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Séries Mania : Interview avec Farhad Safinia, Boss

Kelsey Grammer, interprète de Tom Kane dans Boss

Boss est la série la plus cruelle de l’histoire de la télévision. Pourtant, pas de zombies, ni de terroristes, mais simplement un homme, Tom Kane, le maire de Chicago. Atteint d’une maladie qui va entrainer la dégénérescence de son cerveau, il est prêt à tout (mais alors, vraiment tout) pour conserver le pouvoir (voir bande-annonce).

Derrière cette vision extrêmement sombre du monde politique se trouve un homme étonnamment charmant et drôle, Farhad Safinia, 37 ans, irano-américain ancien de Cambridge et de la Tisch de New York. Nous l’avons rencontré lors du festival Séries Mania, où il a tenu une masterclass.

Farhad Safinia, créateur de Boss
Crédit : Nathalie Prebende

Dimension Séries : Est-ce que c’était votre but, de créer une série télé aussi cruelle ?

Farhad Safinia : Euh… non. Enfin, c’est vrai que Tom Kane fait des choses vraiment atroces pendant la première saison. Et aussi à la fin de la deuxième. Mais il fait ça parce qu’il croit qu’il peut encore réparer les choses. C’est une idée qui est très humaine. On entend souvent des gens dire des choses comme, « Ma mère est morte et je suis triste parce que la dernière fois qu’on s’est parlé, on s’est disputés ». On pense tous qu’on a le temps de faire ce qui est juste, de mieux faire, on attend le moment de se racheter. C’est la tragédie de la vie. Et dans le cas de Kane, puisqu’il est en train de mourir, ça devient encore plus prononcé : il sait que le temps est compté et qu’il a peu de temps pour réparer tout ce qu’il a cassé.

Oui mais dans cette série, même quand on voit quelqu’un faire quelque chose de bien, on se demande pourquoi il fait ça, ce que ça va lui apporter, quel est le calcul…

Dans la vie, chacune des actions qu’on accomplit ne fait pas forcément partie d’un plan machiavélique pour parvenir à ses fins. Mais c’est différent en politique. Je pense que le monde dans lequel ces personnages vivent est comme ça. Le monde de la politique est un jeu. Un jeu d’alliances, de pièges, de trahisons, d’allégeances. Et une des questions que pose Boss est « est-ce que la fin justifie les moyens ? ». On cherche à atteindre des objectifs par notre système politique  : construire un nouvel aéroport, un hôpital, changer le système financier, apporter des changements culturels, l’adoption, l’avortement, le mariage gay, etc… Mais est-ce que c’est le meilleur moyen  ? Est-ce que ça vaut le coup  ? C’est ça que la série veut montrer. Est-ce que vous êtes d’accord avec la façon dont les choses fonctionnent  ? Vous vous sentez en sécurité, vous faites confiance à un gouvernement pour vous protéger, mais est-ce que vous approuvez les méthodes qu’il met en œuvre pour essayer d’y parvenir  ? C’est une question épineuse. Et je crois que ce n’est pas rendre service au public que de dire « Vous êtes en sécurité et en plus tout ça a été obtenu d’une façon magnifique avec des papillons et des fleurs. » C’est faux.

Quand on commence à étudier le comportement de gens comme Tom Kane ou ceux qui gravitent autour de lui, on se rend compte qu’ils ne cherchent plus tellement à accomplir des choses, à atteindre des objectifs, mais plutôt à se maintenir où ils sont. Le pouvoir devient le but. C’est en ça que le pouvoir corrompt. On est obligés de confier le pouvoir aux leaders politiques pour leur permettre de faire les choses pour nous, d’aménager la société dans le sens qui nous convient, pour diriger comme on le voudrait. Mais manque de chance, une fois qu’on leur a donné le pouvoir, ils aiment ça  ! Alors il veulent le conserver.

Tom Kane est aussi puissant et corrompu qu’on peut l’être, quand on le rencontre dans la série. Son problème est que, même s’il sait parfaitement comment manipuler les gens et se maintenir dans ce système, quelque chose va lui prendre tout ça. C’est la nature, c’est dieu, appelez ça comme vous voulez, c’est la vie, et il réalise que la sienne va se terminer. Le dilemme qu’il traverse donc, c’est de, malgré tout ce pouvoir qu’il a, se retrouver à court de temps, et ne rien pouvoir faire contre ça. C’est une tragédie.


(bande-annonce de la saison 1 de Boss)

Une tragédie qui rappelle le Roi Lear, qui a été une influence pour vous.

Oui c’est une grande influence de Boss. Le Roi Lear, dans la pièce de Shakespeare, fait de graves erreurs. Il fait des choix terribles. Tout ça parce qu’il est tellement certain d’avoir raison. Il croit que son jugement est infaillible. Mais il réalise ses erreurs trop tard, et tous les gens qui comptent pour lui meurent. C’est ça la tragédie. Vous réalisez que vos actions ont eu d’énormes répercutions, justement sur ceux que vous aimez vraiment, et sur vous, et vous comprenez ça trop tard. C’est la tragédie dans tout ce qu’elle a de classique.

