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Séries et médias, l’amour-haine

Vie d’acteur, vie de rédaction, nouvelles technologies, parodie d’émission, plongée dans le passé ou découverte de mécanismes sociétaux… les séries sur les médias, qu’il s’agisse de la télévision, du cinéma, d’internet ou de la radio, sont d’une très grande richesse malgré leur nombre relativement faible, en comparaison avec les productions policières, médicales ou judiciaires.

Ce foisonnement est justement peut-être dû à sa nature : un média, qu’il parle de lui-même ou d’un autre, est un exercice périlleux pour une chaîne de télévision. Où placer le curseur sur le terrain du réalisme ? Comment injecter de la vie à ses personnages pour ne pas perdre le téléspectateur ? Quelle histoire raconter ? Si cette dernière interrogation devrait théoriquement s’appliquer à toutes les séries, voici une sélection d’œuvres qui se la sont véritablement posées.

La singularité humoristique de Ricky Gervais

Au Royaume-Uni règne une famille royale, certes, mais surtout un humour décapant. Cet humour pourra parfois indisposer, souvent intriguer mais, au fond du fond, s’il déclenche le rire, saura ravir l’intelligence du téléspectateur par sa cruauté, sa vulgarité ou son ingéniosité.

L’un des fondateurs de l’humour britannique contemporain, outre les Monty Python, est un homme au physique tout à fait banal : Ricky Gervais. On lui doit The Office et, pour le sujet qui nous intéresse, Extras (2005). Cette série raconte le destin tout aussi banal de deux apprentis comédiens qui essaient de réussir dans le milieu de l’audiovisuel. Sauf que la seule chose qu’ils arrivent à faire, c’est être figurant (d’où le « Extras » qui désigne ce terme en anglais).

Les épisodes se regardent presque comme des pastilles, la plupart du temps moyennes mais avec quelques coup de génie. Voir Kate Winslet, habillée en bonne-sœur, déblatérer des insanités est un enchantement de tous les instants. Puis le quotidien de ces deux personnages, banal au départ, prend une tournure particulière quand celui qu’incarne Ricky Gervais devient la tête pensante d’une sitcom à succès moquée par la critique.

La mise en abyme est saisissante, tout autant que les critiques qu’il porte à lui-même. Son épisode final est la cerise sur le gâteau : déjà devenu ringard après le succès de sa sitcom, son personnage est invité dans Big Brother pour revenir sur le devant de la scène. Avec en ligne de mire cette question : c’est quoi, finalement, réussir ?

La satire télévisuelle de Charlie Brooker

La réussite, c’est justement ce que connaît le journaliste, parodiste, satiriste, scénariste et anglais Charlie Brooker. Pour vous dresser le portrait du badaud, il a obtenu en 2009 le titre de meilleur chroniqueur dans un journal, The Guardian, et a remporté plusieurs distinctions aux British Comedy Awards. Son crédo : la télé-réalité et les nouvelles technologies.

Ce qui fera décoller sa popularité mondiale est une série de zombies assez particulière. Intitulée Dead Set (2008), elle situe son action au sein de Big Brother. Sauf que les participants, tous des Steevy et des Loana en puissance, ignorent qu’à l’extérieur des murs de la maison, un cataclysme a eu lieu. En lieu et place de l’humanité, il ne reste que des zombies. La dernière image ? Un zombie regardant une télévision. Le trait est certes grossier mais le vice consiste à rappeler que Dead Set est produite par Zeppotron, filiale d’Endemol, la société qui a industrialisé la télé-réalité. La boucle est bouclée.

C’est aussi avec Zeppotron qu’il travaille sur Black Mirror (2011), une anthologie d’anticipation. Elle se dresse comme un avertissement face à l’usage parfois irresponsable que l’on fait de certaines technologies. Chaque épisode est interprété par de nouveaux comédiens sur une toute nouvelle histoire. Politique, télévision, justice, famille, tout y passe au travers de l’utilisation des médias nouvelle génération inventés pour l’occasion (ou simplement des médias d’aujourd’hui poussés à leur extrême).

L’idéalisme politique d’Aaron Sorkin

Devant tant d’excentricité, la télévision américaine apparaît comme un cousin d’une sagesse inégalée. L’un des créateurs de séries qui s’est largement intéressé à la télévision n’est autre qu’Aaron Sorkin, le scénariste de The Social Network, le film sur Facebook. Dans Sports Night (1998), il raconte le quotidien d’une rédaction d’un J.T. dédié aux sports. Son style est encore jeune et bancal mais on lui reconnait déjà la patte qui fera sa renommée avec ces dialogues qui fusent de toute part. L’année suivante, il lancera The West Wing (1999), la série qui le révélera aux Américains et au monde où il décrit les coulisses de la communication de la Maison-Blanche.

Mais son point de vue affiné sur la télévision crèvera l’écran au terme du double épisode pilote de Studio 60 on the Sunset Strip (2006), une série où il plonge le téléspectateur au sein de la création d’une émission à sketches proche du Saturday Night Live.

