs, qui ont du allonger les périodes de répétition. Et qu’il a fallu tourner : pour le réalisateur, peu habitué à un rythme aussi effréné.

Extraits d’A la Maison-Blanche

Le sens musical

Ce style quasi-inimitable, mais tout de même pas si mal adapté lors de son départ d’À La Maison-Blanche à la fin de la saison 4, a fait de lui un scénariste star. Mais ce n’est pas pour cette unique raison qu’est née la passion que j’exerce à son égard.

D’autre motifs de fascination entrent en ligne de compte pour ma part. Son style, d’abord, est certes rapide, est certes génial lorsqu’il parvient à faire rebondir les personnages de bons mots en bonnes vannes, mais il est aussi musical. Cette musicalité se ressent petit à petit, après avoir dégusté au sens propre comme au sens figuré ses dialogues, à la fois incroyables mais aussi très éprouvants pour le téléspectateur. D’autant que leur épaisseur n’est pas diluée dans la masse. Au contraire, Aaron Sorkin semble vouloir en mettre autant à chaque réplique, à chaque phrase, à chaque chute. Ainsi, cette accélération n’est pas uniquement stylistique, elle offre en outre au scénario un bouillonnement qui semble sur le point, à chaque ligne, d’imploser. Entraînant parfois, aussi, le cerveau du téléspectateur au bord de la fission. C’est clairement une gymnastique à laquelle il faut se faire – et dans laquelle Aaron Sorkin peut également se perdre.

Cette musicalité a ceci de particulier qu’il parvient à la reproduire d’œuvre en œuvre sans qu’elle ne semble jamais affectée par une vacuité redondante. Il est ainsi très facile de reconnaître des rythmes, des intonations et des phrasés qui reviennent dans chacune de ses créations alors qu’elles décrivent des milieux à chaque fois différents. Cette vidéo ci-dessous (et la 2ème partie par ici) montre des punchline (phrases chocs) qui viennent peupler la boîte à outils d’Aaron Sorkin (le passage des « You Think » de 2’54 à 3’04 montre sa capacité à utiliser une simple expression en lui donnant une ribambelle de sens et de tonalités). Mais il faudrait également montrer les similitudes dans sa méta-écriture, à savoir les idées d’intrigues qui s’entrecroisent ou la structure des intrigues qui se répondent. Et ça demanderait encore un autre boulot de dingue à réaliser…

Un homme multi-uniforme

Autre motif de fascination : il existe dans l’œuvre d’Aaron Sorkin une cohérence difficilement contestable. Dans les thèmes en particulier, il aime y dépeindre des défricheurs, des têtes brûlées. Qu’il s’agisse d’engagements politiques (les différents sujets abordés dans Le Président et Miss Wade et dans À La Maison-Blanche, en particulier la vente d’armes…), d’antihéros qui finissent par devenir attachants (le personnage de Mark Zuckerberg dans The Social Network et le personnage de Will McAvoy, républicain progressiste – wait, what ? – dans The Newsroom) et de contestataires manifestes (la révolution du « moneyball » dans Le Stratège, le pétage de plomb des toutes premières minutes de Studio 60 on the Sunset Strip).

Aaron Sorkin, par son œuvre, nous dresse un portrait mosaïque des différentes personnalités qui assaillent son âme de créateur : un homme engagé qui soutient publiquement le clan démocrate et ses valeurs ; un homme torturé et perfectionniste qui n’a pu assumer tout ce qu’il aurait souhaité être, le menant à divers errements, en particulier l’addiction à la drogue (un sketch du Saturday Night Live l’abordait avec humour) ; mais aussi un homme, pionnier en son domaine, fasciné par ceux qui révolutionnent le leur. Une part d’amour, une part de haine et une dernière part de passion pour les unir.

La complexité de cet homme, qui est pourtant connu pour décrire des univers souvent utopistes (pour ne pas dire naïfs), est justement ce qui me fascine le plus. Après The Social Network, l’écriture de The Newsroom a été une occasion supplémentaire de documenter un peu plus son processus d’écriture. The Hollywood Reporter relate ainsi le processus en vérité très physique du scénariste qui vit pleinement, et parfois assez mal, l’accouchement de chacune de ces créations. Il interprète ainsi chaque rôle et chaque ligne de dialogue, pour trouver le bon mot et la bonne tonalité, avant de soumettre son scénario ; quand il ne trouve pas d’inspiration, il ne puise plus dans la drogue mais dans l’eau car il lui arrive de prendre 6 à 7 douches par jour… C’est un véritable monstre créatif qui se met en branle et qui ne semble pas très agréable à vivre. Entendre, par la suite, qu’il a des difficultés à s’associer à d’autres scénaristes ne sonne pas vraiment comme une surprise.

Définition de ma sériephilie

Quand, 5 ans plus tôt, j’ai découvert ce qu’Aaron Sorkin pouvait écrire de meilleur (l’épisode final de la saison 2 de À La Maison-Blanche, Deux Cathédrales, voir cet extrait majeur à la toute fin de l’épisode), je n’imaginais pas à quel point ce scénariste allait influencer ce que j’aime dans les séries télé en particulier et ce que j’aime dans la fiction plus généralement. Sa capacité à transcender l’imaginaire pour le rendre plus réel que le réel, c’est quelque chose que je ne parviens tout simplement pas à décrire.

Désormais, c’est ce sentiment de besoin d’une création sensée et foisonnante qui anime ma passion, qui règle l’étalon de ma critique. Aux côtés d’Aaron Sorkin, j’y ai depuis classé d’autres petits génies qui ont produit un effet similaire à partir, pourtant, de créations très différentes : je pense à Ricky Gervais (The Office, Extras), je pense à Charlie Brooker (Dead Set, Black Mirror), je pense à Steven Moffat (Doctor Who, Sherlock), je pense même à Alexandre Astier (Kaamelott)…

Imaginer seulement que je puisse ajouter un nouveau nom à cette liste, qui, je l’espère, continuera de s’agrandir, me plonge dans une excitation impalpable. Bon, sérieusement, à qui le tour ?

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