Et la tragédie, c’est que Boss a été interrompu à la fin de la deuxième saison. Avez-vous quand même eu le temps de montrer ce que vous vouliez ?

Pour Boss, nous avons été audacieux : nous avons commencé la série avec une sentence de mort. Pendant la scène d’ouverture, le personnage principal découvre qu’il est atteint d’une maladie qui le condamne à mourir. Il y avait donc un contrat avec le public  : si vous regardez cette série, vous suivrez ce personnage jusqu’au bout. Mais on a été interrompus en cours de route. C’est donc une grande déception. J’ai suggéré au diffuseur une façon de terminer la série sans faire une autre saison, mais en tenant la promesse qui avait été faite aux spectateurs. Je sais que Kelsey aime cette proposition. Je ne sais pas si on aura l’occasion de la mettre en place, mais j’espère vraiment que ça se fera.

Évidemment, j’aurais aimé pouvoir raconter toute l’histoire. Je me sens un peu comme si j’étais Tom Kane et que mes médecins me disaient  : « il vous reste 5 ans à vivre » et que je mourrais au bout de 2  ! Voilà l’effet que ça fait.

En tous cas, la corruption, les magouilles, les coups bas, tout ce qu’on voit dans la série fait vraiment écho avec ce qui se passe en politique aujourd’hui, en France notamment.

Ça me fait plaisir de l’entendre. Enfin, ça ne me fait pas plaisir que la politique fonctionne comme ça, mais ça me fait plaisir par rapport à la série, ça me flatte, parce que ça signifie qu’on est arrivé à montrer le noyau de la politique et de son fonctionnement. Et ça ne concerne pas que Chicago, ni même l’Amérique, et ce n’est pas valable seulement aujourd’hui. C’est comme ça que la politique fonctionne dans le monde entier et depuis toujours. Depuis toujours on écrit là-dessus. Il suffit de lire Shakespeare, Machiavel, les écrivains grecs de l’antiquité pour trouver ça. J’espère donc que Tom Kane, ses conseillers, leur façon de procéder, tout ça est universel. Un journaliste vénézuélien m’a demandé à quel degré Hugo Chavez m’avait inspiré Tom Kane  ! Un Italien m’a dit la même chose sur Berlusconi. Ça veut dire qu’on est tombé juste. Ce qui est une bonne nouvelle.

Vous êtes tombé juste là-dessus, et aussi sur le casting. Comment avez vous pensé à Kelsey Grammer, qu’on connait pour l’avoir vu pendant 20 ans en héros rigolard dans les séries Cheers et Frasier, pour jouer un personnage aussi glaçant  ?

J’ai le même agent que Kelsey Grammer. Quand il m’a dit « voudrais-tu le rencontrer  ?  », j’ai tout de suite dit oui, j’étais ravi. Mais je n’avais pas d’idée particulière pour un projet avec lui ni rien. Donc on s’en rencontré à Los Angeles pour un café, juste comme ça. Moi je croyais que j’allais rencontrer Frasier Crane, le personnage qu’il a joué pendant 20 ans. Mais en fait pas du tout. Il n’a rien à voir avec ça. C’est quelqu’un de très profond, avec une sorte de gravité. Et une voix… C’est extrêmement important pour un acteur, la voix. Et lui, il a une très belle voix, très particulière, très profonde. Immédiatement je me suis dit « Je veux faire quelque chose avec lui, quelque chose de sérieux ». J’ai été profondément marqué, il y a 15 ans, par une version du Roi Lear que j’ai vue au théâtre à Londres. Ian Holm y jouait un Roi Lear plein de rage et de colère. Je me suis dit « je voudrais faire ça dans un contexte moderne. » Alors, quand j’ai rencontré Kelsey Grammer, j’y ai repensé, et je lui ai demandé ce qu’il en pensait. Là il a commencé à me réciter le Roi Lear dans le café. C’était extraordinaire. Et c’est comme ça que tout a commencé.

Je pense que sa performance dans Boss est remarquable. Vraiment. Quand on y pense, Kane est absolument épouvantable. Et pourtant on ne peut pas s’empêcher de le regarder. C’est Kelsey Grammer, ça. Cela ne vient pas simplement de l’incroyable qualité d’écriture de la série – c’est une blague, hein – c’est l’acteur. Kelsey est magnétique. On sent tout de suite qu’il y a chez lui quelque chose qu’on a envie de suivre. Il est remarquable.

Et vous avez des projets en cours ?

J’ai travaillé sur l’adaptation du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley pour Ridley Scott et Leonardo di Caprio. Je ne sais pas si ça va se faire, j’espère que oui… J’ai aussi écrit un script pour Will Smith, adapté de l’histoire vraie d’un neuroscientifique d’Harvard, qui était aussi un explorateur et un aventurier. Donc ça sera un film d’aventure. Et j’ai écrit aussi un projet de film que j’aimerais réaliser moi-même. Je ne vais rien dire là-dessus pour ne pas me porter malheur, alors, on verra bien…

Propos recueillis par Émilie Valentin.

Les deux saisons de Boss ont été diffusées sur OCS. La saison 1 est disponible en DVD et BluRay chez Metropolitan et la saison 2 sort en juillet.

Catégories : Drama · Interview · Série américaine