Dernièrement, il s’est lancé dans la plus polémique The Newsroom où il donne vie à une rédaction d’un J.T. généraliste et politique sur une chaîne d’information en continu. Comme sur toutes ses séries, il offre un propos idéaliste mais cette fois-ci sur les sujets qui font l’actualité – un peu comme dans l’Amérique parallèle de The West Wing où un président démocrate avait été élu en lieu et place de George W. Bush. Polémique car de nombreux journalistes, voyant leur travail légèrement critiqué, ont foudroyé la série devant une telle utopie.

L’écriture gaillarde de Tina Fey

Retour en 2006. Quelques semaines après le lancement de Studio 60, une autre série se fait remarquer aux Etats-Unis. Elle est imaginée par une jeune femme au physique tout autant banal que celui de Ricky Gervais, Tina Fey. Mais ce qu’elle écrit vaut de l’or. 30 Rock (2006), c’est son nom, raconte tout comme Studio 60 les coulisses d’un late-show américain. Sauf que ce n’est pas le même registre.

Ici, l’écriture et la télévision n’ont pas grande importance : il s’agit plutôt de suivre un groupe dans leurs difficultés, généralement bien plus personnelles ou superficielles. Mais cette légèreté lui offre de nombreuses récompenses dont trois Emmy Awards (2007, 2008 et 2009) pour la meilleure comédie. Et contrairement à Studio 60, 30 Rock a perduré. Elle vient tout juste de mettre un point final à son récit le 31 janvier 2013 au bout de sept saisons.

L’exception française

En France, une série a su tirer son épingle du jeu. Reporters (2007), diffusée sur Canal+, offrait un point de vue inédit sur la fabrication de l’information en France au travers d’une chaîne de télévision publique et d’un journal quotidien. La force de cette série, imaginée notamment par Olivier Kohn et Alban Guitteny, est d’avoir su offrir un reflet de la société française au travers de son actualité, parfois même en l’anticipant.

A l’été 2009, on apprend que l’enquête sur l’attentat de Karachi prend une autre direction. Il pourrait s’agir de représailles suite à l’arrêt du versement de rétro-commissions. Car jusqu’ici, l’hypothèse retenue était la piste islamiste. Quelques mois plus tôt, la saison 2 de Reporters était diffusée. Elle racontait la même et troublante situation : un attentat, une piste islamiste, mais en réalité des représailles qui révèlent une affaire d’état.

Et les autres…

S’il existe donc un socle solide de séries se déployant uniquement sur les médias, il existe également toute une galaxie de productions qui leur font référence, régulièrement ou non. On pense à Community dont le personnage véritablement principal, Abed, fan de Cougar Town, voit sa vie en série ou en film. Il lui existe plus ou moins un équivalent anglais qui s’appelle Mongrels. Mais pour le coup, elle est moins accessible car reprenant des références de la télévision anglaise assez précises et finalement assez peu connues sous nos latitudes.

On pourrait également parler d’Episodes, cette série dans laquelle Matt Leblanc joue son propre rôle. Il y joue donc un acteur connu obtenant le premier rôle dans une nouvelle série qui – attention, ça se complique – est un remake d’une série anglaise. Mais dans le genre, on lui préférera le film The TV Set avec David Duchovny.

Évoquons également The L.A. Complex, la face sombre de la télévision américaine. Et pour cause, cette série est canadienne et évite toutes pincettes dès lorsqu’il s’agit d’aborder ce milieu professionnel constitué de requins au visage de dauphins.

En France, Platane explorait cette voie en mettant en scène les folies créatrices d’Eric Judor à la tête d’une société de production. Enfin, les séries politiques se composent aussi parfois d’un volet média, de Borgen en passant par The Thick of It.

Le cas The Hour

On en vient donc à The Hour(2011), que vous découvrirez à partir du jeudi 7 mars sur Arte. Cette série anglaise dotée de deux saisons offre une nouvelle facette des séries parlant des médias.

Elle raconte, dans le Londres des années 50, la création de « The Hour », une nouvelle émission d’information censée repousser les limites du journalisme télévisuel. Cette fois-ci, elle y inclut un volet espionnage, dans la lignée du roman de John Le Carré, Tinker, Tailor, Soldier Spy, adapté en une mini-série britannique en 1979 et lors d’un film récent, La Taupe. Mais elle ressemble également assez étrangement à The Newsroom, à la fois pour l’idéalisme dont est empreint cette nouvelle émission mais également pour sa romance presque ténébreuse qui saupoudre le récit.

Les séries traitant des médias n’est pas un genre en soi comme peut l’être une série policière ou une série médicale. Il s’agit plutôt d’un thème transgenre qui offre aux créateurs un nouvel angle d’attaque pour raconter leurs histoires.

La plupart du temps, les séries parlant spécifiquement des médias utilisent plutôt cet atout pour aborder des problèmes de sociétés contrairement à la très grande majorité de séries policières où les intrigues se suffisent à elle-même (une situation de crime et une résolution). Il n’est donc pas anormal d’y trouver essentiellement des séries d’auteurs, comme ceux énoncés précédemment, plutôt que des séries destinées uniquement à réaliser de l’audience à la Grey’s Anatomy ou à la Desperate Housewives.

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